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Hausse record du budget militaire américain : victoire du lobby militaro-industriel ou une décision justifiée par le contexte géopolitique?

Publié le 15 août 2018
Le Sénat américain a approuvé, début août, la loi sur le budget de la défense allouant 69 milliards de dollars pour les opérations extérieures et une augmentation de 2,6% des salaires des membres des forces armées.
Jean-Sylvestre Mongrenier est docteur en géopolitique, professeur agrégé d'Histoire-Géographie, et chercheur à l'Institut français de Géopolitique (Université Paris VIII Vincennes-Saint-Denis).Il est membre de l'Institut Thomas More.Jean...
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Jean-Sylvestre Mongrenier
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Jean-Sylvestre Mongrenier est docteur en géopolitique, professeur agrégé d'Histoire-Géographie, et chercheur à l'Institut français de Géopolitique (Université Paris VIII Vincennes-Saint-Denis).Il est membre de l'Institut Thomas More.Jean...
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Le Sénat américain a approuvé, début août, la loi sur le budget de la défense allouant 69 milliards de dollars pour les opérations extérieures et une augmentation de 2,6% des salaires des membres des forces armées.

Retour sur ce contexte particulier et cette hausse vertigineuse du budget militaire américain, dans le cadre d'un entretien avec Jean-Sylvestre Mongrenier, publié en février 2018.  

Atlantico : Le Sénat des Etats-Unis ​a finalement accordé une hausse de 80 milliards de dollars pour le budget de la défense, et ce, alors même que ce pays dispose déjà du plus important budget mondial en la matière, près de quatre fois celui de la Chine, pourtant au second rang mondial. Comment interpréter une telle décision ? Le contexte géopolitique suffit-il à justifier un tel budget, ou faut-il y voir un "cadeau" fait au secteur "militaro-industriel" souvent pointé du doigt ?

Jean-Sylvestre Mongrenier : La question du budget militaire américain doit être appréhendée dans la durée (en dynamique), en intégrant aussi le rôle géopolitique global des Etats-Unis et les positions géostratégiques mondiales de ce pays. De fait, ce budget reste le premier au monde et les ordres de grandeur sont ceux d’un pouvoir sans égal si l’on tient compte des différents compartiments et registres de la puissance (le PIB n’est pas le seul indicateur et il doit être complété par d’autres données). Ces dépenses militaires demeurent supportables si on le rapporte à la richesse nationale produite par l’économie américaine (il est de l’ordre de 4 à 5 % du PIB). Pourtant, une approche quantitative, du type « benchmarking », ne saurait suffire. Ce n’est pas simplement une question de classement au plan mondial. Gardons-nous d’une représentation technocratique du monde et de ses rapports de force.

D’une part, l’écart se réduit avec les puissances émergentes ou ré-émergentes qui se posent en rivales stratégiques de manière ouverte. Si l’on prend le cas de Pékin, il fut un temps pas si lointain où les dépenses militaires américaines étaient dix fois supérieures à celles de la République Populaire de Chine (RPC). Depuis deux décennies, les dépenses militaires de la RPC progressent de 10 % par an, soit un taux bien supérieur à celui du PIB (environ 6-7 % de croissance annuelle), en décalage avec la rhétorique qui était celle du Parti communiste chinois (PCC) jusqu’en 2008. Loin derrière, il est vrai, la Russie a également engagé un important effort militaire, tant sur le plan quantitatif (un budget à 4-5 % du PIB, un programme de réarmement d’une valeur de  600 milliards de dollars, sur la période 2011-2020) que qualitatif (manœuvre opérationnelle et art de la guerre). D’autre part, les Etats-Unis assument des responsabilités globales. Outre la défense du continent nord-américain et de l’« hémisphère occidental », ils sont militairement présents en Europe, au Moyen-Orient et en Asie-Pacifique (Asie orientale et Pacifique occidental). Ils ont des engagements politiques, diplomatiques et militaires à l’égard de leurs alliés.

Nonobstant le jeu des « lobbies » et autres groupes de pression, normal dans le cadre d’un système politique ouvert et libre, le thème du « complexe militaro-industriel » - censé faire la politique étrangère des Etats-Unis et déterminer son budget militaire – relève avant tout de la polémique. Généralement, on cite l’extrait d’un discours de l’ancien président Dwight Eisenhower, appelant justement l’attention sur les dérives possibles, et cela tient d’argument d’autorité. Trop souvent, cette thématique recycle la théorie léniniste de l’« Impérialisme, stade suprême du capitalisme », un opuscule publié en 1916 qui n’explique en rien les tensions internationales de la période dite de « paix armée » (1870-1914), moins encore la Première Guerre mondiale. Les rapports de force sur le plan de la politique intérieure et, surtout, le contexte international sont des explications bien plus convaincantes que les lobbies militaro-industriels. Après la Guerre Froide, les dépenses militaires américaines ont fortement baissé et le pouvoir fédéral a imposé aux industries d’armement de sévères restrictions ainsi qu’un mouvement de concentration. A la suite du « 11 septembre 2001», la « guerre contre la terreur » a entraîné une forte augmentation des dépenses. Sous Barack Obama, convaincu des bienfaits d’une « diplomatie de la main tendue », les dépenses militaires ont marqué le pas. Désormais, les Etats-Unis sont dirigés par une équipe persuadée, non sans raison, que le monde est au bord d’une rupture d’équilibre et qu’il faut rehausser la garde : les dépenses militaires augmentent.

Alors que le candidat Donald Trump avait été perçu comme l'homme d'un désengagement américain, en quoi le budget présenté peut-il contredire cette approche ? Au-delà des déclarations du Président des Etats-Unis, que nous révèlent les moyens mis en œuvre de la "Grande Stratégie" des Etats-Unis ?

Donald Trump, il faut bien en convenir, a mené une campagne démagogique flattant une partie de l’électorat américain en lui disant ce qu’il voulait entendre, non sans contradiction d’un discours à l’autre. Si l’on en croit Michael Wolff, auteur de Fire en Fury, Donald Trump pensait qu’il ne serait pas élu et voyait dans cette campagne une superbe opération de promotion de sa « marque » et des intérêts économiques de son clan familial. Faut-il s’étonner d’une telle dérive du système politique américain ? Dès la fondation de la philosophie politique, dans la Grèce antique, la corruption des différents régimes ainsi que leur succession (l’« anacyclosis ») ont été mises en évidence. Selon Platon et Aristote, la démocratie était un mode de gouvernement toujours susceptible de se transformer en « ochlocratie » (le règne de la foule), avant de laisser place à une tyrannie. Ils lui préféraient l’« isonomie », i.e. un régime mesuré fondé sur l’égalité civique, celle-ci devant être équilibrée par la vertu : une forme d’« aristo-démocratie » en quelque sorte, un régime mixte qui combinerait le principe monarchique, la vertu aristocratique et l’élément populaire. Autrement dit, la démocratie est toujours susceptible de se transformer en « voyoucratie ». Je cite ici Jacques Derrida.

Dans le cas présent, les contrepouvoirs fonctionnent et Donald Trump a su s’entourer malgré tout de personnes de qualité, ceux que la presse américaine appelle les « adultes responsables » (le vice-président, le chef de l’équipe présidentielle, le secrétaire d’Etat ainsi que le secrétaire à la Défense). Cela doit être mis à l’actif de Donald Trump. Peut-être n’est-il pas aussi irresponsable qu’on veut le croire ? Toujours est-il que la vertu des alliances et leur perpétuation ont été réaffirmées, aussi bien en Europe qu’en Asie-Pacifique et au Moyen-Orient. En revanche, les responsables américains mettent l’accent sur la question du « burden sharing » (le « partage du fardeau »). La chose n’est pas nouvelle et il s’agit plutôt d’un « serpent de mer ». Ce dernier fait surface très régulièrement aussi bien dans les relations transatlantiques que dans les relations transpacifiques (les Etats-Unis et leurs alliés, en Europe et en Asie-Pacifique). Toujours est-il que la première année de la présidence Trump a permis de clarifier la politique étrangère américaine ainsi que la « grande stratégie » américaine, quand bien même peut-elle sembler erratique dans le détail.

Au regard de la longue durée, la continuité l’emporte : les Etats-Unis contribuent de manière décisive au renforcement de la « présence avancée » de l’OTAN en Europe orientale (un budget multiplié par quatre dévolu à la présence américaine dans la région ainsi qu’aux exercices et manœuvres) et ils ont réaffirmé la protection des alliés européens et celle des alliés asiatiques. Si la lutte contre l’« Etat islamique », au moyen d’une coalition arabo-occidentale, a été amorcée dès 2014, sous Obama, l’Administration Trump a sérieusement infléchi la politique américaine en Syrie et au Moyen-Orient avec la volonté assumée de contrer l’expansionnisme irano-chiite dans la région et d’exercer une pression armée sur Bachar Al-Assad. Après la destruction d’une base aérienne syrienne, le 6 avril 2017, à la suite d’un bombardement chimique commis par Damas, d’autres frappes américaines ne peuvent pas être exclues (Moscou et Damas testent la « ligne rouge » posée alors). Tout cela ne va pas dans le sens d’un retrait américain, ce que le budget militaire américain, tel qu’il est annoncé, confirme. Pourtant, l’importance des valeurs absolues ne saurait dissimuler le risque d’« hyperextension stratégique » (la « strategic over-extension » de Paul Kennedy). Un simple exemple : celui des porte-avions. Les Etats-Unis disposent de dix porte-avions, un onzième (le « USS Gerald Ford »), étant en période d’essais. Cela semble beaucoup, mais deux d’entre eux sont « fixés » sur les façades océaniques des Etats-Unis. En tenant compte des périodes de maintenance, cinq ou six d’entre eux sont effectivement disponibles. Ils sont largement employés dans le Pacifique et l’océan Indien. Cela nous ramène à la question du « burden sharing » et à celle d’un nouveau porte-avions français dont l’apport stratégique en Méditerranée, dans l’océan Indien ou plus loin encore (la France est une puissance du Pacifique), serait précieux.

Quelles sont les réactions à attendre des deux autres grandes puissances, notamment évoquées dans la posture nucléaire américaine publiée le 2 février dernier, c'est-à-dire la Chine et la Russie ?

Le changement de la posture nucléaire américaine, avec le projet de développer des armes nucléaires nouvelles, de faible puissance et à visée tactique, a pour toile de fond des rivalités géopolitiques aggravées, au plan mondial comme sur différents théâtres et zones géographiques. On songe à la péninsule coréenne où le « folklore » de la participation d’athlètes nord-coréens aux Jeux olympiques d’hiver (et la mise sur pied d’une équipe féminine commune en hockey sur glace !) ne doit pas nous distraire des enjeux stratégiques. Ces rivalités sont aussi croissantes au Moyen-Orient où l’accord du 14 juillet 2015 n’a certainement pas « dissipé » les ambitions nucléaires du régime iranien. Sur les frontières orientales de l’Europe, la question nucléaire réapparaît. Lors du rattachement manu militari de la Crimée, Vladimir Poutine a procédé à des gesticulations nucléaires, dans une logique non pas de dissuasion, mais d’action militaire et de conquête d’un territoire (la première conquête opérée en Europe depuis 1945). Aujourd’hui, il déploie des missiles Iskander dans la patrie d’Emmanuel Kant, l’ancienne Königsberg (l’enclave de Kaliningrad).

L’inflexion de la doctrine nucléaire américaine constitue une réponse aux « puissances révisionnistes » qui développent leur arsenal nucléaire (la RPC développe son arsenal stratégique et la Russie modernise ses armes nucléaires tactiques), abaissent le seuil de nucléarisation d’un conflit et se posent en « challengers » globaux de l’ordre mondial, tel qu’il existe ou plutôt survit. Volens, nolens, nous sommes entrés dans une nouvelle forme de guerre froide et de lutte pour l’hégémonie globale, au risque d’une rupture d’équilibre. On doit penser que lesdites puissances, toutes à leurs « passions » géopolitiques, persévèreront dans l’être. Pékin comme Moscou voient dans la destruction de la longue hégémonie occidentale une sorte de justice universelle. Sur le Vieux Continent, l’ordre de sécurité paneuropéen mis en place après 1989-1991 est très sérieusement menacé. Le déploiement des Iskander pourrait remettre en cause l’accord sur les Forces nucléaires intermédiaires (l’option « double zéro » sur les missiles nucléaire d’une portée de 500 à 5.500 km), un traité conclu voilà trente ans, à l’époque de Mikhaïl Gorbatchev et Ronald Reagan.

Conformément à ce qui a été précédemment annoncé et étudié par Thérèse Delpech, dont on ne louera jamais suffisamment la lucidité et le sens du tragique, nous allons devoir redécouvrir ou réapprendre toutes les subtilités de la stratégie nucléaire (cf. La dissuasion nucléaire au XXIe siècle : comment aborder une nouvelle ère de piraterie stratégique, Odile Jacob, 2013). Au vrai, la France a un temps d’avance en la matière. Les héritiers intellectuels d’André Beaufre, de Pierre-Marie Gallois, de Raymond Aron et de Lucien Poirier sont à l’œuvre (ils se reconnaîtront). Toujours est-il que nous nous sommes éloignés du rêve, évoqué par Obama dans un discours prononcé à Prague (5 avril 2009), d’un monde sans armes nucléaires. En l’absence d’un « Léviathan » international, comment cela serait-il donc possible ? Que l’on considère donc le théâtre syrien : le régime de Bachar Al-Assad bafoue la Convention d’interdiction des armes chimiques, pourtant signée en 2013, avec le parrainage de Moscou. L’ordre global de sécurité vacille sur ses bases, et les puissances révisionnistes testent chaque jour les limites posées par le droit international. Sans puissance ou consortium d’Etats voulant et pouvant tenir le rôle de « stabilisateur hégémonique », il n’y a pas même de semblant d’ordre, aussi imparfait puisse-t-il être par ailleurs. Le « brave new world » multipolaire tant vanté par Jacques Chirac en son temps se révèle être une farce.

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