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Baron Haussmann : « Paris embellie, Paris agrandie, Paris assainie »

Publié le 07 août 2018
Série de l’été : Entretien avec ceux qui ont change le monde : les grands inventeurs de l’histoire. Aujourd'hui le Baron Haussmann.
Jean-Marc Sylvestre a été en charge de l'information économique sur TF1 et LCI jusqu'en 2010 puis sur i>TÉLÉ. ...
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Série de l’été : Entretien avec ceux qui ont change le monde : les grands inventeurs de l’histoire. Aujourd'hui le Baron Haussmann.

Georges-Eugène Haussmann est né le 27 mars 1809 et est mort le 11 janvier 1891. Sa carrière administrative le mène, en 1853, sur la route de Napoléon III qui le nomme préfet de Seine de 1853 à 1870. Il s’occupe de la réorganisation urbaine de Paris, cette fameuse campagne  qu’il modifie à plus de 60%. Il est célèbre pour le culte de l’axe et l’esthétique de ses immeubles.

 

Atlantico : Georges-Eugène Haussmann, vous êtes né et mort à Paris. Normal, pour quelqu’un qui aura tant contribué à changer le visage de la capitale.

Georges-Eugène Haussmann : A vrai dire, je suis né à Paris oui, mais dès mes deux ans, mes parents m’ont fait envoyer à la campagne, à Chaville, du côté de Versailles. Ma santé d’enfant était fragile, avec des symptômes de tuberculose. Il ne faisait pas bon vivre à Paris pour les enfants à cette époque, vous savez. Le taux de mortalité infantile atteignait des sommets. Si je vous disais que sur sept petits-enfants, six pouvaient mourir dans l’année, vous ne me croiriez pas. En vérité, Paris n’était absolument pas un lieu où faire grandir des enfants et ceux-ci étaient généralement envoyés en nourrice, à la campagne. Ce n’était d’ailleurs pas forcément un meilleur traitement pour eux. 

Mais vous, vous êtes baron, vous n’êtes pas né n’importe où. La famille Haussmann était une famille de notables et vous avez eu un parcours plutôt privilégié. 

Georges-Eugène Haussmann : Moi, j’ai eu plus de chance c’est vrai, mes grands-parents vivaient près de Versailles. Mon grand-père vivait bien. Il avait, avec ses frères, monté une manufacture de textiles imprimés, qui ont été très en vogue à la fin du XVIIIème siècle. Ses frères aimaient trop l’Alsace, ils ont envoyé mon grand-père à Versailles, pour gérer le dépôt de toiles qu’ils fournissaient à la cour et les affaires ont continué de bien marcher pendant l’Empire. Mon grand-père avait obtenu une place de commissaire au Directoire. Mais attention, nous ne faisions pas partie du monde des nobles. 

Mes grands parents étaient d’ailleurs bonapartistes, mais ouverts d’esprits. A la fin de l’Empire, ils ont senti que le vent commençait à tourner et m’ont envoyé dans une des meilleures pensions de l’Ancien Régime, celle des Oratoriens, dans le même style que les Jésuites, l’éducation à la religion était très présente, mais on découvrait plein d’autres disciplines, de l’astronomie à la botanique. Je dois dire que les études m’intéressaient.

Henri IV, lycée Condorcet, licence et doctorat de droit. C’est un parcours brillant, on ne peut pas dire que vous soyez un produit hors-système… Si l ‘ENA avait existé, vous y seriez passé.

Georges-Eugène Haussmann : C’était assez classique, comme cursus en somme. Mais hors-système, on ne peut pas dire ça. Car le système à mon époque, voyez-vous, il n’était pas très stable. Pendant mes études, les royalistes étaient revenus, Charles X était au pouvoir, avec une monarchie très fermée. Nous étions protestants, portant un nom à consonance très germanique et je ne suis allé vers le droit que par dépit. A cause de mes parents et grands-parents bonapartistes, je ne pouvais prétendre à intégrer l’armée ou encore la haute fonction publique. Restait le droit et peut-être qu’une carrière de notaire m’aurait plu. 

Sauf, qu’à l’été 1830 éclate la Révolution de Juillet et le système justement, change du tout au tout. Charles X voulait de plus en plus rétablir une monarchie absolue, et avec les ordonnances de St Cloud, il avait fait interdire la presse et avait dissout le Parlement. Etudiants, hommes de presse, républicains, bonapartistes, tous se retrouvent dans la rue en prônant la désobéissance au roi. Dumas, qui était présent ce jour-là, a écrit « La plupart étaient des gens du peuple, les autres des commis de magasins, des étudiants et des gamins, qui marchaient en tête prêts à tout. (…). Sur tous les ponts de Paris, l’on se battait ou s’était battu. Les boulevards étaient en feu depuis la Madeleine jusqu’à la Bastille.»  Après les Trois Glorieuses, le règne de Louis-Philippe d’Orléans et la monarchie de Juillet sont devenus plus favorables.

Vous avez été blessé même, pendant cette révolution, ce qui fait que vous porterez à vie la récompense de la Croix de Juillet. Et surtout à ce moment, vous vous destinez, une fois pour toute à la haute administration, celle là-même qu’on vous avait refusée.

Georges-Eugène Haussmann : Les choses avaient changé. Un de mes meilleurs copains de promo était l’héritier du trône, Ferdinand-Philippe, fils de Louis-Philippe, un allié de poids. Avec lui, nous nous sommes dit « Place aux jeunes loups ». Il m’a convaincu de travailler en préfecture et je suis devenu le 21 mai 1831 Secrétaire général de la préfecture de la Vienne à Poitiers. 380 jours plus tard, on me change de poste pour me nommer sous-préfet de Haute-Loire, à Yssingeaux ; et Nérac cinq mois plus tard dans le Lot-et-Garonne. C’était la province, c’était terriblement différent de ce que j’avais pu connaître. Mais j’ai aimé parce que le développement de ces territoires était crucial. Il fallait favoriser l’installation d’une école dans chaque commune ; et pour cela, construire des voiries et mettre en place un système de levée d’impôts pour financer ces infrastructures. 

C’était un peu les prémisses de ce que vous ferez à Paris…

Georges-Eugène Haussmann : Sauf qu’il m’aura fallu plus de quinze ans pour devenir préfet, et vingt ans pour accéder au poste le plus convoité de préfet de la Seine. Et entre temps, la monarchie de Juillet était tombée, la République proclamée, puis l’Empire. J’ai failli faire tout ça pour rien !

Mais c’est Napoléon III lui-même qui vous a nommé à ce poste. Quel honneur ! Quelles étaient vos relations avec lui ? Vous le connaissiez ? 

Georges-Eugène Haussmann : Je l’ai rencontré en 1852 alors que j’étais à la préfecture de Bordeaux. Il venait en voyage officiel. Alors, bien sûr, j’ai mis les petits plats dans les grands. Je crois qu’il y a été formidablement reçu, et c’est là que le jeune président a tenu ce discours, dans lequel il déclare que « l’Empire, c’est la paix. » Ça lui aura porté chance, il m’en devait une. 

Je dois dire qu’avec moi, il était irréprochable. Du moins, jusqu’à ce qu’il me sacrifie, dix-sept ans plus tard, ce qui m’a quand même laissé le temps de l’action. Nos intérêts étaient alignés, je voulais transformer Paris, lui voulait en faire le symbole de son empire. Et nous voulions tous deux rester dans les mémoires. Napoléon III avait l’envie de transformer Paris, il avait cette image en tête, qu’il avait acquise lors de ses voyages, de grandes villes à artères larges. Londres l’avait frappé. L’Amérique aussi.

Je sais aussi qu’il avait cette idée, héritée du saint-simonisme, celle que la construction était un moteur à la croissance économique. Les grands immeubles neufs que nous créions, équipés en égouts, en gaz, en eau, ne pouvait que valoriser la propriété immobilière, stimuler l’esprit d’entreprise des propriétaires. Alors, bien sûr, il y avait aussi cette volonté de maitrise politique derrière, celle de détruire les quartiers qui avaient été le foyer des révolutions, celle de construire des artères où les forces de police ou l’artillerie pourraient facilement intervenir en cas de besoin, mais c’était somme toute normale pour un dirigeant. 

Comment était le Paris pré-Haussmann ?

Georges-Eugène Haussmann : C’était un Paris insalubre, un dédale impraticable. Les ruelles étaient pavées et peu larges. L’idée de maisons de villes très hautes, par rapport à la largeur de la rue était répandue chez les architectes médiévaux pour empêcher la circulation des maladies. Et cela était resté, même si bien sûr, ça n’empêchait pas les immenses épidémies. Il n’y avait pas d’eau potable, les habitants étaient approvisionnés par des porteurs d’eau. Pas d’égout, on balançait des seaux d’eaux usées - ou d’autre chose - par la fenêtre, après avoir crié « Eaux, eaux, eaux », à titre préventif. Si les gens n’avaient pas eu le temps de se pousser, tant pis pour eux ! 

Bref, Paris était sombre, mal famée, sale et complètement saturée. En fait, elle avait très peu évolué depuis le Moyen-Age. Lisez Hugo, lisez Zola, vous verrez cela, vous étoufferez dans ce Paris médiéval. C’est assez dommage pour la ville qui était la capitale d’un tel empire. Il y avait quelques endroits à part, issus de la royauté, les Invalides construits par Louis XIV, toutes les places royales, le Champ de Mars… Napoléon 1er avait ouvert la voie par la construction de la rue de Rivoli, Rambuteau, préfet lui aussi, s’était attaqué quartier des Halles. Mais c’était bien insuffisant. 

Si je peux me permettre, beaucoup disent que finalement, vous n’avez été qu’un exécutant et que les véritables penseurs ont été Persigny, ministre de l’Intérieur, Morny et Napoléon III lui même.

Georges-Eugène Haussmann : Pensez-vous vraiment que la charge du ministre de l’Intérieur, alors que la stabilité des régimes était plus qu’incertaine, soit de s’occuper des plans de Paris, réellement ? Pensez-vous que Napoléon III, empereur des français, occupé à mettre en place la révolution du chemin de fer ou celle de la finance, ait le temps de devenir urbaniste ou paysager ? Il y avait des enjeux bien plus importants de commerce international, d’industrie et c’est ce qui passionnait l’empereur. 

Moi, des ordres de mission m’ont été donné, des commissions, celle de Siméon notamment, avaient rédigé des rapports ; mais les prérogatives étaient trop larges, si bien que j’ai repris le dossier pour faire de toutes nouvelles propositions urbanistiques.

Alors, Napoléon III avait d’abord pensé au préfet en place à l’époque pour réaliser les transformations, Berger, mais il l’a jugé trop timide sur la vitesse des réalisations. Il voulait quelqu’un capable de gérer plusieurs fronts à la fois, de monter une équipe, de tout gérer. Je suis allé chercher une tripotée d’ingénieurs en province, j’ai beaucoup délégué : Belgrand s’est occupé du réseau d’égout, Deschamps à la cartographie, Alphand pour les squares et les parcs, Davioud comme architecte, Baltard pour les halles, Ballu pour les églises… 

On a estimé le coût total de vos travaux à l’époque à 2,1 milliards de francs, ce qui est énorme pour l’époque. Pour comparaison, c’était à peu près le budget de la France toute entière. Qui a financé les transformations de Paris ?

Georges-Eugène Haussmann : Mais les moyens financiers que nous avions à l’époque étaient faramineux. Nous avions des banquiers dans notre équipe, les Rothschild, les Pereire. Et puis nous avons mis en place des montages. L’Emprunt, ce financement se faisait par un système gagé par les recettes de la ville, que nous savions en constante augmentation.  C’était  le modèle de "dépenses productives". En fait, et c’est très simple, les investissements dépendaient des excédents. Et comme la croissance était là, le phénomène de cagnotte est apparu, et alors que les excédents budgétaires du précédent préfet ont été sous-estimés, nous nous en sommes servis pour garantir les emprunts. De telle sorte, la revente ultérieure de parcelles valorisées par la transformation du quartier dégageait des nouveaux profits pour la ville, et des recettes pour rembourser l’emprunt. C’est mathématique.

Comment s’est déroulée la transformation de Paris ? Est-ce qu’il était facile de changer les choses à l’époque ? On m’a dit que les parisiens vous avaient donné le surnom de Attila. 

Georges-Eugène Haussmann : J’étais complètement brocardé, détesté de beaucoup de Parisiens. Les critiques pleuvaient dans la presse, m’accusant de construire un « Paris cher », « Paris laid », un Paris pour les riches, déjà.

Il faut vous remettre qu’à l’époque, Paris était habité par les ouvriers, les usines se situaient dans les arrondissements les plus extérieurs ; ou par les étudiants qui habitaient la rive gauche. 

Les démolitions qui ont beaucoup peiné les parisiens, celles de leur maison de cœur. Mais je fais moi aussi partie de ceux qui ont vu leur maison de toujours disparaître, celle de ma naissance, dans le quartier de Beaujon. J’ai détruit 20 000 immeubles, j’en ai construit 30 000 nouveaux et salubres, à l’aide de 1500 architectes et 60000 ouvriers.

Alors oui, Paris s’est vidé après mes transformations, la ville a perdu des habitants. Mais c’était nécessaire. « Paris embellie, Paris agrandie, Paris assainie », vous connaissez la formule, elle a largement été reprise après moi…

Comment qualifieriez-vous votre identité parisienne, la touche Haussmann ?

Georges-Eugène Haussmann : Je crois que ça a été dit maintes et maintes fois. Les avenues larges et droites, des espaces verts pour aérer la ville, et pour parfaire l’aspect visuel, nous avons fait déboucher ces nouvelles artères sur des monuments nationaux. L’Opéra Garnier construit en 1858, la place de l’Etoile, réaménagée pour mettre en valeur l’Arc de Triomphe. Sans oublier les gares, évidemment. Gare de Lyon, du Nord ou Saint Lazare. Il fallait réunifier la rive droite, où les commerces s’étaient correctement développés, de la rive gauche, qui était restée très universitaire, et ce n’était pas vraiment la ville. Paris enfin, a vu sa taille doubler avec l’annexion de 11 communes (Auteuil, Montmartre, Bercy…).

Près de 60% des immeubles parisiens ont été construits quand j’étais en mission, et tous de la même pierre, la fameuse pierre de taille. En plus, cette pierre venait de la région, soit des carrières du Petit-Montrouge, au sud de Paris, soit de l’Oise. Nous faisions local à l’époque. 

Et évidemment, il y a l’immeuble idéal, le module diront les architectes. Cet immeuble que vous qualifiez encore aujourd’hui d’haussmannien. 

Cet immeuble qui est aussi à la source de nombreuses critiques. Non pas par son aspect esthétique, évidemment réussi, mais par la division sociale qu’il opère. Les commerçants au rez de chaussée et premier étage, les nobles au deuxième avec balcon, et les autres classes moins favorisées, au dessus voire dans les combles. Jules Ferry avait d’ailleurs écrit en 1869, parlant du nouveau Paris : «Voici une cité de deux millions d'âmes condamnée à la cherté éternelle, par l’impossibilité où elle sera, pendant plusieurs générations, de réduire d’un centime les taxes de son octroi, et par la hausse permanente des loyers. » 

Georges-Eugène Haussmann : Je ne faisais pas de politique, du moins à cette époque, Jules Ferry oui. Je ne peux donc pas répondre à cette injonction. D’ailleurs, je la trouve assez générale et intemporelle. Ne trouvez-vous pas ?

La politique vous mettra dehors en tout cas. Napoléon III n’aura pas le choix que de vous éjecter de votre poste, quelque mois d’ailleurs avant de perdre lui même le sien. On dit que vous n’avez pas fait fortune avec votre carrière de préfet. Est-ce vrai, cher Baron ?

Georges-Eugène Haussmann : L’administration n’est pas un bon plan pour faire de l’argent, vous le savez. Il m’a fallu, pour vivre, vendre mon domaine familial de Houeillès, dans le Lot-et-Garonne et ma villa de Nice. Sans pour autant rouler sur l’or. 

Vous êtes alors devenu député bonapartiste, en Corse. Un engagement éternel  pour l’homme qui vous aura permis d’accomplir votre destin. Dernière question, bien que je pressente la réponse, avez-vous réussi votre pari ? Paris est-elle toujours la plus belle ville du monde ? 

Georges-Eugène Haussmann : Vous cherchez à me flatter.

 

 

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