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© JEAN-FRANCOIS MONIER / AFP
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Radicalisation en prison : pourquoi l'Etat reste-t-il le "premier recruteur de Daech" ?

Publié le 07 novembre 2018
Dans le plan de prévention de la radicalisation présenté par Edouard Philippe le 13 juillet, les mesures concernant la prison prolongent et étendent des dispositifs existants. Le problème est que les autorités n'appliquent que des politiques coercitives fondamentalement court-termistes.
Farhad Khosrokhavar est directeur d'études à l'EHESS et chercheur au Centre d'analyse et d'intervention sociologiques (Cadis, EHESS-CNRS). Il a publié de nombreux ouvrages dont La Radicalisation (Maison des sciences de l'homme, 2014)...
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Nicolas Quénel est journaliste indépendant spécialisé sur les affaires de terrorisme islamiste en Asie du Sud-Est.
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Farhad Khosrokhavar est directeur d'études à l'EHESS et chercheur au Centre d'analyse et d'intervention sociologiques (Cadis, EHESS-CNRS). Il a publié de nombreux ouvrages dont La Radicalisation (Maison des sciences de l'homme, 2014)...
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Dans le plan de prévention de la radicalisation présenté par Edouard Philippe le 13 juillet, les mesures concernant la prison prolongent et étendent des dispositifs existants. Le problème est que les autorités n'appliquent que des politiques coercitives fondamentalement court-termistes.

Atlantico : La radicalisation islamiste dans les prisons est au centre des rapports d'enquête parlementaire sur la gestion du terrorisme islamiste sur le territoire et était au cœur de la présentation du plan de lutte antiterroriste présenté par Edouard Philippe le 13 juillet. Quel regard portez-vous aujourd'hui sur la vision qu'ont les autorités sur ce phénomène et sur l'évolution des politiques de gestion des détenus radicalisés en France ?

Fahrad Khosrokhavar : Le vrai problème aujourd'hui dans la gestion des détenus radicalisés est que les autorités n'appliquent que des politiques coercitives fondamentalement court-termistes. On réfléchit à comment détecter le plus efficacement des signes de radicalisation, à constituer des fichiers, à isoler... C'est évidemment des réflexions qui sont nécessaires je n'en disconvient pas mais le problème c'est que le volet intégratif est dénigré. Que fait-on aujourd'hui pour que ces jeunes soient dissuadés ? Il ne suffit pas de les mettre en prison car on sait bien avec le recul que la prison amplifie les dérives. Évidemment qu'il faut condamner les individus qui ont commis un acte de violence au nom d'une idéologie radicale. Mais que va-t-on faire de ces mêmes individus dans dix ans ? On ne réfléchit pas à ces questions et on ne fait que développer « le baton » en oubliant « la carotte ».

Et le phénomène n'est évidemment pas récent. Cela fait 21 ans que je travaille sur cette question que j'ai développée dans plusieurs livres. On sait qu'une bonne partie des jeunes d'origine populaire, souvent issue des banlieues jonchent les prisons et une bonne partie d'entre eux risque de se radicaliser.

Nicolas Quénel : D'abord il est intéressant de noter que le problème ne date pas d'hier. Ce n'est pas non plus un phénomène à dater de l'apparition de l'Etat islamique même si c'est bien depuis ces dernières années qu'il s'est amplifié. Cela fait des dizaines d'années que l'on se radicalise dans les prisons française et force est de constater que l'étude sérieuse du phénomène est résolument récente. Maintenant il faut souligner qu'il y a un vrai décalage entre le temps médiatique, politique et celui qui est nécessaire à la bonne compréhension de ces phénomènes. 

D'où, souvent un vrai décalage entre les réalités sur le terrain et ce qui est retranscrit dans les rapports d'enquête parlementaire par exemple. Même si les choses changent, il convient de souligner l'absence de moyens alloués à l'administration pénitentiaire dans la prise en charge de ces publics. Principalement sur le volet de la réintégration.

Aujourd'hui, nous nous inquiétons de la sortie prochaine de nombreux détenus « radicalisés » dangereux mais il faut se rendre compte que l'Etat récolte aussi ce qu'il a semé. Nous avons adopté des logiques toujours plus coercitives qui ont renforcé les convictions des détenus radicalisés et leur opposition aux institutions de manière générale. Sous la pression politique, nous avons mélangé dans des unités dédiés des individus aux réalités différentes dans le but d'éviter la contagion des idées auprès des autres détenus. Nous avons fait se fréquenter des petits détenus de droit commun et des poids lourd de la mouvance jihadiste. Doit-on vraiment s'étonner que ce dernier sortira de prison encore plus fanatisé qu'il n'y est rentré ?

N'a-t-on pas un problème de compréhension de base sur les motifs de la radicalisation en prison ? Quels sont-ils ?

Fahrad Khosrokhavar : Il y a plusieurs réalités derrière la radicalisation, plusieurs degrés de radicalisation. J'en distingue quatre. D'abord les « durs » ceux qui ne changeront pas d'opinion et qui essayent de vous tromper pour faire croire à une déradicalisation. Ils utilisent tous les stratagèmes pour tromper la vigilance des autorités.

Ensuite il y a ceux qui sont dans le doute. Il y en a beaucoup. C'est l'exemple de celui qui est parti en Syrie, qui a été confronté aux réalités sur place et qui, de retour, a le sentiment que la solution qui consiste à prendre les armes et de tuer de manière indiscriminée n'est peut-être pas bonne. Eux ne sont pas irrécupérables à condition qu'on les mette dans des situations et des conditions où ils peuvent porter un regard critique sur leur passé. Il ne suffit pas de les séparer des autres pour qu'ils changent d'avis. D'autant plus que si on les met avec les endurcis le problème risque plutôt de s'aggraver.

Troisième cas : les vrais repentis. Ils ne sont pas nombreux mais ils existent. Après avoir dénoncé publiquement l'islamisme radical, ils ne peuvent de toute façon pas revenir en arrière. Il faut les utiliser à notre avantage pour lutter contre ce phénomène de radicalisation.

Enfin il y a les cas psychopathologiques. Ceux qui ont d'une certaine manière « pété les plombs » et peuvent être violents. Il est important de distinguer ces catégories, même si ce n'est évidemment pas simple.

Ensuite il faut voir le contexte. Nous avons aujourd'hui une situation dans les prisons qui est lamentable. A la surpopulation carcérale se mélange le peu de moyens donné aux prisons. En tant que détenu en France vous êtes confronté à des situations qui poussent à la sécession et à la révolte. Dans ce contexte l'islamisme radical et la radicalisation permet de se venger de la société et d'inverser la situation. « Vous m'avez condamné mais c'est maintenant moi qui vous juge et vous condamne ». La radicalisation a cela de magique qu'elle opère une inversion des rôles entre celui qui a été condamné et la société. Ce n'est pas une situation propre à la France mais une réalité commune un peu partout en Europe.

Nicolas Quénel : Heureusement des progrès ont été faits dans la compréhension du phénomène. Les chercheurs travaillent depuis des années sur ces questions mais on a l'impression que le message a du mal à passer auprès des politiques.

Nous avons toujours tendance à considérer les détenus « radicalisés » comme une seule et même catégorie de détenus alors qu'il y a autant de radicalisations que de détenus radicalisés. L'erreur est de s'économiser la réflexion sur la complexité du phénomène. Fahrad Khosrokhavar dans son livre « Prisons de France » explique cette idée d'inversion des rôles que permet la radicalisation islamiste. Un détenu de droit commun qui se radicalise devient magiquement un « juste » dans une société qui l'a condamné et qui est par nature « injuste » à ses yeux.

Mais il n'y a pas que cela. En prison, ceux qui sont à peu près sûrs d'avoir la paix sont les braqueurs et les religieux. Se rapprocher de ces derniers est aussi une opportunité de se mettre à l'abri de la violence des prisons. Beaucoup de détenus qui auraient eu la vie difficile derrière les barreaux comme les pédophiles ou les violeurs se sont découvert un attrait pour la religion tout simplement car cela leur permettait de se mettre à l'abri. On pourrait aussi parler des détenus « faibles », facilement influençables qui vont être plus sensibles à des discours radicaux et que l'on pourrait vraiment protéger (et que l'on protège de mieux en mieux et sur lesquels les politiques de désengagement peuvent porter leurs fruits).

Les réalités étant très nombreuses, il est impossible d'en dresser une liste exhaustive. D'autant plus que le concept même de « radicalisation » ne repose sur aucune réalité scientifique. Ce qu'il faut retenir c'est qu'il est illusoire de penser pouvoir apporter une réponse globale à tous les détenus radicalisés et qu'une prise en charge individualisée et adaptée à chacun en fonction des parcours respectifs est nécessaire.

La seule chose dont nous pouvons être certains en la matière, c'est que les piètres conditions de détention, l'état des prisons et les faibles moyens alloués aux services pénitentiaires ne sont pas de nature à arranger les choses.

Est-ce que rester en surface du problème dans les rapports d'enquête parlementaire ne permet pas surtout de s'économiser la réflexion de fond sur notre gestion du problème et nos erreurs ?

Fahrad Khosrokhavar : Tout à fait. Il faut faire le point sérieusement sur ces questions et ce n'est pas par les sentiments que l'on réglera le problème mais bien par la mobilisation de moyens conséquents. Pour l'instant je ne vois pas de vrais moyens développés pour réintégrer ces jeunes détenus radicalisés. On va vers une société de plus en plus à l'américaine qui se contente de faire de la répression au détriment de l'intégration. On se contente de mener des politiques de court-terme sans réfléchir au long terme. On ne fait que reculer le problème.

Il n'y a aucune dimension intégratrice non coercitive dans ces mesures or, les deux doivent aller de pair.

Nicolas Quénel : Clairement oui. Les experts s'étonnent souvent de la piètre qualité des rapports d’enquête parlementaires qui sont rendus. Mais le sujet est très délicat politiquement. Réfléchir en profondeur impliquerait aussi de faire le constat que les prisons françaises ne répondent plus forcément à l'idéal de ce que doit être une prison républicaine.

Une prison digne de ce nom doit sanctionner évidemment mais aussi aider le détenu dans son parcours de réintégration dans la société. Le vrai travail en la matière est récent et l'administration pénitentiaire fait au mieux de ses moyens. Il aurait pu être fait avant et les feux d'alarme avaient pourtant été allumés par cette dernière. La responsabilité de la défaillance de l'Etat en la matière est politique.

Si on ne travaille pas sur la réintégration, si on se contente de la surveillance à la sortie de prison on accentuera le risque de passages à l'acte. On accroîtra le risque de nouveaux attentats en France. Il est nécessaire aujourd'hui d'avoir une vraie politique publique en la matière et de débloquer des fonds pour améliorer les conditions de détention en France. Mais dans le contexte économique actuel, vous vous doutez bien qu'il est extrêmement difficile pour un politique de porter ce genre de discours et de justifier ces dépenses, pourtant nécessaires, auprès de l'opinion publique. Il suffit de se rappeler des vifs débats lorsque se posait la question du rapatriement des Français partis se battre dans les rangs de Daech pour imaginer les conséquences politiques de la tenue d'un tel discours.

 

 

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