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Money money money

Et Jeff Bezos devint l’un des hommes les plus riches de l’histoire : et au fait, l’ère des mega-fortunes internet ressemble-t-elle à celle des Rockefeller et autres Vanderbilt ?

Publié le 22 juillet 2018
La Gilded age, l’époque de la construction de la puissance économique américaine qui a vu beaucoup de grandes fortunes se constituer, était aussi un âge d’inégalités record outre-Atlantique. Depuis, le profil des "super-riches" a considérablement évolué, s'adaptant à la mondialisation - à ses nouveaux horizons et nouvelles contraintes.
Mathieu Mucherie
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Mathieu Mucherie est économiste de marché à Paris, et s'exprime ici à titre personnel.
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La Gilded age, l’époque de la construction de la puissance économique américaine qui a vu beaucoup de grandes fortunes se constituer, était aussi un âge d’inégalités record outre-Atlantique. Depuis, le profil des "super-riches" a considérablement évolué, s'adaptant à la mondialisation - à ses nouveaux horizons et nouvelles contraintes.

Atlantico : De Rockefeller à Bill Gates, du "Gilded Age" (la "période dorée") à aujourd'hui, le profil des "super-riches" semble avoir considérablement évolué, s'adaptant à la mondialisation - à ses nouveaux horizons et nouvelles contraintes. Qu'est-ce qui caractérisaient les grandes fortunes d'hier ? Peut-on encore comparer les Carnegie à Jeff Bezos ? Les années 1990 et 2000 ont été marquées par les fortunes du Web (Brin et Page, Jeff Bezos, Mark Zuckerberg...). Les grandes fortunes du début du XXe siècle étaient-elles elles aussi liées à un secteur en particulier ?

Mathieu Mucherie : On trouve de nombreux points communs ou parallèles. Les écrits de Paul Krugman en la matière sont nombreux, agréables aux yeux européens, mais très subjectifs. On pense aussi à une citation bien connue de Warren Buffet (« la guerre des classes a eu lieu aux USA et c’est ma classe qui l’a emporté »). Le versant négatif est bien connu : la rapacité oligopolistique, le risque de ploutocratie, le moindre talent des héritiers, une croissance déflationniste dure aux faibles (pas d’inflation pour oxyder les dettes), etc. Le versant positif est moins souvent avancé et n’est pas évident à documenter mais il ne doit pas être oublié : les incitations à entreprendre et à innover diffusées un peu partout, la redistribution volontaire à travers les fondations (la moindre petite ville américaine compte une bibliothèque grâce à Carnegie).

A l’époque de Rockefeller, il y avait une dimension nettement plus « Far West » dans le capitalisme. Un peu comme aujourd’hui en Chine. Une partie non négligeable des fortunes se bâtissaient à partir des matières premières : il n’y avait pas que des Edison ; mais on ne compte pas les innovations managériales de cette époque. Le rôle de l’entrepreneur charismatique est évident à chaque époque, alors qu’au milieu (disons de la crise de 1929 jusqu’à la fin des années 70) régnaient plutôt les managers, les hommes gris du corporate, et les gens de l’Etat. La stabilité monétaire et l’entrée de migrants encouragent, plus encore que la modestie fiscale, l’accumulation. La finance était déjà bien représentée vers 1900 avec JP Morgan, et déjà soumise à des crises violentes. Notez le rôle de la paix : les périodes les plus propices à l’accumulation des forces productives et financières se rencontrent entre la guerre de sécession et 1914, et depuis 1983 (quand l’URSS commence à ne plus pouvoir cacher son échec) ; deux périodes de paix, et de désarmement douanier. L’énergie et les transports étaient les industries reines jadis, ce que cherche à refonder ElonMusk de nos jours, sur de nouvelles bases mais une nouvelle fois avec un grand souci d’intégration verticale (certains diront : avec un goût parano du contrôle).

La spécificité des 30 dernières années est en effet l’émergence des fortunes du secteur disons quaternaire, liées à l’informatique, dans la SiliconValley, un secteur qui est mondialisé par nature, qui permet une réduction drastique des coûts marginaux, qui autorise des business florissants dans des niches improbables (Bezos n’a-t-il pas commencé comme libraire en ligne ?) et qui a de l’espace pour s’étendre longtemps avec l’intelligence artificielle et les biotechnologies. Mais, au fond, on trouve de la continuité entre les compagnies ferroviaires de jadis et les firmes qui assurent les liens électroniques d’aujourd’hui ; en particulier une dimension « winner takes all » qui résiste quelques décennies avant de s’évaporer, de fortes critiques et des campagnes antitrust plus ou moins bien justifiées et plus ou moins couronnées de succès (Standard Oil, Microsoft).

La morale puritaine qui a pu constituer le point de départ de tant de grandes fortunes américaines (et le point d’arrivée bien souvent à travers le rôle de la philanthropie) a-t-elle disparue aujourd'hui ou s'est-elle transformée ? Quelle est la logique qui anime ces grandes fortunes aujourd'hui ?

Pourquoi parle-t-on toujours du puritarisme alors que les gens qui s’en réclament en sont souvent très éloignés, et alors que les gens qui le voient partout aux USA n’en ont pas souvent lu une ligne (pour eux, le puritanisme est un mix de Sparte et des pharisiens), et alors que de nombreuses fortunes américaines sont le fait de juifs, de catholiques, d’athées ? Encore l’influence excessive de Max Weber, à moins que ce ne soit une simple manifestation de notre anti-américanisme.

Ce qui est plus sûr, c’est qu’une logique disons spirituelle est à l’origine de nombreux coups d’éclat ; le calcul froid et égoïste n’est pas suffisant. Je ne dirais pas une religion ou une idéologie, plutôt une conviction inébranlable, dopée à une vue longtermiste et souvent accompagnée d’une bonne dose de mégalomanie. Prenez Gates, ou Jobs, ou Bezos, ou Musk, comme d’autres à l’époque du Gilded Age : la plupart ont eu l’occasion de se retirer très tôt des affaires, et ils ne l’ont pas fait (personnellement, donnez- moi un dixième de ce que certains ont touché à l’âge de 30 ans avec la vente de Paypal, et je me retire à Venise ou aux Bahamas, au lieu de tout réinvestir dans des projets risqués). La plupart ont dit non à des offres d’achat mirobolantes, quand tout le monde les pressait de passer la main à des conditions si avantageuses. En bref, la plupart ne s’intéressent pas qu’à l’argent, ou en tous les cas pas à l’argent à court terme ; comme un joueur de tennis qui gagne une dizaine de tournois du grand chelem et qui continue parce qu’il aime ça, parce qu’il pense pouvoir gagner encore, ou parce qu’il se bat pour marquer l’histoire du jeu. Ils ont donc souvent fait abstraction des caprices des consommateurs : Ford ne leur a pas procuré ce qu’ils souhaitaient (des fiacres plus rapides), Jobs non plus (il y a un film récent qui montre ça très bien, et souvenez-vous de Balmer, PDG de Microsoft, qui se gaussait des projets d’un écran portable vendu à 500 dollars…). Certains veulent transformer tout un secteur, d’autres le monde entier ; certains considèrent leur firme comme leur bébé et leurs salariés comme des disciples ; tous envoient valser les analystes car au fond ces derniers n’y connaissent rien dès qu’il s’agit de projets loin des sentiers battus(relisez ce que les notes des analystes financiers disaient d’Amazon vers 2001, c’est exactement ce qu’elles disent de Tesla en 2018).

Toutes les grandes fortunes n’ont certes pas du talent et une vision. On retrouve encore de nos jours des satrapes du pétrole ou de l’immobilier, et autres rentiers profiteurs dignes du Venezuela ou du Golfe. Je ne dis pas non plus qu’il n’y a pas des tendances malsaines, mimétiques en diable, naïves ou messianiques (transhumanisme…) du côté de Palo Alto. Mais les grandes fortunes américaines ont quelques mérites, sont affectées par un turn over que l’on ne voit guère en Europe, et elles ne donnent pas qu’à leurs enfants (lisez le classement annuel Challenges des plus riches en France : c’est à vomir) (et encore, je ne suis pas à gauche comme la plupart des gens).

Si l'on peut estimer certaines fortunes aujourd'hui à plusieurs dizaines de milliards de dollars, celles-ci n’entraînent pas nécessairement un train de vie extravagant. Pour cause, la plupart réinvestissent sans cesse dans leurs entreprises, contribuant à l'économie mondiale. Était-ce nécessairement le cas au début du siècle ? Peut-on estimer que la richesse est mieux perçue aujourd'hui qu'elle ne l'était à l'époque ?

D’abord, je ne suis pas un historien de l’économie, mais la période des « barons voleurs » a été trop mal traitée. Ce fut aussi une période de hausse jamais vue des salaires ouvriers, une période d’essor des syndicats et des contre-pouvoirs. L’urbanisation, la scolarisation et l’espérance de vie en témoignent. Une belle époque pas pour tout le monde, certes, et très destructive des valeurs rurales ou aristocratiques ou anarchistes d’antan, mais je suis macro-économiste alors…

Notez au passage qu’un Rockefeller avait beaucoup plus de pouvoir qu’un propriétaire de GAFAM de nos jours, non seulement par le poids financier rapporté aux revenus de l’époque, mais surtout parce que le pouvoir s’est un peu adoucit ; si Steve Jobs était régulièrement tyrannique, son équivalent avant 1914 avait souvent du sang sur les mains et/ou maintenant une distance sociale bien plus grande vis-à-vis de son écosystème.Notez aussi que le discours disons de darwinisme social a tout de même un peu reculé. L’héroïsation des entrepreneurs du net n’est tout de même pas la même chose, même si la dimension « marche ou crève » reste très présente dans le discours des américains.

En règle générale, les ultra-riches sont assez bien perçus quand ils sont entrepreneurs, bâtisseurs d’empire, solitaires, pas trop investis en politique ou dans le débat public. Quand ils sont héritiers ou salariés, et qu’ils donnent plus leur avis que leur argent, ou qu’ils se coalisent avec leurs paires, les choses se gâtent assez vite.

De nos jours, on ne parle pas de barons voleurs même s’agissant des GAFAM ; mais qu’en sera-t-il si Google maintient ses positions, si Amazon phagocyte des secteurs entiers, ou quand Zuckerberg commencera à avoir des cheveux blancs ? Certes, l’histoire est aussi un cimetière de grandes fortunes, les cloisons ne tiennent pas dans la durée (qui se souvient aujourd’hui de Daniel Lutwig ? des Astor ?). Mais le populisme monte, et on sait que sa progression peut être fulgurante. C’est bien pourquoi on demande aux riches de soigner leur communication, de rivaliser dans le politiquement correct, de faire dans le larmoyant face aux élus, bref de ne pas faire trop de vagues. J’aime beaucoup quand ElonMusk s’exprime crânement et sans les filtres des agences de comm’, mais reconnaissons que c’est dangereux, et quelque peu anachronique.

Compte tenu du contexte actuel et des évolutions à prévoir, à quoi les grandes fortunes de demain pourraient-elles ressembler ?

D’abord, on en a déjà discuté maintes fois dans ces colonnes, elles seront plus asiatiques, plus chinoises en particulier. Avec la croissance des nouveaux secteurs, un vaste stock d’épargne disponible et une accumulation encore peu bridée par la fiscalité ou les réglementations (je pense à celles sur les données par exemple), rien de surprenant. Les villes sécurisées de Hong-Kong et de Singapour ont encore de beaux jours devant elles, moins dans le commerce international que dans la banque privée. Encore faut-il à ces fortunes ne pas trop déplaire à Pékin ;et jusqu’où les équilibres implicites (entre un régime qui se veut inclusif, et quelques moguls branchés sur le monde et dopés au big bang financier) tiendront, dans l’intérêt de tous, comme depuis 20 ans, je n’en ai pas la moindre idée; wait&see

Ensuite, les riches financiers ne ressembleront plus guère à Warren Buffet ou à Charlie Menger. L’âge du stock picking focalisé semble révolue dans notre monde indiciel, algorithmique, risk-managérial, terne. On peut même se demander s’il sera possible de construire une fortune dans la finance quand les taux d’intérêt seront tous négatifs, ou quand les robots envahiront le secteur pour réduire les marges (au moins, le terminal Bloomberg devra évoluer un peu…).

Enfin, je crois à quelques tendances sociologiques de fond (« festivisation », vieillissement,…) qui doivent logiquement entrainer des fortunes dans les secteurs du tourisme, de la santé, du « bien-être » ; les réalités actuelles (des fortunes dans les sacs à main pour rombières ou midinettes, dans les supermarchés, dans les oligopoles de la téléphonie…) devraient apparaitre,je l’espère, dans le futur,comme des curiosités (dans un futur assez lointain j’en ai peur).

S’agissant d’Elon Musk, il pourrait réussir le Grand Chelem s’il ne se contente pas de démocratiser les véhicules électriques mais s’il bouleverse toute l’économie des transports et de l’énergie (c’est bien ce qu’il a en tête, l’IA, la mort du pétrole, etc.), et s’il ne se contente pas de chasser les russes et les européens du marché des lanceurs mais qu’il commence la colonisation de mars (et imaginez en plus si on y trouve des traces de vie mêmes élémentaires ou passées). Ce n’est certes pas l’argent qu’il vise (bien que dormir loin de son usine serait un gain qu’il ne détesterait pas ces derniers temps), mais s’il réussit dans ces paris il lui sera difficile de l’éviter… ; et Jeff Bezos fera alors figure de petit boutiquierpeu ambitieux en comparaison.

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Haddock36
- 23/07/2018 - 11:11
Du solide et duvent
La différence que je vois entre les Vanderbilt et les Rockefeller ou Ford et les Zuckerberg, Gates, etc... est que les premiers étaient issus de familles de souche européenne et qu'ils bâtirent leur fortune sur du solide (Bricks and mortar, comme disent les anglosaxons). Les autres, comme les magnats de la presse, sont en majorité d'origine juive et ont créé des outils pour contrôler l'opinion et se rendre les maitres du monde, ce qu'ils sont réellement bien qu'il soit interdit de le dénoncer.