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© Bundesarchiv, Bild 146-1982-089-18 / CC-BY-SA 3.0
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Bonnes feuilles

Mais que s'est-il réellement dit les 21 et 22 juin 1940 dans la clairière de Rethondes ? L'armistice franco-allemand vu de l'intérieur

Publié le 22 avril 2018
Interprète d’Hitler, Paul-Otto Schmidt raconte l’ascension et la chute du IIIe Reich, ainsi que les principales réunions et rencontres au sommet qui émaillèrent son histoire. Excellent observateur, volontiers sarcastique, le mémorialiste abonde en anecdotes et portraits savoureux des principaux contemporains. Extrait de "Sur la scène internationale avec Hitler" de Paul-Otto Schmidt, aux éditions Perrin (2/2).
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Paul-Otto Schmidt (1899-1970) est un diplomate multilingue devenu l’interprète d’Hitler.
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Interprète d’Hitler, Paul-Otto Schmidt raconte l’ascension et la chute du IIIe Reich, ainsi que les principales réunions et rencontres au sommet qui émaillèrent son histoire. Excellent observateur, volontiers sarcastique, le mémorialiste abonde en anecdotes et portraits savoureux des principaux contemporains. Extrait de "Sur la scène internationale avec Hitler" de Paul-Otto Schmidt, aux éditions Perrin (2/2).

Ainsi revigorés, nous entrâmes dans la forêt historique où, dans la célèbre clairière, le fameux wagon-restaurant où avait été signé l’armistice avec l’Allemagne, le 11 novembre 1918, était tout baigné de soleil. J’avais souvent vu ce wagon à Paris où il était exposé comme curiosité historique, au cours des années 1920, et je n’avais certes pas imaginé alors que je m’y trouverais un jour aux côtés des vainqueurs devant une délégation française.

Un peu après 15 heures, je me rendis tout seul dans le wagon encore vide. Dans le grand compartiment oblong où les voyageurs déjeunaient avant 1914, une table très simple et très longue avait été installée. Des deux côtés avaient été disposées cinq ou six chaises pour les délégations. Ma place était marquée au bout de la table, de sorte que je pouvais très bien voir et entendre Français et Allemands.

Hitler entra bientôt après avec Goering, Raeder11, Brauchitsch12, Keitel, Ribbentrop et Hess, et ils prirent place à ma droite. Au bout de quelques minutes les Français parurent à leur tour  : le général Huntziger13, l’ambassadeur Noël, le vice-amiral Le Luc et le général de l’Air Bergeret. Hitler se leva sans mot dire, imité par ses compagnons. Une brève inclination des deux côtés. Puis les deux délégations s’assirent à la table et les négociations commencèrent.

Keitel lut le préambule des conditions d’armistice. « Après une héroïque résistance, la France a été vaincue. L’Allemagne n’envisage donc pas de donner aux conditions d’armistice ou aux négociations un caractère outrageant pour un adversaire aussi valeureux », dis-je aux Français, lisant, après Keitel, le texte que nous avions préparé dans la nuit. « Le but des demandes allemandes est d’empêcher une reprise des hostilités, d’offrir à l’Allemagne toute sécurité pour poursuivre contre l’Angleterre la guerre qui lui est imposée, ainsi que de créer les conditions nécessaires à une paix nouvelle qui consisterait essentiellement à réparer les injustices faites à l’Allemagne elle-même par la force. »

Lorsque j’eus terminé la lecture du texte français, Hitler et ses compagnons se levèrent de nouveau. Les Français les imitèrent. Une nouvelle inclination des deux côtés, et les Allemands sortirent du wagon. Le premier acte du drame de Compiègne avait duré exactement douze minutes. Pendant ce temps, Français et Allemands étaient restés en face les uns des autres, les visages figés, comme s’ils avaient été des statues de cire.

Seul Keitel resta avec moi. Quelques officiers allemands entrèrent alors et le deuxième acte commença. Le texte, en allemand et en français, des conditions d’armistice fut remis aux Français par Keitel. Ils les lurent attentivement et demandèrent qu’un certain temps de réflexion leur fût accordé. Tous quittèrent alors le wagon. Une petite tente avait été dressée pour eux à la lisière du bois, alors que nous autres, Allemands, nous contentions d’une simple clairière. Au bout d’un certain temps, les Français envoyèrent quelqu’un prévenir qu’ils désiraient reprendre les pourparlers. Dans le wagon, ils expliquèrent qu’il leur fallait d’abord transmettre les conditions à leur gouvernement à Bordeaux avant de pouvoir prendre position à leur sujet, et à plus forte raison les signer.

« C’est complètement impossible, expliqua Keitel. Vous devez signer immédiatement !

— En 1918, les délégués allemands furent autorisés à prendre contact avec leur gouvernement à Berlin, répliqua Huntziger. Nous vous demandons de nous accorder la même possibilité. »

Vives allées et venues du côté allemand. « Est-ce qu’il est techniquement possible d’établir une liaison téléphonique avec Bordeaux ? » demanda Keitel à l’officier assis auprès de lui. Celui-ci ne le savait pas car jusqu’alors, la guerre régnant, les deux pays s’étaient trouvés séparés par un front de fer et d’acier. Mais il se révéla qu’il existait une possibilité de parler avec Bordeaux par une ligne improvisée. Keitel se déclara alors disposé à laisser les Français téléphoner. On négocia encore pendant deux heures jusqu’à ce qu’une ordonnance vînt enfin annoncer que la communication pouvait être établie.

Un câble fut tendu jusqu’au wagon à travers la clairière, et un téléphone installé dans l’ancienne cuisine du wagon-restaurant.

« Dans cinq minutes nous aurons Bordeaux à l’appareil », annonça un officier des transmissions. La délégation allemande se leva et quitta le wagon pour laisser les Français téléphoner tranquillement avec leur gouvernement.

Moi-même, je reçus l’ordre d’écouter les conversations dans une voiture des transmissions stationnée sous le bois.

Devant cette voiture, un caporal s’était constitué en central téléphonique, directement sur le sol, avec un simple appareil de campagne entouré par deux ou trois accumulateurs ou batteries de piles sèches. Il criait sans arrêt quelque chose que je ne comprenais pas. Puis j’eus une lueur. Ce soldat parlait en français. A son accent ce devait être un compatriote de Berlin. « Ici Compiègne ! » finis-je par déchiffrer. « Ici Compiègne ! » répéta-t-il au moins une vingtaine de fois en progressant à pas de géant dans l’emploi de la langue française. Il tressaillit tout à coup. On avait dû lui répondre. « Oui, mademoiselle, je vous donne la délégation française… » dit-il, toujours avec son accent berlinois mais cependant suffisamment compréhensible. J’eus, de nouveau, le sentiment d’un extraordinaire contraste. Devant moi, au centre d’une forêt de France, au milieu d’une nouvelle guerre, quelqu’un téléphonait à une « mademoiselle » à Bordeaux comme si c’était la chose la plus naturelle du monde. Aujourd’hui, alors que la guerre n’est terminée que depuis quelques années, il est difficile de s’imaginer combien cette scène dans la forêt de Compiègne put me paraître irréelle.

Je me coiffai rapidement du casque d’écoute car j’étais repris par la réalité. « Oui, ici le général Weygand… » entendis-je à très grande distance mais cependant très perceptiblement ; c’était la voix du commandant en chef français qui parlait de Bordeaux.

Ici Huntziger ! dit-on clairement dans la cuisine du wagon que je pouvais apercevoir à travers les branches. Je vous téléphone du wagon –  une légère hésitation  – que vous connaissez bien. (Weygand avait assisté aux négociations d’armistice de 1918 en qualité de chef d’état-major de Foch.)

— Avez-vous les conditions ? demanda Weygand avec un peu d’impatience.

— Oui ! répondit Huntziger.

— Et quelles sont-elles ? interrogea rapidement son interlocuteur.

— Les conditions sont dures, mais il n’y a rien contre l’honneur… » répondit le chef de la délégation française.

Il y eut encore de fréquentes conversations analogues au cours des heures suivantes entre Compiègne et Bordeaux. Entre-temps, on continuait à négocier dans le wagon.

Les pourparlers durèrent jusqu’au soir. Keitel s’impatienta, mais il y avait encore des questions techniques à régler. Les conversations furent remises au lendemain 10 heures et durèrent encore presque toute la journée. Keitel devint de plus en plus nerveux. Vers 18  heures, au cours d’une pause, je me rendis dans la tente des Français et leur remis… un ultimatum de Keitel. « Si un accord n’est pas obtenu d’ici une heure (ai-je lu, exactement comme Henderson avait lu devant moi l’ultimatum britannique, le 3 septembre 1939), les pourparlers seront rompus et la délégation reconduite dans les lignes françaises. »

Emotion chez les Français, nouveaux coups de télé- phone avec Bordeaux où Weygand, qui semblait venir d’un Conseil des ministres siégeant à proximité, parlait de nouveau. Finalement, le gouvernement français accorda à Huntziger l’autorisation de signer qu’il avait formellement réclamée, à plusieurs reprises, sans doute pour se couvrir.

Le 22  juin 1940, à 18  h  50, les conditions de l’armistice franco-allemand furent signées par Keitel et par Huntziger en présence des délégations. Quelques-uns des Français avaient les yeux pleins de larmes. Ceux-ci se retirèrent ensuite. Il ne resta plus dans le wagon historique que Keitel, Huntziger et moi. « Je tiens à vous exprimer, de soldat à soldat, dit le premier au second, toute la compassion que j’éprouve pour les instants si durs que vous venez de vivre en tant que Français. Puisse votre douleur être adoucie par la connaissance que les troupes françaises se sont battues vaillamment, ce que je vous confirme expressément. » Puis le Français et l’Allemand restèrent un moment silencieux l’un en face de l’autre, tous les deux avaient les larmes aux yeux.

« Quant à vous, mon général, reprit Keitel, vous avez défendu les intérêts de votre pays avec la plus grande dignité au cours de ces pénibles négociations… » et il tendit la main à Huntziger.

Je reconduisis encore le général français jusqu’à l’extérieur du wagon ; je fus le dernier Allemand à me séparer de lui et de sa délégation. J’étais profondément frappé par l’attitude que les Français surent conserver tout au long de cette situation extraordinairement délicate.

Aujourd’hui, tous les détails et toutes mes émotions de ce mémorable jour de juin 1940 me sont encore très présents à la mémoire. La seule raison pour laquelle j’ai regretté de ne pas assister comme interprète aux négociations pour la capitulation, à Reims et à Berlin, en 1945, fut d’avoir été ainsi dans l’impossibilité de faire une comparaison entre les attitudes des vainqueurs et des vaincus aux deux époques.

Extrait de "Sur la scène internationale avec Hitler" de Paul-Otto Schmidt, aux éditions Perrin

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