En direct
Best of
Best of du 3 au 9 août
En direct
© AFP
A l'origine

Ce mai 68 qui avait commencé en mars et surtout se nourrissait des décennies précédentes : à quoi nous mènerait une "rébellion" qui commencerait maintenant ?

Publié le 22 mars 2018
Le 22 mars 1968, des événements de contestation étudiante ont commencé à se faire jour à l'université de Nanterre. Des premières agitations qui allaient aboutir, quelques semaines plus tard, au fameux "mai 68".
Philippe Fabry est historien et tient le blog Historionomie, principalement dédié à l'étude des schémas historiques et leur emploi à des fins d'analyse géopolitique et de prospective. Il a publié Rome du libéralisme au socialisme, Leçon antique...
Suivre
Vous devez être abonné pour suivre un auteur.
Abonnez-vous
«Vos abonnements garantissent notre indépendance»
Philippe Fabry
Suivre
Vous devez être abonné pour suivre un auteur.
Abonnez-vous
«Vos abonnements garantissent notre indépendance»
Philippe Fabry est historien et tient le blog Historionomie, principalement dédié à l'étude des schémas historiques et leur emploi à des fins d'analyse géopolitique et de prospective. Il a publié Rome du libéralisme au socialisme, Leçon antique...
Voir la bio
Ajouter au classeur
Vous devez être abonné pour ajouter un article à votre classeur.
Abonnez-vous
«Vos abonnements garantissent notre indépendance»
Lecture Zen
Vous devez être abonné pour voir un article en lecture zen.
Abonnez-vous
«Vos abonnements garantissent notre indépendance»
Le 22 mars 1968, des événements de contestation étudiante ont commencé à se faire jour à l'université de Nanterre. Des premières agitations qui allaient aboutir, quelques semaines plus tard, au fameux "mai 68".

Atlantico : Le 22 mars 1968 commençait à l'université de Nanterre les événements de contestation étudiante qui donnerait par la suite le fameux mois d'agitation de mai 1968. Qu'est-ce qui explique - du point de vue des transformations économiques, politiques, sociétales que la France a connu les 25 années précédentes - le soulèvement de cette génération d'étudiants français, née en 1945 au crépuscule de la Seconde Guerre mondiale ?

Philippe  Fabry : Il faut d’abord constater que mai 68 n’est pas un phénomène purement français : les événements s’inscrivent dans un mouvement mondial qui a touché l’ensemble des peuples d’Occident. Cela a commencé avec le mouvement hippie, et l’année 1968 a effectivement été une année-clef, avec tout à la fois les émeutes en France, les manifestations des provos aux Pays-Bas, et, de l’autre côté du rideau de fer, le Printemps de Prague. En 1969, c’est Woodstock, et la montée de la contestation étudiante de la guerre du Vietnam. Tout cela relève des mêmes pulsions sociales, que je qualifierais de « crise d’émancipation » : c’est une constante historique  que les longues périodes de paix et de prospérité font naître des volontés d’émancipation, tandis que les temps de crise et de contraction économique ramènent un désir de protection et d’autorité.

Pour mieux le comprendre, je pense qu’on peut comparer cette crise occidentale de la fin des années 1960 et du début des années 1970 au Printemps des peuples des années 1840, dont le pic est en 1848 : une génération après la fin des guerres napoléoniennes qui avaient profondément bouleversé et traumatisé l’Europe, et alors que s’était installée une abondance inédite, il s’agissait d’une aspiration généralisée, touchant spécifiquement la jeunesse, à la libéralisation politique et à l’émancipation nationale. La France, l’Allemagne, l’Autriche-Hongrie et l’Italie ont été touchées par ce mouvement qui n’a guère eu d’effet politique à court terme, mais a profondément marqué les mentalités et a produit ses véritables effets plusieurs décennies plus tard.

Il en est allé de même pour le mouvement politique soixante-huitard, dont les conséquences immédiates ont été quasiment nulles, les accords de Grenelle concernant les corps établis - les salariés, les syndicats - en laissant de côté les étudiants ; mais lorsque cette génération est arrivée au pouvoir dans les années 1980, elle a profondément transformé le pays au plan moral.

1945 a joué un rôle de pivot clé pour cette nouvelle génération, la première a ne pas avoir connu la guerre. De la même façon, la génération 1990 est arrivée juste après l'autre grande bascule du XXe siècle avec la chute de l'URSS. De quelle nature pourrait être le conflit qui découlerait aujourd'hui des grandes transformations qu'ont engendrées la chute du Mur ?

Il serait d’une toute autre nature car nous ne sommes pas dans la même situation qu’en 1968 ou en 1848.

J’explique fréquemment que l’histoire européenne moderne a été structurée autour du parcours successif, par trois pays différents que sont la France, l’Allemagne et la Russie, d’une trajectoire historique similaire. La France l’a connue entre 1715 et 1815, l’Allemagne entre 1870 et 1945, la Russie entre 1945 et aujourd’hui. Cette trajectoire est marquée par l’émergence d’une puissance autoritaire aux visées hégémoniques (la France absolutiste, l’Empire allemand, la Russie soviétique victorieuse de la Seconde guerre), par sa défaite humiliante lors d’une longue guerre épuisante une quarantaine d’années plus tard (la guerre de Sept ans pour la France, la Grande guerre pour l’Allemagne et la guerre froide pour l’URSS), l’effondrement de son régime (Révolution française, Révolution allemande de 1918, dislocation de l’URSS de 1991) entraînant un chaos intérieur amenant un homme fort et revanchard (Napoléon, Hitler, Poutine). Dans un tel schéma, si 1848 correspond bien à 1968, la chute de l’URSS est une situation différente, assimilable à un moment historique tel que l’effondrement de l’Empire allemand en 1918, et notre situation actuelle correspond plutôt à celle des années 1930, c’est-à-dire non pas une crise d’émancipation, mais plutôt une crise de désillusion : 20 ans après la fin de la précédente guerre, qui était perçue comme une guerre terminale, l’on se rend compte que rien n’a changé et que toutes les plus grandes difficultés dont on se croyait débarrassés reviennent : en 1763 les Britanniques pensaient leur victoire acquise, leur empire colonial assuré et l’équilibre instauré en Europe continentale, avant de perdre leurs colonies américaines et de voir la France sombrer dans la fièvre révolutionnaire ;  en 1918 l’on pensait que s’achevait la « der des der », et qu’il n’y aurait plus de guerre en Europe - les années 1930 étaient à la fois un temps de crise économique et de repli nationaliste.

En 1991 l’on a cru à la « fin de l’Histoire », et à l’harmonisation prochaine et définitive du monde dans la paix, la démocratie et la liberté : depuis plusieurs années, et notamment depuis  la crise de 2007-2008, la méfiance a fait un retour en force dans les relations internationales, des grands pays symboliques que l’on croyait engagés sur la voie de l’ouverture à ce nouvel ordre démocratique libéral : la Russie, la Chine, la Turquie, rebasculent brutalement dans l’autoritarisme militariste de Poutine, Xi et Erdogan.

La crise de désillusion est plutôt d’un effet inverse à la crise d’émancipation. Elle est d’ailleurs plutôt du bord politique opposé : la crise d’émancipation, comme en 1848 et 1968, est un mouvement de gauche, progressiste, optimiste, tandis que la crise de désillusion, comme dans les années 1930 et aujourd’hui, est un mouvement penchant à droite, conservateur, pessimiste. L’on assiste donc à un retour de balancier, et c’est dans ce mouvement que s’inscrivent les oppositions non pas seulement populistes, mais véritablement populaires à l’immigration massive désormais perçue comme menaçante et qui, après avoir germé en Europe de l’est, en Pologne et  en Hongrie notamment, gagne l’Ouest en Allemagne, en Autriche, en Italie. Même Emmanuel Macron, qui tient pourtant un discours progressiste, a compris, dans sa pratique du pouvoir, cet appétit pour le retour à l’autorité et à l’incarnation du pouvoir.

Je pense que les commentateurs qui pensent que cette vague conservatrice va passer avec un peu de patience s’illusionnent profondément, et que, comme c’est le cas pour les crises d’émancipation, le mouvement portera ses fruits dans le temps, et durant des décennies. Il y a des raisons de s’en réjouir, car l’esprit de la désillusion n’est pas moins avantageux, même si différent, de l’esprit d’émancipation. Il a produit, dans l’Angleterre du premier XIXe siècle, le début de la Révolution industrielle ; dans la France d’après-guerre, les Trente glorieuses.

Les commentaires de cet article sont à lire ci-après
Articles populaires
Période :
24 heures
7 jours
01.

La guerre de France aura-t-elle lieu ?

02.

Crise de foie, 5 fruits et légumes : petit inventaire de ces fausses idées reçues en nutrition

03.

Quand Isabelle (Saporta) trompe Yannick (Jadot) avec Gaspard (Gantzer) et que le vrai cocu s'appelle David (Belliard)

04.

Jean-Bernard Lévy, celui qui doit faire d’EDF le champion du monde de l’énergie propre et renouvelable après un siècle d’histoire

05.

La fin des Bisounours : les experts en marketing découvrent que plus d’un Français sur deux avoue une attirance pour « les méchants »

06.

Record de distribution des dividendes : ces grossières erreurs d'interprétation qui expliquent la levée de bouclier

07.

Manger du pain fait grossir : petit inventaire de ces contre-vérités en médecine et santé

01.

« La France a une part d’Afrique en elle » a dit Macron. Non, Monsieur le Président, la France est la France, et c'est tout !

02.

​Présidentielles 2022 : une Arabe à la tête de la France, ça aurait de la gueule, non ?

03.

La guerre de France aura-t-elle lieu ?

04.

Crise de foie, 5 fruits et légumes : petit inventaire de ces fausses idées reçues en nutrition

05.

Manger du pain fait grossir : petit inventaire de ces contre-vérités en médecine et santé

06.

La saga du Club Med : comment le Club Med résiste à la crise chinoise

01.

Ces quatre pièges qui pourraient bien perturber la rentrée d'Emmanuel Macron (et la botte secrète du Président)

02.

"Une part d'Afrique en elle" : petit voyage dans les méandres de la conception macronienne de la nation

03.

Record de distribution des dividendes : ces grossières erreurs d'interprétation qui expliquent la levée de bouclier

04.

Un été tranquille ? Pourquoi Emmanuel Macron ne devrait pas se fier à ce (relatif) calme apparent

05.

La guerre de France aura-t-elle lieu ?

06.

« La France a une part d’Afrique en elle » a dit Macron. Non, Monsieur le Président, la France est la France, et c'est tout !

Commentaires (3)
Ecrire un commentaire
Vous devez être abonné pour rédiger un commentaire.
Abonnez-vous
«Vos abonnements garantissent notre indépendance»
Nos articles sont ouverts aux commentaires sur une période de 7 jours.
Face à certains abus et dérives, nous vous rappelons que cet espace a vocation à partager vos avis sur nos contenus et à débattre mais en aucun cas à proférer des propos calomnieux, violents ou injurieux. Nous vous rappelons également que nous modérons ces commentaires et que nous pouvons être amenés à bloquer les comptes qui contreviendraient de façon récurrente à nos conditions d'utilisation.
*Toute validation est définitive, vous ne pourrez pas rééditer votre commentaire.
walchp
- 22/03/2018 - 18:59
Au même moment les étudiants tchèques
eux, avaient vraiment affaire aux chars...... du Grand Frère Soviétique, symboles du socialisme que les étudiants français présentaient comme le paradis sur terre....
walchp
- 22/03/2018 - 18:54
Oui AMA
À l’époque , et ça n’est pas une fake new, le PC envisageait de saisir l’opportunité pour prendre le pouvoir, encouragé en sous main par l’URSS
Vous ne croyez quand même pas qu’on avait besoin des chars pour affronter des étudiants en sociologie tout fiérots de brûler 3 Peugeot 404 et d’envoyer 3 pavés,
A M A
- 22/03/2018 - 17:25
Qui avait organisé Mai 68? Un
Qui avait organisé Mai 68? Un mois avant et deux mois après, les unités blindées stationnées en RFA, avaient été réparties dans les camps militaires entourant Paris. Ce n'est pas une "fake news", c'est réel..