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"Trafic d’alcool, de grosses cylindrées et de drogue" : quand la "start-up Daech" tente d'inventer le terrorisme de demain

Publié le 25 novembre 2017
"Un cartel nommé Daech" est une enquête minutieuse sur le fonctionnement opérationnel de l’État islamique. Par le récit inédit d’opérations de commandos, les portraits exclusifs de fidèles de l’organisation chargés d’opérations de contrebande de pétrole ou d’objets d’art pillés, ce livre montre comment Daech s’enracine au-delà de ses enclaves territoriales. Extrait du livre "Un cartel nommé Daech" de Benoît Faucon et Clément Fayol, chez First Editions (1/2).
Benoît Faucon est journaliste, grand reporter au Wall Street Journal.
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Clément Fayol est un journaliste d’investigation. Il collabore notamment avec Le Monde et Le Point.
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"Un cartel nommé Daech" est une enquête minutieuse sur le fonctionnement opérationnel de l’État islamique. Par le récit inédit d’opérations de commandos, les portraits exclusifs de fidèles de l’organisation chargés d’opérations de contrebande de pétrole ou d’objets d’art pillés, ce livre montre comment Daech s’enracine au-delà de ses enclaves territoriales. Extrait du livre "Un cartel nommé Daech" de Benoît Faucon et Clément Fayol, chez First Editions (1/2).

Dans cet immeuble délabré du sud de Beyrouth, un chef de l’antigang libanais observe aux premières loges cette confusion entre criminalité et terrorisme. Les bonnes affaires de Daech sont loin d’impressionner cet homme de l’ombre, que nous surnommerons Capitaine Moutarde pour des raisons de sécurité. Égrenant nonchalamment son misbaha, sorte de chapelet religieux qui sert d’antistress, Moutarde nous accueille en survêtement. Dans son bureau équipé de canapés en faux cuir noir et de tables basses en PVC, il en dit long sur le manque de moyens dont souffrent les forces de sécurité du pays.

À l’extérieur du bâtiment, cigarette au bec et kalach’ au bois usé à l’épaule, les sentinelles montent la garde sur un parking aux allures de terrain vague. Au fond de la cour, on aperçoit une Rolls-Royce blanche immatriculée en Syrie, butin de guerre de ces policiers d’élite. À l’intérieur, l’ascenseur est une cage lugubre, sans porte ni ampoule. Sur les murs, la peinture part en décrépitude et dégage une odeur de vieux mégots. Une épaisse grille en fer, de type pénitencier, sépare les visiteurs d’un couloir sale où se masse un groupe d’hommes à l’air pas commode, au milieu duquel se dresse le capitaine. « On est un gang, un clan parmi d’autres », lâche Moutarde. Étrange univers où c’est à la police de se cacher, pas aux criminels. « Quand on fait une opération, on entre à fond dans une zone, on kidnappe la cible et on se dépêche de partir », confie le gradé libanais.

Habitué aux militaires et politiciens corrompus, Moutarde doit maintenant faire face à un nouvel adversaire : Daech. Le groupe se diversifie vers un trafic pourtant contraire à ses valeurs puritaines. « Le plus grand trafic, c’est l’alcool qui part d’Erbil [au Kurdistan irakien] et va en grande partie vers l’Iran », assène Moutarde. « Il suffisait de payer un droit de passage [à l’organisation terroriste]. Daech a gagné beaucoup d’argent grâce à l’alcool. C’est drôle, non ? » s’esclaffe-t-il. La relation entre les trafiquants de spiritueux et les coupeurs de tête n’a pas toujours été au beau fixe. « Les businessmen qui faisaient passer l’alcool avaient peur que Daech ne tienne pas parole », rigole Moutarde. Pour tester la fiabilité de leur nouveau partenaire, ils ont d’abord fait transiter des conteneurs de bières bon marché, avant de passer aux alcools plus forts, qui rapportent plus d’argent. Mais aujourd’hui, « ils craignent plus les Iraniens que Daech », lâche-t-il, énigmatique.

Les trafiquants et l’organisation se nourrissent mutuellement l’un de l’autre. C’est notamment le cas dans le trafic de drogue et plus particulièrement du Captagon. Cette substance de synthèse qui donne un sentiment de toute-puissance est aussi appelée abusivement « drogue des djihadistes », alors que la substance est plus utilisée par les consommateurs du Golfe que par les perpétrateurs d’attentats. « C’est ce qui nous inquiète le plus en ce moment, c’est tellement lucratif », reconnaît Moutarde. Longtemps produite en Syrie, cette drogue est maintenant fabriquée dans la région de la Bekaa, région à majorité chiite à l’est du Liban. Le cachet se vend 500 livres libanaises, soit moins de 20 centimes d’euros, quand il s’écoule à une dizaine de dollars dans les pays du Golfe persique. Les soldats, les candidats aux opérations suicides sont une clientèle locale en pleine expansion depuis. Mais le plus gros du stock est consommé par les classes moyennes des pays arabes du Golfe. Une manne financière énorme pour les groupes criminels de la région.

Coran et grosses cylindrées

Daech se greffe aussi sur la contrebande de voitures, longtemps chasse gardée de puissants officiels libanais et syriens. Moutarde se souvient de sa surprise lors de l’arrestation d’un Syro-Libanais, M., en 2012. « On arrête deux filles d’un ex-général libanais et leur frère qui est de l’armée libanaise, de la même promotion que moi avec le père de M. », explique-t-il. « Leur business c’est de prendre les voitures de Baalbek jusqu’à la Jordanie puis de revenir en taxi. » En cellule, un des suspects avoue que le manège servait aussi à transporter de grands cartables remplis d’argent que M. envoyait à Damas.

Le grand banditisme moyen-oriental traverse les époques et les contextes. Grâce à une formidable capacité d’adaptation et une bonne dose d’opportunisme, les bandits font des affaires avec les forces en présence, quelle qu’elles soient. Daech est un client et un partenaire parmi d’autres. Quand certains trafics amènent jusqu’aux fous d’Allah, d’autres conduisent jusqu’au cœur du régime de Damas. C’est notamment le cas du trafiquant syrien Molsen K., la trentaine, qui serait en bout de chaîne d’un trafic de voitures volées en Europe. Quand il ne gère pas ses affaires, K. est l’adjoint d’un des plus grands dignitaires syriens, le général Souhail el-Hassan, surnommé « le tigre ». Grâce à des relations privilégiées avec la Russie, le général el-Hassan est un des noms qui reviennent régulièrement lorsque la succession de Bachar al-Assad est évoquée. Il aurait eu les faveurs de Moscou pour prendre la suite de l’autocrate en cas de départ de ce dernier. Souhail, « l’autre grand fauve du régime de Damas202 », est la démonstration que dans la région les trafics ont toujours une coloration politique. Dis-moi avec qui tu trafiques, je te dirai ton avenir.

Dans ce contexte, l’arrivée de Daech en tant qu’acteur clé de la région est un peu comme l’ouverture d’un nouveau marché. Face à l’appel d’offres Daech, les différentes boutiques du crime organisé se pré- sentent. Parmi les candidats, un nouveau concurrent de taille semble s’être imposé. Les gouvernements britannique et américain enquêtent ainsi sur un clan suspecté de financer Daech, allant de l’Est syrien à Londres et, semble-t-il, jusqu’à la Floride203. Ce réseau, qui combine trafic de voitures et bureaux de change, démarre à Deir ez-Zor, bastion de l’EI, sous l’égide d’un certain Fawaz al-Rawi, un Syrien sous sanctions des États-Unis. Un cas classique : al-Rawi, rejeton d’un clan de trafiquants opérant entre les frontières poreuses de l’Irak et de la Syrie, se rallie à l’EI lorsque celui-ci prend le contrôle de la région. Il aurait été tué par une frappe américaine mi-2017. Mais les gouvernements occidentaux ont mis sous observation les structures contrôlées par son groupe qui continueraient de travailler pour Daech.

Des bureaux de change du clan, y compris à Bagdad et à Karbala, une ville sainte chiite de l’Est irakien, ont été inscrits sur la liste noire du Trésor américain après avoir été accusés de servir de canal financier pour Daech. Ces cambistes auraient servi à transférer des fonds pour acheter armes et munitions et régler les salaires des combattants de l’EI. Les gouvernements occidentaux craignent que l’EI n’utilise ce réseau international pour être opérationnel aux quatre coins du monde. Dans leur radar : les bureaux de change du groupe à Dubaï et une société d’import-export à Londres, dans le quartier d’Edgware Road206, haut lieu de la communauté irakienne au Royaume-Uni.

Les enquêteurs britanniques et américains soupçonnent aussi la vente de voitures en fin de vie – ou à tout le moins de leurs pièces detachées – des États-Unis par des sociétés contrôlées par des membres de ce réseau. Une de leurs franchises est basée en Floride, à quatre heures en voiture de Mar-a-Lago, la résidence de vacances du pré- sident Donald Trump. De là, les exportations automobiles arriveraient à Sharjah, aux Émirats arabes unis, avant d’être réexpédiées vers Bassora, en Irak. Le commerce de voitures ou de pièces détachées en Irak serait une couverture pour des flux de financement de Daech. Signe de la puissance économique de ce réseau, ce dernier contrôlerait un bateau à bétails, qui fait la navette entre le port de Mersin en Turquie et la Syrie mais aussi la Géorgie.

Jamais en reste, c’est aussi dans le trafic de voitures que Slimane se serait reconverti. Aux dernières nouvelles, il serait basé en Allemagne. Finis les cheveux longs et la barbe étoffée, il aurait les cheveux courts, coiffés en piques avec du gel. Avec un Syrien installé dans ce pays, il trafique désormais des 4x4 et des pick-up. Les véhicules traversent la Roumanie puis la Bulgarie pour atteindre la Turquie. De là et par des routes que les services de police et de renseignement sont incapables d’éventer, ils rejoignent la Syrie. Sur place, ces grosses cylindrées sont précieuses. Les factions armées raffolent de ces modèles qui peuvent être équipés de mitrailleuses. La présence d’individus comme Slimane en Allemagne inquiète le contre-terrorisme occidental. Beaucoup d’Européens sont désormais connus des services et, même avec des faux papiers, leurs visages pourraient être reconnus par des logiciels de reconnaissance faciale. Ce n’est pas le cas des 600 000 Syriens réfugiés dans le pays, dont le vrai parcours est souvent inconnu des gouvernements. Des membres de la diaspora syrienne en Allemagne racontent qu’ils tombent régulièrement sur des membres syriens de Daech. L’un d’eux a été filmé décapitant un soldat d’Assad, alors qu’un autre, à Dortmund, se spécialise dans les transferts de fonds. La guerre a mis à la porte des milliers de Syriens qui se cherchent une place en Europe. Pour les terroristes de l’EI, la foule des réfugiés fuyant le conflit syrien est une opportunité pour placer des pions.

Extrait du livre "Un cartel nommé Daech" de Benoît Faucon et Clément Fayol, chez First Editions

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Deudeuche
- 25/11/2017 - 18:36
Fanatique criminel et puis
Criminel tout simplement. Fastoche.