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En Allemagne, la robotisation n’a pas créé de chômeurs... mais elle a aggravé les inégalités
Publié le 26 octobre 2017
Une étude de données effectuée par des chercheurs allemands montre que l'augmentation de l'utilisation du robot industriel ne porte pas forcément préjudice à l'emploi. Mais qu'est-ce que cela change ?
Michel Volle est économiste français.Diplômé de l'École Polytechnique et de l'École Nationale de la Statistique et de l'Administration Économique, il est l'auteur d'un blog dédié à l'actualité économique.
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Une étude de données effectuée par des chercheurs allemands montre que l'augmentation de l'utilisation du robot industriel ne porte pas forcément préjudice à l'emploi. Mais qu'est-ce que cela change ?

Atlantico: Des chercheurs allemands ont examiné les données sur l'emploi des 20 dernières années pour déterminer l'impact de la croissance sur la production industrielle et le marché du travail : leur constat c'est qu'en dépit de la croissance de l'utilisation allemande des robots (plus qu'aux Etats-Unis) cela n'a pas entamé le marché du travail. Pourquoi ?

Michel Volle: Ces chercheurs donnent plusieurs explications : la croissance démographique est faible en Allemagne, de nouveaux emplois se créent dans les services, enfin les salariés qui accomplissaient les tâches routinières désormais automatisées acceptent une baisse de salaire pour garder leur emploi.

Derrière ces statistiques et indications mitigées on perçoit que les économies - celle de l'Allemagne, de la France, des Etats-Unis, etc. - ne sont pas encore parvenues à assimiler toutes les conséquences de l'informatisation, à s'orienter vers "l'économie informatisée efficace" que l'on nomme iconomie.

L'iconomie se propose comme repère aux stratèges, politiques et citoyens. Son étude fait apparaître que les tâches répétitives physiques et mentales ont vocation à être automatisées : l'emploi passe de la main d'oeuvre au "cerveau d'oeuvre". 

Comment le marché du travail s'adapte-il à l'automatisation et la robotisation de certains secteurs ?

L'économie actuelle n'est pas l'iconomie : elle est dans une phase de transition hésitante, maladroite, confuse et dont l'issue ne sera pas nécessairement l'efficacité. 

Si l'on suppose l'iconomie atteinte, les choses sont claires : l'emploi se concentre dans les tâches de conception qui préparent les nouveaux produits, et dans les services qui exigent la relation de personne à personne avec les clients. Ces deux activités réclament des compétences élevées : compétences en marketing et en technique pour la conception, compétences relationnelles et linguistiques pour les services.

La concurrence porte alors sur le rapport qualité/prix des produits et non sur le seul prix, et la qualité dépend de façon cruciale des services que les produits comportent (financement d'un prêt, information du client et aide à son choix parmi les variétés du produit, assistance à l'usage, maintenance, dépannage, remplacement en fin de durée de vie, recyclage, etc.). 

Pour aller vers l'iconomie, es entreprises devraient donc savoir reconnaître les compétences nécessaires à la qualité des services, et accepter de les rémunérer convenablement. Certaines se comportent au rebours des exigences de l'iconomie : la grande distribution invite le client a faire lui-même le travail de la caissière (on appelle cela "robotiser les caisses" !), l'accueil téléphonique transite par un automate pénible (taper 1, etc., taper 2, etc.), les personnes que l'on finit par avoir au bout du fil n'ont pas toujours la compétence voulue, etc.

On est pourtant ravi quand on rencontre un vendeur compétent et aimable, attentif aux besoins que l'on exprime et capable de proposer une solution efficace. La qualité du service fidélise le client.

Le tableau n'est pas parfait : les syndicats allemands seraient plus susceptibles que dans d'autres pays d'accepter des réductions de salaire pour assurer la sécurité de l'emploi. La robotisation peut-elle dans ce cas pénaliser finalement les salariés moyennement qualifiés ?

Le bas niveau du chômage en Allemagne masque une réalité : la multiplication des emplois mal payés, à temps partiel, etc. C'est une autre des conséquences de l'immaturité des entreprises et, plus généralement, de la société  face à l'informatisation.

Considérons une fois de plus la perspective de l'iconomie. Le cerveau d'oeuvre possède une compétence technique ou relationnelle. Ses capacités humaines d'initiative, de responsabilité, de réponse aux imprévus, s'appuient sur les automatismes que fournit l'informatique et les complètent : la symbiose de l'être humain et de l'ordinateur déploie une efficacité inédite. 

La fonction de commandement existe certes, mais elle n'est plus sacralisée comme elle l'était dans l'organisation hiérarchique : un "commerce de la considération" règle les relations entre personnes et entre spécialités, cela favorise la synergie des compétences dans l'action collective et productive. 

La sociologie de l'iconomie est celle d'une société de classe moyenne, où les inégalités sont limitées, et où le problème que vous évoquez ne se donc pose pas. 

Quelques entreprises de taille intermédiaire sont déjà dans l'iconomie mais c'est loin d'être le cas général. On peut donc se demander si la société ne s'oriente pas dans une direction contraire à l'efficacité : la doctrine de la "création de valeur pour l'actionnaire", la rémunération excessive des "grands" dirigeants, le glissement de la Banque vers la délinquance sont autant de signaux alarmants.

Nous ne pourrons atteindre le plein emploi dans l'économie informatisée et automatisée que si nous avons acquis une claire conscience des conditions nécessaires de l'efficacité, et si nous savons agir en tant que législateur, magistrat, entrepreneur, salarié, syndicaliste, citoyen, etc. pour qu'elles soient respectées : l'iconomie pose à l'horizon du futur un repère pour orienter les intuitions et les volontés. 

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