En direct
Best of
Best of du 3 au 9 août
En direct
© Reuters
Bonnes feuilles

Légende du "36" : le mythique interrogatoire de l’affaire Mestorino

Publié le 15 octobre 2017
Si le 36 quai des orfèvres pouvait parler, il en aurait des choses à dire. Eh bien, le pari d'un 36 bavard a été relevé ! Il ne s'agit pas de le confesser à la première personne, d'imaginer un tas de pierres bavardes, mais de débusquer la petite histoire de la Police Judiciaire derrière la grande. Extrait du livre "Les dessous du 36" de Matthieu Frachon, aux éditions du Rocher (2/2).
Matthieu Frachon est journaliste, spécialiste de l’Histoire de la police.
Suivre
Vous devez être abonné pour suivre un auteur.
Abonnez-vous
«Vos abonnements garantissent notre indépendance»
Matthieu Frachon
Suivre
Vous devez être abonné pour suivre un auteur.
Abonnez-vous
«Vos abonnements garantissent notre indépendance»
Matthieu Frachon est journaliste, spécialiste de l’Histoire de la police.
Voir la bio
Ajouter au classeur
Vous devez être abonné pour ajouter un article à votre classeur.
Abonnez-vous
«Vos abonnements garantissent notre indépendance»
Lecture Zen
Vous devez être abonné pour voir un article en lecture zen.
Abonnez-vous
«Vos abonnements garantissent notre indépendance»
Si le 36 quai des orfèvres pouvait parler, il en aurait des choses à dire. Eh bien, le pari d'un 36 bavard a été relevé ! Il ne s'agit pas de le confesser à la première personne, d'imaginer un tas de pierres bavardes, mais de débusquer la petite histoire de la Police Judiciaire derrière la grande. Extrait du livre "Les dessous du 36" de Matthieu Frachon, aux éditions du Rocher (2/2).

Eh bien! je vais vous en raconter un, d’interrogatoire, un mythique. C’est l’affaire Mestorino.

Le 28 février 1928, à 9 heures du matin, on découvre dans un fossé sur la route entre Lagny et Melun, le cadavre d’un homme enroulé dans une couverture en train de brûler. La victime est un courtier en bijoux, un nommé Gaston Truphème. C’est le commissaire Guillaume qui est chargé de l’enquête. Très vite la Crim’ s’intéresse à Charles Mestorino, un bijoutier qui a de gros besoins d’argent. Son comportement est suspect, il se montre trop touché par la mort de Truphème, il ment sur son emploi du temps, il est l’une des dernières personnes à avoir vu le courtier. Et c’était pour payer une traite de 30 000 francs.

Convoqué, interrogé, confronté, il s’en est tiré. Les policiers décident de lui pousser la «chansonnette», de faire un interrogatoire où petit à petit le suspect est acculé, démasqué.

Celui-ci ne peut avoir lieu que dans le bureau du patron, le 315.

Le 14  mars 1928, à 8  h  30 du matin, les inspecteurs Mougel et Février sonnent à la porte des bureaux de Charles Mestorino… Une fois de plus… Le joaillier se montre jovial, il a clamé à tous les journaux qu’il ne veut qu’aider la Police, qu’il coopère sans discuter… Il est innocent comme l’agneau qui vient de naître.

D’ailleurs quand il s’installe dans le bureau 315, celui du patron de la Brigade Criminelle, ce dernier n’est même pas là ! Seul son adjoint, le massif Massu fume sa pipe en regardant un dossier.

Les deux hommes bavardent comme si de rien n’était: «Le commissaire ne va pas tarder, mais je crois que c’est juste un détail administratif, une histoire de procédure…»

En fait c’est le début de l’un des interrogatoires les plus célèbres de l’histoire de la PJ, longtemps enseigné dans les écoles de police! Les policiers menés par un Marcel Guillaume qui justifie son surnom de «têtu», vont jouer au chat et à la souris… durant 17 heures.

Le commissaire fait irruption dans le bureau, il semble tomber des nues:

– Monsieur Mestorino ? Mais que faites-vous ici?

Georges Massu intervient:

– Patron, on l’a convoqué rapport à l’erreur de l’inspecteur Mougel…

 – Ah oui, celui-là, il va m’entendre.

Marcel Guillaume s’installe derrière son bureau:

– Toutes nos excuses pour vous avoir dérangé, mais figurez-vous, est-ce bête, que l’inspecteur Mougel a oublié de vous demander l’heure exacte de votre rendez-vous avec la victime, le 27 février?

– 10 heures du matin.

– Merci, c’est idiot n’est-ce pas, mais la paperasse… Eh bien! on va mettre ça noir sur blanc et vous faire signer votre nouvelle déposition. Massu, vous vous occupez de cela, je vais voir le directeur pour une affaire urgente!

Georges Massu introduit dans sa machine à écrire trois feuilles de papier, plus une pelure et deux carbones. Une procédure, ça se tape en trois exemplaires, et sans ratures! Il prend son temps le placide policier, rallume sa pipe, cherche son tabac.

– Alors… État Civil : nom, prénom, né le… à… profession… adresse… situation maritale…

Charles Mestorino répond à ces questions, déjà dix fois posées. Il ne manifeste pas d’impatience, tout juste trouve-t-il l’inspecteur maladroit lorsqu’il s’emmêle dans ses carbones et doit tout recommencer!

– Désolé, l’administration nous octroie un matériel quelque peu capricieux ! Donc nous disions: nom, prénom, né le… à… profession… adresse… situation maritale…?

– Mais je viens de vous répondre!

– Ah oui, mais vous savez, sitôt tapé, sitôt oublié… Donc: nom, prénom, né le… à… profession… adresse… situation maritale…?

Georges Massu est fréquemment interrompu par le téléphone ou un collègue qui passe la tête dans le bureau:

– Il est pas là, le patron?

– Chez le directeur…

C’est long, très long. D’autant plus que l’inspecteur Mougel vient relayer Georges Massu:

– On t’appelle à l’étage à mort (l’État-Major)!

– O.K., tu reprends Monsieur, je reviens…

Mougel s’assoit:

– C’est ma faute si vous êtes là, je suis désolé d’avoir oublié de noter votre réponse… Ah là la !… La paperasse… Vous n’avez pas idée du temps que l’on perd avec ça… Et puis pour rien… Franchement déranger un homme important comme vous pour une telle bêtise… Je me battrais si je pouvais…

– Ce n’est rien. – Vous êtes bien gentil… D’autant plus que le patron m’a passé une belle engueulade! Bon alors: nom, prénom, né le… à… profession… adresse… situation maritale…?

– Mais votre collègue m’a déjà demandé tout ça, regardez…

– Ah oui… Excusez! Le cirque dure trois heures. À midi, Mestorino croit en avoir fini quand le commissaire Marcel Guillaume revient dans le bureau et lit sa déposition:

– Hum, hum… Eh bien! tout cela m’a l’air parfait… Relisez et signez…

Charles Mestorino s’exécute.

– Eh bien! au revoir Messieurs. Le commissaire prend l’air soucieux en relisant le procès-verbal…

– Un instant Monsieur Mestorino… Vous avez payé la traite de Monsieur Truphème le 27 février, or nous savons que vous étiez aux abois, vous avez même vendu des pierres à pertes… Comment avez-vous fait?

– Je vous l’ai dit, j’ai emprunté à ma mère et à des collègues, la veille de la visite de Gaston.

– Ah! oui… Mais c’est idiot, on n’a pas vérifié! Marcel Guillaume prend l’air ennuyé…

– Écoutez, ce serait trop bête de vous faire revenir pour ça ! J’ai une idée, je vous garde à déjeuner et mes hommes vont aller vérifier. Notez le nom de vos collègues et leurs adresses… Le commissaire prend son manteau et entraîne Charles Mestorino dans l’escalier du 36:

– Nous avons une excellente brasserie à deux pas d’ici, place Dauphine, Aux Trois Marches. Bien entendu, c’est la PJ qui régale… Vous verrez, vous ne serez pas déçu!

Lorsque le commissaire Guillaume et son adjoint Massu rentrent de déjeuner avec Charles Mestorino, l’humeur est au beau fixe.

– Cher Monsieur, puis-je vous offrir un cigare? J’aime bien en prendre un après un bon déjeuner!

– Eh bien! volontiers… Le commissaire tend la boîte, puis tranche le bout de son module avec un coupe-cigares d’un genre très particulier: la reproduction d’une guillotine! Il plante son regard dans celui de Mestorino :

 – Amusant n’est-ce pas?

Charles Mestorino est livide!

Puis on fait de nouveau mariner le joaillier. Les inspecteurs ont eu du retard, le téléphone sonne: – Bureau du commissaire divisionnaire Guillaume… Georges Massu repose le téléphone, il sort s’entretenir avec son patron… Lorsque celui-ci rentre dans la pièce, il est contrarié.

– Monsieur Mestorino, j’ai un petit problème. Selon mes inspecteurs, vos collègues affirment vous avoir prêté de l’argent, mais le 5 mars, pas le 26 février… Dans ce cas, comment avez-vous pu régler votre dette auprès de Gaston Truphème?

– C’est un malentendu, ils font erreur…

– Eh bien! on va les faire venir, on va bien voir…

L’attente commence… En fait les deux créanciers de Charles Mestorino sont déjà dans les locaux… Une heure se passe, puis deux…

Enfin, on les confronte avec le joaillier:

– Nous vous avons bien prêté de l’argent, mais c’était le 5 mars!

Presque suppliant, Charles Mestorino insiste:

– Mais non, vous vous trompez, rappelez-vous… Les deux hommes maintiennent leur déclaration. Marcel Guillaume se tourne vers son suspect: –

 Nous avons un problème, Monsieur Mestorino ! Cinq policiers sont dans la pièce, ils scrutent l’homme qui transpire et se sent très mal à l’aise.

 

– J’ai menti!

Extrait de "Les dessous du 36" de Matthieu Frachon, aux éditions du Rocher

Les commentaires de cet article sont à lire ci-après
Le sujet vous intéresse ?
Commentaires (0)
Ecrire un commentaire
Vous devez être abonné pour rédiger un commentaire.
Abonnez-vous
«Vos abonnements garantissent notre indépendance»
Nos articles sont ouverts aux commentaires sur une période de 7 jours.
Face à certains abus et dérives, nous vous rappelons que cet espace a vocation à partager vos avis sur nos contenus et à débattre mais en aucun cas à proférer des propos calomnieux, violents ou injurieux. Nous vous rappelons également que nous modérons ces commentaires et que nous pouvons être amenés à bloquer les comptes qui contreviendraient de façon récurrente à nos conditions d'utilisation.
*Toute validation est définitive, vous ne pourrez pas rééditer votre commentaire.
Pas d'autres commentaires