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Mort de Abu Bakr al-Baghdadi ? Pourquoi le décès présumé du “Calife” de l’Etat Islamique ne nous protégera pas du terrorisme

Publié le 17 juin 2017
L'annonce de la mort du leader de l'Etat islamique, Abu Bakr al-Baghdadi, suite à des frappes aériennes russes, s'inscrit dans la guerre de communication qui a lieu, sur le théâtre d'opérations syrien, entre Washington et Moscou.
Alain Rodier, ancien officier supérieur au sein des services de renseignement français, est directeur adjoint du Centre français de recherche sur le renseignement (CF2R). Il est particulièrement chargé de suivre le terrorisme d’origine islamique et la...
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Alain Rodier, ancien officier supérieur au sein des services de renseignement français, est directeur adjoint du Centre français de recherche sur le renseignement (CF2R). Il est particulièrement chargé de suivre le terrorisme d’origine islamique et la...
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L'annonce de la mort du leader de l'Etat islamique, Abu Bakr al-Baghdadi, suite à des frappes aériennes russes, s'inscrit dans la guerre de communication qui a lieu, sur le théâtre d'opérations syrien, entre Washington et Moscou.

Atlantico : Comment interpréter l'affirmation du ministère de la Défense russe selon laquelle Abu Bakr al-Baghdadi, le leader de l'Etat islamique, aurait été tué lors d'une frappe survenue le 28 mai ? Dans quel contexte cette affirmation intervient-elle ? 

Alain Rodier : Si la guerre qui se déroule au Moyen-Orient est extrêmement cruelle (mais c’est rare qu’il y ait des guerre soft), une grande partie relève de l'influence et de la propagande. Il convient donc de se méfier de toutes les déclarations qui peuvent être faites par les uns ou les autres car elles font partie intégrante de la stratégie, et, à un échelon plus bas, de la tactique employées sur place. De plus, les enjeux dépassent les conflits qui ont lieu en Syrie, en Irak et au Yémen. Il y a également certains médias en mal de sensationnel qui ont tendance à déformer les faits et les proclamations dans un but purement mercantile : accrocher le public par des titres racoleurs.

Le commandement russe a déclaré  "avoir reçu fin mai des informations sur la tenue dans la banlieue sud de Raqqa d’une réunion de dirigeants de l’organisation terroriste […] selon les informations que nous cherchons à vérifier par divers canaux, le dirigeant de l’Etat Islamique Abou Bakr al-Baghdadi se trouvait à cette réunion et a été éliminé dans le bombardement". Tout est dans la nuance, Moscou ne prétendant pas formellement avoir tué le chef de l’EI. Il faut aussi se rappeler qu'il avait été annoncé gravement blessé il y a deux ans. De plus, tant qu’il n’y a pas eu de proclamation officielle de la mort du "calife Ibrahim" par Daech, rien ne peut être prouvé puisque aucune opération terrestre n’a suivi ce bombardement. Il n’a donc pas été possible d’identifier les victimes de cette action.

Plusieurs éléments permettent aussi de douter de la véracité du contenu de ce communiqué. Il y aurait eu au moins 300 tués (et 30 responsables dont Souleymane al-Chawakh, le chef de la garde rapprochée d'al-Baghdadi et le gouverneur de Raqqa, Abou al-Hajji al-Masri) ce qui semble énorme par rapport aux pertes occasionnées lors de frappes aériennes de même genre. Il est aussi douteux qu’al-Baghdadi, dont la prudence et la discrétion sont légendaires, ait accepté de participer à une telle manifestation sachant qu’elle constituait un objectif prioritaire pour la coalition. Il a trop peur des "espions".

Donc, sauf nouvel élément probant, cette information doit être un faux, mais pourquoi ?

Face à une situation extrêmement complexe, Moscou doit affirmer dans les faits que son adversaire numéro UN, c’est Daech. Il en va de sa crédibilité sur la scène régionale et internationale.

  • Une situation sur le terrain syrien très complexe et imbriquée

Dans le grand jeu qui est en train de se dérouler sur le terrain en Syrie, les Américains avec comme piétaille les Forces Démocratiques Syriennes (FDS), tentent de faire tomber Raqqa au nord du pays.

Au sud-est, ils ont constitué, avec des éléments de l’Armée Syrienne Libre (ASL), une "zone de déconfliction" autour d’al-Tanf à la frontière avec la Jordanie et l’Irak. En gros, une petite région où personne d’autre qu’eux n’a le droit de pénétrer. Pour dissuader les forces loyalistes syriennes de pousser sur al-Tanf, l’aviation américaine a déjà bombardé à trois occasions des colonnes de miliciens chiites qui progressaient vers la frontière. Enfin, afin de sécuriser un périmètre de 50 kilomètres autour d’al-Tanf, ils ont déployé au moins une batterie HIMARS (High Mobility Artillery Rocket System) qui, techniquement, peut délivrer des frappes précises jusqu’à 300 kilomètres. Il faut dire qu’en face, l’armée syrienne aurait également acheminé des pièces d’artillerie dont peut-être des missiles sol-sol Scud. Attention à l’étincelle qui pourrait mettre le feu aux poudres !

De son côté, Damas craint que les rebelles du sud-est (d'Al-Tanf) et les FDS du nord, tous soutenus par Washington, ne tentent, à terme, de se rejoindre au centre de la Syrie. Il a donc été demandé aux milices progouvernementales chiites encadrées par les pasdarans iraniens de lancer une offensive vers le centre-est de la Syrie. Ces unités placées sous l’autorité directe du major général Qassem Suleimani (1) ont bien atteint la frontière irakienne le 9 juin. Là, elles auraient fait la jonction avec les milices de mobilisation populaires irakiennes qui avaient coordonné une offensive vers l’ouest (2).

Un autre objectif prioritaire pour Téhéran est visé par cette manoeuvre : constituer un corridor Iran-Irak-Syrie lui donnant un jour un accès à la Méditerranée (3).

  • Moscou se présente comme l’intermédiaire incontournable

Et au milieu de tout cela, il y a Moscou qui entretient d’excellentes relations avec le régime de Bachar el-Assad. Mais ses rapports sont plus ambigus avec Bagdad et surtout avec Téhéran. Les milices chiites internationalistes que les Iraniens commandent -en direct ou en sous-main- dans ces deux pays n’obéissent pas à Moscou sauf quand elles ont besoin de son aviation ou de sa logistique. Washington a même reconnu qu’au moins sur le front syrien, la Russie avait fait beaucoup pour abaisser les tensions en usant de son influence. Et les compliments faits par les Occidentaux à la Russie sont pourtant rares à l’heure actuelle !

Le président Poutine doit donc continuer à imprimer sa marque et, c’est dans ce cadre que la déclaration d’un bombardement d’envergure dirigé contre Daech (qui pourrait, avec beaucoup de chances, avoir atteint al-Baghdadi) et pas contre les rebelles pouvant être soutenus par Washington, lui permet de se présenter en champion de la guerre contre l’EI. Il se place de facto comme l’interlocuteur incontournable dans cette région.

1. Commandant la force Al-Qods, le "Service Action" des pasdarans.

2. Les zones traversées sont quasi désertiques, ce qui explique la rapidité des mouvements de troupes qui n’ont été entravés par aucune opposition militaire.

3. Bien sûr, le chemin reste long à faire avant que cette route ne soit sécurisée puis opérationnelle !

Dans le cas où la mort d'al-Baghdadi serait confirmée, quels changements pourraient survenir aussi dans le cadre du conflit syrien que dans celui, plus global, de la lutte contre le terrorisme islamiste ? 

Cela me rappelle ce qui est survenu après la mort de Ben Laden. Selon certains responsables politiques -dont les Américains-, Al-Qaida devait disparaître. La réalité a été tout autre. Certes, la nébuleuse a muté mais elle est toujours là sous une forme différente. Je dirais que son plus gros problème actuel, c’est Daech qui lui fait de l’ombre, attirant à lui volontaires et financements quand il ne dévoie pas ses propres fidèles.

Donc Daech continuera à exister après la mort de son calife. Il y a tout de même une petite différence avec Ben Laden qui avait fait allégeance religieuse au chef des taliban afghans, le mollah Omar (1) ; Baghdadi rassemble sur sa personne les trois fonctions de chef : idéologique, politique et militaire. Sa succession, s’il ne l’a pas préparée -ce qui m’étonnerait-, risque de poser quelques problèmes. Mais la structure de l’Etat Islamique est tout sauf pyramidale. Chaque wilayat est autonome logistiquement et opérationnellement. De plus, si al-Baghdadi est tué au combat, son martyre sera célébré et entrera dans la légende. Après une période de flottement et de vengeance qui accentuera encore les violences partout où cela sera possible, tout redeviendra comme avant. Il faudra juste connaître le nouveau calife auprès duquel tous les musulmans seront appelés (par Daech) à lui faire allégeance. Et surtout, l’idéologie salafiste-djihadiste mortifère prôné par l’EI et Al-Qaida perdurera.

Tout change pour que rien ne change…

1. C’est aussi le cas pour son successeur al-Zawahiri, qui est placé sous l’autorité religieuse du chef des taliban afghans d’aujourd’hui, Haibatullah Akhundzada.

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Gordion
- 17/06/2017 - 15:48
Guerre de communication...
...cherchons plutôt quel est l'intérêt de la Russie de publier ce genre de communiqué? Pourquoi maintenant, quel est le but - latent, car si l'information était avérée, on peut parier que les premiers à manifester seraient le régime syrien avant les E-U.