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© Reuters
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Un président, oui mais pour quoi...

Terroristes, criminels, vrais-faux “rebelles” ou M. et Mme ToutLeMonde, qui respecte encore l’autorité de l’Etat en France ?

Publié le 28 avril 2017
Depuis les événements de Mai 68, l'autorité de l'Etat en France n'a cessé d'être déconstruite, aboutissant à la situation actuelle caractérisée par la variété des manières par lesquelles l'ordre public est contesté.
Éric Verhaeghe est le fondateur du cabinet Parménide et président de Triapalio. Il est l'auteur de Faut-il quitter la France ? (Jacob-Duvernet, avril 2012). Son site : www.eric-verhaeghe.fr Il vient de créer un nouveau site : www...
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Maître Guillaume Jeanson est avocat au Barreau de Paris. Il est également porte-parole de l’Institut pour la Justice.
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Éric Verhaeghe
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Guillaume Jeanson
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Depuis les événements de Mai 68, l'autorité de l'Etat en France n'a cessé d'être déconstruite, aboutissant à la situation actuelle caractérisée par la variété des manières par lesquelles l'ordre public est contesté.

Atlantico : Entre l'attaque survenue ce jeudi soir sur les Champs Elysées et la récente affaire Théo, l'opinion publique semble osciller entre soutien et détestation des forces de l'ordre. En tenant compte du fait qu'il existe une réelle demande d'autorité aujourd'hui en France, quelles explications peut-on apporter à ce comportement ? 

Guillaume Jeanson : Il me semble que l’impression de l’existence d’une telle oscillation résulte davantage d’une sorte d’effet de caisse de résonnance médiatique. Certains médias colportent en effet très rapidement, et parfois sans toute la prudence qu’il conviendrait, une version des faits divers qu’ils sont sensés relater, lourdement emprunte hélas de présupposés idéologiques excessifs et hostiles à l’endroit de ceux qui incarnent l’autorité de l’Etat. 

A ce premier phénomène s’en ajoute, ces jours-ci, un second : le partage du temps de parole réservé aux différents candidats à l’élection présidentielle et la démultiplication des candidats d’extrême gauche, triplant de ce fait l’écho médiatique de ce type de discours, pourtant marginal dans la société française comme j’y reviendrai. Les candidats d’extrême gauche semblent, en effet, avoir compris que pour frapper les esprits des électeurs, il leur fallait emprunter la voie de la victimisation. C’est ainsi qu’ont pu largement être dénoncés les "excès répressifs" et autres "violences policières" ou "bavures" survenus à l’occasion des manifestations contre la loi Travail. S'il va sans dire que chacun de ces actes, à les supposer établis, méritent de fermes sanctions, on peut déplorer la partialité excessive de ce type de discours dès lors qu’ils prennent systématiquement le plus grand soin d’éviter de parler de l’utilisation, lors de ces évènements, de divers objets létaux depuis les rangs des manifestants, à commencer par des cocktail molotov dont l’extrême dangerosité, compte tenu des derniers drames survenus justement contre des policiers cette année, n’est évidemment plus à démontrer. Ce discours politique très excessif et partisan participe donc certainement de l’impression d’une telle oscillation dans l’opinion. Je relève cependant que nombreux semblent ceux à avoir été choqués par les propos tenus par l’un de ces candidats au sujet du désarmement des policiers, quelques heures seulement après l’attentat des Champs-Elysées, qui aura tragiquement coûté la vie d’un policier.

En réalité, je ne suis pas convaincu de l’existence d’une si grande oscillation de l’opinion publique entre soutien et détestation des forces de l’ordre. Interrogés par Ifop-Fiducial pour Public Sénat et Sud Radio à l’occasion d’un sondage réalisé le mois dernier, les Français ont en effet déclaré avoir une bonne image à 90% de la gendarmerie, à 84% de la police nationale et à 73% de la police municipale. 33% seulement des sondés ont, en outre, estimé que les effectifs de police et de gendarmerie étaient aujourd’hui en nombre suffisants. A l’automne dernier, alors que les policiers initiaient leur grand mouvement de grogne et réclamaient davantage d’effectifs, de moyens matériels et de peines sévères pour leurs agresseurs, un sondage Ifop réalisé cette fois pour le compte de votre journal révélait même que 91% des Français interrogés estimaient ce mouvement  "justifié". Plus étonnant encore si l’on s’en réfère à mon observation liminaire quant aux discours violemment hostiles aux forces de l’ordre tenus par les candidats d’extrême gauche à l’élection présidentielle, 83% des sympathisants du Front de Gauche jugeaient alors cette mobilisation "tout à fait" ou"plutô" justifiée. Si j’accorde volontiers aux plus fins politologues qu’il existe des nuances notables entre les lignes politiques sécuritaires défendues par Jean-Luc Mélanchon, Philippe Poutou et Nathalie Arthaud, le résultat d’un tel sondage ne peux cependant pas manquer d’interpeller.

Des explications, ou du moins plus modestement, des commencements d’explications pourraient être recherchés à partir de ce même sondage Ifop-Fiducial du mois dernier. 71% des sondés estiment, en effet, que la situation en matière d’insécurité s’est dégradée en France au cours des cinq dernières années. 59% expriment même ne se sentir en sécurité nulle part. Devant de telles angoisses et face à une situation sécuritaire aussi dépréciée, il n’est guère étonnant d’assister, au-delà des postures politiques, à une tel mouvement de soutien de la population envers ceux chargés de la protéger. Deux tempéraments méritent toutefois d’être apportés. Aucune bavure des forces de l’ordre n’est jamais – et fort heureusement – tolérée et les excès d’une politique du chiffre conduisent, en outre, parfois à la dénonciation d’un "deux poids deux mesures" révoltant. Ce "deux poids deux mesures" dénonce la disparité entre, d’une part, une intransigeance marquée des forces de l’ordre envers ceux qui commettent des infractions minimes dont l’interpellation est aisée et, d’autre part, une passivité choquante qui confine à la tolérance craintive face à la commission d’infractions plus graves commises au su et à la vue de tous, par ceux dont l’interpellation requiert en revanche des moyens, un courage et une détermination qui –dans la perspective d’une réponse pénale escomptée comme incertaine- font certains jours défaut. 

Eric Verhaeghe : L'explication me semble tenir au fonctionnement de la police en France, et probablement à la façon dont elle est "managée". La police française est incontestablement très efficace dans les opérations de maintien de l'ordre, même si son commandement laisse à désirer, et elle est à côté de la plaque dans la tranquillité publique et la relation au citoyen. On l'a vu à l'occasion du Bataclan. Des policiers de la BAC n'ont pas hésité à faire feu contre des terroristes beaucoup mieux armés qu'eux, avant que le commandement de la Préfecture de police n'interrompent les opérations pendant deux longues heures où les terroristes ont semé la terreur. Beaucoup de ceux qui étaient prisonniers du Bataclan se sont plaints du traitement réservé à leurs appels passés pendant leur prise d'otage à la Préfecture de police. Voilà les deux visages de la police. Celui que les Français aiment: le policier de terrain qui prend des risques pour maintenir l'ordre, et le policier bureaucrate qui serait tellement plus heureux si les citoyens ne demandaient jamais rien. Personne ne peut ignorer que les deux visages coexistent dans la police française. 

Émeutes en banlieues, ZAD, non-paiement des impôts, etc. : quelles sont les manières par lesquelles l'ordre public est actuellement contesté en France ?

Eric Verhaeghe : Les canaux de contestation de l'ordre sont en effet très nombreux. Il y a, vous le soulignez justement, la méthode directe, par l'émeute ou l'affrontement avec les forces de l'ordre, comme à Notre-Dame-des-Landes ou dans les banlieues.

Et puis, il existe un refus grandissant de consentement à l'ordre qui s'exprime dans les franges non contestataires de la société. Un mouvement, de ce point de vue, me paraît exemplaire: celui des Libérés de la Sécurité sociale, qui refusent de payer leurs cotisations. On compterait en France entre 50.000 et 80.000 libérés en France. Ceux-là sont des petits patrons, des médecins, des artisans, des commerçants, qui ont décidé d'échapper au RSI et de s'assurer hors de France. La loi de financement de la Sécurité sociale pour 2015 a pénalisé leur action. C'est assez ironique d'ailleurs: au moment où nos forces de l'ordre sont accaparées par la lutte contre le terrorisme, on invente de nouveaux délits qui les occupent par ailleurs. Tout ceci est ubuesque. Malgré tout, le mouvement des Libérés progresse...

Guillaume Jeanson : Il y a, bien sûr, toutes celles que vous évoquez dans votre question mais il en existe de nombreuses autres encore. A défaut d’être exhaustif, j’en évoquerai deux qui m’apparaissent extrêmement préoccupantes quant à l’étendue du message délétère qu’elles peuvent délivrer.

Il s’agit en premier lieu de ce que les commentateurs s’écharpent à qualifier -improprement ou non- de "zones de non droit". Ces zones où la criminalité sévit à ciel ouvert et où toute manifestation de l’existence des pouvoirs publics (pompiers, poste, ambulance et bien sûr police…) est sauvagement combattue car perçue comme nuisible au bon déroulement des trafics qu’elles abritent. Le recul de l’Etat de ces territoires perdus est inadmissible et les populations qui y vivent, faute parfois de pouvoir vivre ailleurs, sont lâchement abandonnées au diktat de bandes dont la professionnalisation va de pair avec l’accroissement de la capacité de nuisance.

Il s’agit, en second lieu, des trop nombreuses décisions de justice exécutoires qui ne sont jamais exécutées, ou qui ne le sont que tardivement. Des amendes non recouvrées, des travaux d’intérêts généraux non effectués, des peines de prison non purgées, des obligations de suivi socio-judiciaire et de contrôle judiciaire qui ne sont pas respectées… Autant de situations qui bafouent directement l’autorité de la Justice et constituent en soi une manière plus insidieuse, mais non moins évidente, de contester l’ordre public.

De quelle manière l'autorité de l'Etat pourrait-elle être véritablement rétablie ? En ce sens, comment juger les différentes propositions des candidats à la présidentielle (augmentation du nombre de policiers, Etat d'urgence, etc.) ? Ne passent-elles pas à côté des véritables enjeux liés à cette question du rétablissement de l'autorité de l'Etat ?

Guillaume Jeanson : Pour rétablir l’autorité de l’Etat, il faut revoir la chaîne pénale. Et il faut le faire en commençant par la fin : l’exécution des peines. Il y a deux semaines, était rendu public le rapport de la mission d’information du Sénat sur le redressement de la Justice. Dans son diagnostic introductif, le sénateur Philippe Bas exposait, non sans clarté, l’un des principaux problèmes qui handicapent fortement la justice pénale de notre pays :

"Quant à la chaîne pénale, elle se caractérise par un phénomène de saturation qui prend deux formes : tout d’abord, de l’ordre de 100 000 condamnations à une peine de prison ferme sont en attente d’exécution, dont une grande partie donne lieu à des peines de substitution et une autre, très faible mais difficile à chiffrer, ne donnera jamais lieu au moindre commencement d’exécution ; ensuite, près de 70 000 détenus sont enfermés en France alors que la capacité de nos prisons n’est que de 58 000 places. Surtout, la préoccupation de la prévention de la récidive, et plus généralement celle de la réinsertion des personnes condamnées, demeurent insuffisamment prises en compte par notre système pénitentiaire. Les modalités de la détention ne sont adaptées ni à la diversité des situations des condamnés et des prévenus, ni à l’exigence d’un suivi individualisé de qualité pour prévenir la récidive. Les comparaisons internationales font apparaître que la situation française se caractérise par une sous-capacité pénitentiaire. La France dispose de 86 places de prison pour 100 000 habitants là où l’Allemagne en compte 91 et l’Angleterre 152". 

Pour assurer l’exécution des décisions de justice et redonner ainsi une crédibilité à la justice pénale indispensable à la réaffirmation de l’autorité de l’Etat, il faut construire des prisons. Mais si ce plan de construction doit être ambitieux, il doit aussi être diversifié. Il doit, en effet, tant répondre aux besoins quantitatifs – pour lever l’entrave qui pèse sur les flux entrants-, que répondre à des nécessités qualitatives – pour faire du temps de détention, un temps utile au détenu, à la société et aux victimes.

Afin de lutter contre la récidive, ce plan doit permettre très concrètement – chose encore trop compliquée aujourd’hui – de généraliser le travail en prison et de développer de nombreux programmes tels que des programmes de thérapies cognitives et comportementales pour certains auteurs d’infractions violentes (certains existent déjà, mais peuvent encore être accentués) ou des programmes de lutte contre les addictions pour les plus nécessiteux (là où actuellement la prison peut , au contraire, jouer parfois le rôle paradoxal d’aggravation. Ceci s’explique par le fait que de nombreux produits stupéfiants y circulent facilement et que certains gardiens se sentent contraints de fermer les yeux sur ce phénomène pour tenter d’acheter une paix sociale d’autant plus rare que les prisons sont saturées.

Il y a, vous l’aurez compris, beaucoup à faire pour les prisons. Mais il faut aussi savoir regarder ailleurs. Car la prison ne saurait évidemment constituer la seule réponse pénale utile. Il faut donc impérativement développer de meilleures capacités et qualités de suivi en milieu ouvert, afin, non seulement, de s’assurer que les peines concernées soient scrupuleusement exécutées afin que ces peines puissent ainsi dissuader davantage un grand nombre de primo-délinquants de persister dans leur parcours délinquant – de nombreux criminologues s’accordent en effet pour reconnaître l’existence, chez la plupart des délinquants, d’un raisonnement les conduisant à opérer un calcul coût-bénéfice entre le fruit tiré de la commission de leur acte délictueux et les réactions réelles ou supposées des autorités publiques à leur endroit.

D’une manière plus générale, mais non moins essentielle, le rétablissement de l’Etat doit surtout passer par davantage de certitude et de rapidité de la peine. C’est à cette évidence, théorisée depuis 1764 par le philosophe Beccaria – père du droit pénal moderne – dans son traité Des délits et des peines, qu’il faut en effet revenir de toute urgence. Car pour reprendre les mots de ce dernier, "la certitude d’une punition, même modérée, fera toujours plus d’impression que la crainte d’une peine terrible si à cette crainte se mêle l’espoir de l’impunité."

Si certains médias spécialisés tels qu’AEF ont pu développer des comparatifs précieux des engagements des candidats, l’Institut pour la Justice a, quant à lui, choisi de soumettre un même questionnaire à chacun d’entre eux. Ce questionnaire liste vingt engagements très concrets destinés à améliorer le fonctionnement de la Justice, et donc à rétablir l’autorité de l’Etat. Si certaines réponses apportées par les candidats témoignent d’une prise de conscience salutaire et d’une volonté d’agir, le silence de nombreux autres ou le flou savamment entretenu, ne manque pas au contraire d’inquiéter. Ces réponses (ou, en leur absence, la retranscription des éventuelles positions prises publiquement par les candidats sur ces sujets lorsqu’elle était possible, permettant d’y pallier) peuvent être consultées sur le site internet http://www.2017pourlajustice.fr/

Eric Verhaeghe : La question est de savoir comment on interprète la contestation de l'ordre qui grandit en France. De mon point de vue, cette contestation reflète d'abord une désaffection grandissante à l'ordre collectif, jugé inégalitaire politiquement. D'un côté, des citoyens accablés par une multitude de normes, de l'autre, des élites qui vivent au-dessus des lois. D'un coté, des citoyens accablés par l'impôt, de l'autre, ceux qui en tirent profit et, dans cette catégorie, on rangera volontiers l'ensemble des bénéficiaires nets des transferts collectifs: à la fois les "marginés d'en haut", les puissants, pour reprendre le vocabulaire d'un ancien général jésuite, et les "marginés d'en bas", ceux qui vivent de minima sociaux qui les désincitent au travail. Le poids des transferts collectifs étouffe trop, aujourd'hui, les classes moyennes, et celles-ci manifestent leur désapprobation et leur désaffection en se retirant des processus collectifs. Face à cet assentiment ou dissentiment, l'augmentation de la répression est un leurre. La seule solution consiste à renouer le lien en proposant une autre donne politique et sociale. 

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