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L'Occident est-il en train de perdre la seconde guerre froide en ne se montrant pas à la hauteur du cyber espionnage russe ?
Publié le 28 février 2017
Soupçons d'ingérence dans les élections américaines, peur pour les élections européennes, développement des médias alimentés par le Kremlin, la Russie fait peur. Mais quelles sont réellement les capacités opérationnelles du pays des tsars en terme de cyber espionnage ?
Franck DeCloquement est praticien et expert en intelligence économique et stratégique (IES). Membre fondateur du Cercle K2 et ancien de l’Ecole de Guerre Economique de Paris (EGE), il est en outre professeur à l'IRIS (Institut de Relations...
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Soupçons d'ingérence dans les élections américaines, peur pour les élections européennes, développement des médias alimentés par le Kremlin, la Russie fait peur. Mais quelles sont réellement les capacités opérationnelles du pays des tsars en terme de cyber espionnage ?

Atlantico : Aujourd'hui quelles sont les capacités opérationnelles de la Russie en terme de cyber espionnage ? Tant en termes d'attaques informatiques, que de propagande. Quels secteurs sont le plus visés dans les sociétés occidentales ? Est-ce la sphère politique, économique ou la société civile ?

Franck Decloquement : Les capacités offensives et techniques de la Russie en matière de « cyber-espionnage » sont bien réelles. Elle dispose comme d’autres acteurs sur la scène internationale de spécialistes de très haut niveau, et de groupes de hackers très actifs et très performants en la matière. En ce qui concerne les sphères que vous évoquez – économique, politique et sociétale – elles sont bien évidemment visées chez l’adversaire, dés lors qu’il est nécessaire pour un Etat-nation comme la Russie qui exerce pleinement sa souveraineté et assure les conditions de sa sécurité nationale, de garantir, de protéger, de conquérir et d’augmenter les termes de sa puissance. Mais ces capacités d’actions « spéciales » ne sont pas uniquement attachées à la Russie en propre. D’autres Etats-nations disposent également de moyens régaliens dédiés, et en usent allègrement pour garantir ou défendre leurs intérêts stratégiques spécifiques, sur l’échiquier international. Les capacités d’intrusions techniques, les actions de propagande noire, de déstabilisations informationnelles, les ingérences politiques et sociétales ne datent pas d’hier. Beaucoup ont la mémoire courte à ce propos. Les grandes puissances en usent et en abusent de longue date. À commencer par deux d’entre elles : la Russie et les Etats-Unis.

Dans le contexte actuel, il est bon de rappeler que des mesures de nature très « coercitives » ont été déployées et utilisées de part et d’autre du rideau de fer par les belligérants de l’époque. Et cela, tout au long de la guerre froide. On peut même dire que ces actions n’ont en réalité jamais cessé depuis. Et ceci, malgré une relative « détente » après la chute du mur de Berlin, et l'effondrement de l'Union soviétique. Au début des années quatre-vingt-dix, la CIA avait d’ailleurs demandé à la Russie d'abandonner ses actions d’intoxication et de désinformation ayant pour vocation de nuire aux intérêts américains dans le monde. Initialement, la Russie avait en effet promis de le faire, en contrepartie d’une aide au développement économique conséquente octroyée par les Etats-Unis. Mais Sergey Tretyakov, l’ancien chef de poste du renseignement Russe à New York, qui avait fait défection dans les années 2000, a depuis révélé que les mesures de « déstabilisation actives » engagées par Moscou n’avaient en réalité jamais disparu. « Rien n'a changé » écrivait-il en 2008. « La Russie fait tout son possible aujourd'hui pour embarrasser les Etats-Unis ». Pour les spécialistes, les derniers avatars en matière d’actions cybers dans le champ du digital en ce début de 21ème siècle n’en sont –  en quelque sorte – qu’un moderne prolongement…

 

À quelques décennies d’écart, l’histoire se répète en quelque sorte : sur le plan historique, et sous la plume de Evan Osnos, David Remnick et Joshua Yaffa, « The New Yorker » rappelait d’ailleurs récemment dans ses colonnes qu’en avril 1982, Youri Andropov, le président du KGB, avait ordonné à ses agents infiltrés à l’étranger de mener à bien des « mesures actives » de propagande noire – « aktivniye meropriyatiya » – contre la campagne de réélection du Président des Etats Unis de l’époque, Ronald Reagan. Dans la même veine que ce que les occidentaux reprochent en définitive à Vladimir Poutine aujourd’hui. Contrairement aux actions d’espionnage « classiques » qui impliquent une collecte active de données secrètes en territoire « ennemi », les « mesures actives » visent en réalité à « influer » sur les événements. Elles ont été pensées comme devant porter atteinte de l’intérieur à une puissance étrangère, par l’usage de faux groupes de pression montés de toutes pièces par exemple, en charge « d’agir insidieusement » sur les opinions publiques. Et in fine, sur les décisions politiques associées. Mais cela repose aussi sur d'innombrables autres techniques d’actions subversives mises au point ; et dûment testées ; pendant la guerre froide. La direction soviétique de l’époque considérait Ronald Reagan comme un militariste forcené et implacable. Selon des notes détaillées et dévoilées par Vasili Mitrokhin ; un ancien officier supérieur du KGB ayant plus tard fait défection à l’Ouest, le renseignement soviétique avait d’ailleurs tenté d'infiltrer le quartier général des comités nationaux républicains et démocrates de l’époque, essayant de populariser le slogan « Reagan Means War ! ». Et ceci, bien entendu, afin de discréditer le Président Reagan, l’assimilant à un personnage corrompu agissant à la solde du « complexe militaro-industriel ». L'effort n'a eu aucun effet manifeste sur les choix des électeurs indique à ce propos le trio de « The New Yorker », puisque Ronald Reagan réélu avait finalement remporté quarante-neuf des cinquante états américains nécessaires à sa victoire…  Les foules ne sont pas aussi manipulables qu’on pourrait le penser de prime abord… Et les actions secrètes de propagande ne représentent en rien cette « martingale » que beaucoup voient en elles.

 

 

Comment peut-on analyser les rapports de force entre les Etats-Unis et la Russie en terme de moyens ?

Franck DeCloquement : Chacun agit en la matière selon son calendrier spécifique et ses intérêts de puissance. Bien qu’il accuse régulièrement l'Occident d'hypocrisie ; en maitre espion qu’il fut ; le Président Vladimir Poutine n’est pas en reste en matière de rhétorique fallacieuse et de manigances stratégiques. Il en va de même dans le registre des actions d’intoxication et de déstabilisations insidieuses, qu’il coordonne sans aucun doute avec ses équipes, d’une main de maître.

L’article du « New Yorker » rappelle d’ailleurs, s’il était, à nos mémoires collectives défaillantes que dans les années soixante, les agents du renseignement soviétiques d’alors avaient propagé la rumeur selon laquelle le gouvernement américain était impliqué dans l'assassinat de Martin Luther King, Jr. Puis dans les années quatre vingt, ils avaient également répandu une autre rumeur fabriquée de toutes pièces elle aussi, selon laquelle le renseignement américain avait « créé » en laboratoire le virus du sida à Fort Detrick, dans le Maryland... Pour ceux qui s’intéressent à l’étude des actions de propagande noire et d’intoxication, l'ère numérique qui s’ouvre présente d’immenses possibilités dans ce registre. D’autant plus séduisantes qu’elles sont beaucoup plus efficaces et économes que les actions « classiques » d'antan, menées souvent de main de maître sous l'ère d’Andropov.

A l’occasion des dernières élections américaines, les comités nationaux-démocrates et républicains ont offert à l’ennemi, ce que les experts en cybersécurité nomment en termes de vulnérabilité : « une très grande surface d'attaque ».  Certaines personnalités politiques américaines pourtant perchées au plus haut niveau de responsabilité sur l’échiquier des partis, étaient en réalité très mal protégés des intrusions extérieures... Et donc, vulnérables. À l’image de John Podesta, ancien chef de cabinet de Bill Clinton – et Président de la campagne d’Hillary Clinton – qui avait pourtant toutes les raisons d'être conscient de la fragilité des communications modernes dites « sensibles », à l’ère digitale. En tant que conseiller principal de Barak Obama à la Maison Blanche, il avait d’ailleurs été impliqué dans la politique de « transformation numérique » décidé par ce dernier. Pourtant, celui-ci n'a même pas pris la peine d'utiliser le plus élémentaire système de vérification ; en deux étapes ; associé à son compte e-mail... Laissant ainsi une porte d’entrée « béante » pour les intrusions informatiques en tous genres, doublée d’une vue « imprenable » pour les pirates en quête d’opportunité, sur ses échanges de mails confidentiels…

Les Américains ne sont pas en reste non plus en matière d’actions secrètes offensives. Benjamin Rhodes, un ancien conseiller à la Sécurité Nationale sous la présidence Obama, et pourtant fervent contempteur des actions de Poutine, le reconnait à mi-mot quand il admet la réalité de certaines actions américaines en la matière. Ajoutant pour qui veut l’entendre que dans le passé, les Etats-Unis se sont aussi engagés dans des actions secrètes visant à produire des changements de régime dans le monde entier. De nombreux historiens ont fait la lumière sur ces opérations noires de la CIA, apportant des preuves tangibles et des témoignages crédibles sur la réalité des opérations d’ingérences secrètes dans les affaires intérieures ayant visé à renverser des régimes en place : en Iran, à Cuba, en Haïti, au Brésil, au Chili et au Panama. Usant de paiements en espèces, d’actions de propagande noire, et parfois même de violences organisées pour influencer les élections en Italie, au Guatemala, en Indonésie, au Vietnam du sud et au Nicaragua.

Vladimir Poutine considère d’ailleurs certaines organisations non gouvernementales d’inspiration anglo-saxonne et leurs groupes d’activistes – à l’image du National Endowment for Democracy », de Human Rights Watch, d’Amnesty international –comme des structures ennemies à peine déguisés. Et ceci, dans le but d’inspirer, d’instrumentaliser, d’insuffler, de produire ou d’accompagner des changements de régime. Poutine a d’ailleurs ouvertement blâmé il y a cinq ans, la secrétaire d'Etat Hillary Clinton pour les manifestations « anti-Kremlin » ayant eu lieu sur la place Bolotnaya de Moscou. L’accusant sans détours  d’avoir « sponsorisé » certains acteurs locaux, avec le soutien du Département d'État des États-Unis. Il n’en existe pourtant aucune preuve formelle à ce jour.

En Europe, que peut-on craindre vraiment du cyberespionnage russe ? Des inquiétudes émergent quant aux élections  à venir en France et en Allemagne mais qu'en est-il vraiment ? 

Franck DeCloquement : Le paysage politique européen offre une cible particulièrement propice pour les actions de propagande noire et de « dezinformatsiya ». Ces informations fausses et déstabilisantes, destinées à discréditer la version officielle des événements, prospèrent sur la disqualification galopante des élites et de la classe politique en général, dans tous les pays d’Europe. Au point que les notions même de « vérité » ou de « faits vérifiables » ne s’imposent plus auprès du plus grand nombre. A l’image des Américains, eux-mêmes très divisés idéologiquement, la confiance des Européens dans les médias « grand public » est émoussée. Au point d’être en passe de tomber à son plus bas niveau historique. Certains sondages en font d’ores et déjà état avce inquiétude. Cet environnement perceptif fracturé et défiant à l’égard des médias, laisse souvent la place à des théories alternatives « fumeuses », « post vérité », et le plus souvent invérifiables… Tout ceci confinant très vite à l’adoption d’explications simplistes ou populistes, plus facilement « admissibles » et « intégrables » par le plus grand nombre : les fameuses « théories conspirationnistes », dites aussi « théories du complot ». « Les sociétés libres sont souvent divisées parce que les gens ont leurs propres points de vue sur les événements, et c'est ce dont l'ancien renseignement soviétique et l’actuel essayent de tirer profit » affirme  Oleg Kalugin cité dans « The New Yorker », cet ancien général du KGB, qui a vécu aux Etats-Unis depuis le milieu des années quatre-vingt-dix. Celui-ci déclare également que « L'objectif est d'approfondir les divisions » … « en germe chez l’adversaire » pourrions-nous ajouter malicieusement. Une telle stratégie « du faible au fort » est particulièrement utile pour un pays en « rattrapage de puissance » comme la Russie. Un Pays aux prises avec une entité beaucoup plus forte que sont les Etats-Unis d’Amérique. Une Russie aujourd’hui considérablement plus faible qu'elle ne l'était durant l'ère soviétique, comme s’accordent à le dire certains historiens au fait des réalités profondes du pays.

Dans ce contexte électoral délétère en France, comme il le fut aux Etats-Unis il y a quelques semaines encore, il n’est pas totalement farfelu d’imaginer que Vladimir Poutine pourrait avoir ordonné une campagne d'influence pour nuire aux perspectives électorales de certains candidats ouvertement « anti-Russe » (à l’image des opérations d’influence ayant servie à déconsidérer la candidature d’Hillary Clinton, et à fortifier corrélativement celle de Donald Trump), afin de saper en sous-main la confiance générale de l’électorat Français dans le processus démocratique lui-même instaurer de longue date dans l’hexagone. L’affaiblissement consécutif de la France ainsi disqualifiée pouvant a contrario profiter à la Russie, et à la poursuite de ses intérêts propres sur la scène internationale.

La méthode d’action reste elle parfaitement connue : Très schématiquement et dans cette hypothèse de travail, il s’agirait en outre pour la Russie d’interférer dans le processus électoral Français et Allemand, comme cela semble avoir été le cas dans le processus électoral américain. Les opérations prioritaires visant pour l’essentiel à s’assurer du piratage des e-mails des candidats « anti-Russes », d’en faire fuiter le contenu manifeste sur des médias « alternatifs » pour en faire connaître le contenu. Un contenu « aspiré » via le truchement de WikiLeaks par exemple. Tout en usant en parallèle d’actions de manipulations complémentaires « sur les perceptions », à travers l’usage ingénieux des relais qu’offrent les médias sociaux en matière de prisme « alternatif », pour diffuser « de vrais fausses nouvelles indiscernables des vraies ». Minant un peu plus la confiance des citoyens Français et Allemands, dans leur système politique représentatif. Délégitimant d’autant plus l'élection du candidat qui sera finalement porté au pouvoir, toutes tendances confondues… et faisant vaciller par ricochet, l’unité nationale de tout un pays.

 

 

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