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Bahreïn : la révolution oubliée qui résume les tensions de toute une région
Publié le 15 février 2012
Au Bahreïn, l'anniversaire des "1 an" de la "révolution de la Perle", s'est soldé par une violente répression. Les troubles qui secouent cette petite monarchie du Golfe ont découlé des événements tunisiens et égyptiens, mais révèlent également les tensions régionales entre l'Iran d'un côté, et l'Arabie Saoudite et les Etats-Unis de l'autre.
Jean-Paul Burdy est maître de conférences d'histoire au Master "Méditerranée- Moyen-Orient" de l'Institut d'Etudes Politiques de Grenoble. Il est spécialiste de la Turquie, de l'Iran et du Moyen-Orient, dont il chronique l'actualité sur son site.
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Au Bahreïn, l'anniversaire des "1 an" de la "révolution de la Perle", s'est soldé par une violente répression. Les troubles qui secouent cette petite monarchie du Golfe ont découlé des événements tunisiens et égyptiens, mais révèlent également les tensions régionales entre l'Iran d'un côté, et l'Arabie Saoudite et les Etats-Unis de l'autre.

Atlantico : On pouvait penser la crise au Bahreïn terminée : comment expliquer les tensions et les violences de la journée de mardi, à l'occasion du premier anniversaire de l'occupation de la place de la Perle ?

Jean-Paul Burdy : La mise en oeuvre de l'état d'urgence le 15 mars 2011 par les forces de sécurité bahreïnies et les troupes saoudiennes n'avait rien résolu, en dehors de mettre fin à l'occupation de la place de la Perle, et d'y détruire le monument de la Perle. Et ce mardi, la journée anniversaire s'est déroulée comme cela était prévisible depuis des semaines. Le opposants à la monarchie autoritaire ont essayé en vain de rejoindre la place de la Perle, objectif affiché sur Internet depuis des semaines. Le pari était  impossible à tenir, compte tenu du quadrillage sécuritaire de l'archipel, et du verrouillage de tous les accès au centre de Manama. Les manifestations se sont donc pour l'essentiel déroulées autour des quartiers et villages chiites, et ont été vite circonscrites et sévèrement réprimées, comme à l'habitude.

Les évènements d'hier reflètent bien l'état des lieux et des rapports de force un an après. Le pouvoir royal sunnite, appuyé sur des forces de police nombreuses et récemment renforcées, peut aussi compter, en ultime recours, sur les troupes saoudiennes, toujours sur place - elles sont, en particulier, cantonnées à proximité immédiate de la place de la Perle. Les manifestants sont toujours mobilisés et radicalisés, mais restent contenus dans les périphéries chiites, où ils entretiennent une forme d'intifada urbaine.

Au plan politique, les tenants de la “ligne dure” (les “hardliners”) sont toujours majoritaires au sein de la famille royale, autour du Premier ministre, très proche des Saoudiens, et bénéficiant du soutien affiché de la majorité des sunnites. Plus enclin à quelques concessions, le roi Hamad a cependant soufflé hier à la fois le chaud (il a appellé à “l'union des sunnites et des chiites”) et le froid (arguant toujours d'une “menace de déstabilisation iranienne”, il s'est félicité de “la présence maintenue et stabilisatrice des forces saoudiennes et émiraties”). Du côté de l'opposition, le principal parti chiite, al-Wefaq, continue à agir dans la légalité (il avait déposé des demandes d'autorisation de manifester, et les avait partiellement obtenues) et à exiger des réformes de démocratisation, mais il est menacé en permanence d'interdiction pour “organisation de rassemblements interdits ou violents”, et il est débordé par l'activisme de jeunes radicalisés qui veulent en découdre avec le régime et la police. La situation politique reste donc bloquée, et l'ambiance est tendue en permanence, on l'a vu mardi.

 

La "révolution de la Perle" d'il y a un an découlait-elle des évènements tunisien et égyptien, ou était-elle liée au chiisme, auquel appartient la majorité de la population du Bahreïn ?

La mobilisation sur la place de la Perle en février 2011 répercutait dans le Golfe les évènements tunisien et égyptien. Les revendications politiques et sociales étaient donc proches, avec toutefois une différence, liée à la nature du régime : une monarchie sunnite autoritaire, qui règne depuis la fin du XVIIIe siècle sur une population très majoritairement chiite. Les revendications étaient donc de démocratisation : pour une monarchie constitutionnelle, pour la révision du découpage des circonscriptions électorales (le découpage actuel donne une majorité automatique aux sunnites); pour le respect des libertés publiques, etc. Mais il y a évidemment une dimension confessionnelle spécifique: les manifestants réclamaient la fin des discriminations politiques et sociales, dont les chiites sont l'objet depuis des décennies.

Les jeunes initiateurs par Internet de la mobilisation de février 2011, et les organisations politiques d'opposition (la plupart sont chiites, mais d'autres sunnites, ou "laïques"), ont tenu sur la place de la Perle à souligner que la revendication de démocratisation dépassait les clivages confessionnels, et concernait l'ensemble de la population du royaume. Le slogan le plus populaire était alors:  "ni chiite, ni sunnite, juste Bahreïni !". Il y avait donc là une majorité de chiites, mais aussi des sunnites. Le facteur religieux était très peu présent sur la place de la Perle, et on était plutôt dans une logique de "fraternisation" et de dynamique du changement au-delà des différences, comme sur la place Tahrir au Caire au même moment. En revanche, le régime a clairement joué la carte de la division confessionnelle pour disqualifier l'ensemble des revendications de démocratisation.

 

 

Comment le régime monarchique sunnite des al-Khalifa a-t-il réagi face à la contestation?

Principalement par la répression. La mobilisation de 2011 s'inscrit dans une contestation ancienne du régime monarchique, qui remonte aux années 1950, et a été particulièrement vive dans les années 1990. Depuis une décennie, au sein de la famille régnante, il y a une "ligne dure", incarnée par l'oncle du roi, le Premier ministre Khalifa (en poste depuis 1971 !) ; et une ligne plus modérée, qui est celle du roi Hamad, et de son fils le prince-héritier Salman. Mais au Bahreïn, le roi règne, mais n'a pas tous les moyens de gouverner.

Tout au long de l'année 2011, tout en condamnant la contestation, le roi a fait quelques concessions, et a eu le courage (unique dans le monde arabe) d'appeler une commission internationale indépendante (la BICI) à enquêter sur les violations des droits de l'homme. Mais le roi Hamad a été systématiquement débordé, ou contré, par son oncle. Lequel tient en main les organes sécuritaires du pays, et bénéficie du soutien massif des sunnites du royaume, et de l'Arabie saoudite. La répression a donc commencé dès février 2011, et s'est accentuée après la proclamation de l'état d'urgence le 15 mars. Du coup, les tensions au sein de la famille al-Khalifa ont débouché sur un blocage politique : chaque "ouverture" du roi est en quelque sorte totalement édulcorée, ou bloquée, par le Premier ministre.

 

Peut-on voir "la main de l'Iran" derrière la crise au Bahreïn?

La Perse a exercé son autorité sur l'archipel à plusieurs reprises dans l'histoire. En 1981, peu après la révolution iranienne, une tentative de coup d'Etat a visé à instaurer dans l'archipel un régime chiite pro-iranien. Episodiquement, quelques déclarations iraniennes "non autorisées" rappellent que le Bahreïn est "la quatorzième province de l'Iran". Par ailleurs, les clercs chiites du Bahreïn, très influents, ont pour partie été formés en Iran, à Qom (mais aussi en Irak, à Najaf).

Est-ce que ce contexte suffit à prouver que l'Iran était derrière les évènements du printemps 2011, comme le régime l'a répété sur tous les tons? On a un élément de réponse détaillé : la Commission d'enquête internationale a conclu en novembre dernier qu'il n'existait "aucun élément probant" d'une responsabilité de Téhéran dans ces évènements -même si certaines radios iraniennes en langue arabe ne se sont pas privées de déverser leur propagande contre le régime de Manama.

En réalité, l'Iran s'est surtout manifesté à partir du moment où les troupes saoudiennes et du Conseil de coopération du Golfe sont intervenus au Bahreïn pour aider à la répression. Téhéran a alors déclaré que l'intervention militaire saoudienne modifiait les équilibres régionaux, et dégradait la sécurité de l'ensemble de la région du Golfe. Toujours est-il que la majorité des sunnites de l'archipel bahreïni est convaincue que l'Iran est nécessairement derrière les revendications chiites. Mardi, comme à l'habitude, la presse iranienne, la presse chiite irakienne et la presse du Hezbollah libanais ont, rituellement, dénoncé la répression des manifestations et des chiites: mais ça n'est pas allé plus loin. D'autant qu'avec les prochaines élections législatives en Iran (le 2 mars prochain), les clans qui s'affrontent au sommet du pouvoir à Téhéran ont d'autres préoccupations que leur petit voisin du Golfe !

 

Pourquoi l'Arabie saoudite est-elle intervenue au Bahreïn?

Presque tous les Etats du Golfe (sauf le Qatar et les Emirats Arabes Unis) ont connu des tensions politiques et sociales au printemps 2011. Les Etats les plus riches du ont alors "acheté" la paix sociale par des subventions, l'augmentation des salaires, etc. De gros prêts ont été accordés aux deux Etats les moins riches, Oman et le Bahreïn. Mais le calme n'est pas revenu au Bahreïn, car les revendications de démocratisation étaient aussi une contestation du monopole politique et économique des sunnites.

L'Arabie saoudite ne pouvait donc pas tolérer à sa porte (elle est relié au Bahreïn par un pont-digue de 25km) une agitation à la fois démocratique et chiite, qui contestait la monarchie absolue, et qui risquait de permettre aux chiites d'arriver au pouvoir par les urnes. D'autant que les provinces saoudiennes sur la rive du Golfe (qui sont la région pétrolière principale) sont largement peuplées de chiites, qui ont manifesté à plusieurs reprises leur soutien à la mobilisation au Bahreïn. Ces différents facteurs ont amené Riyad à appuyer les « durs » de la famille al-Khalifa (en particulier le premier ministre), puis à envoyer des troupes pour aider à l'écrasement du mouvement, à partir des 14-15 mars 2011. Les Saoudiens sont toujours là, cantonnés à proximité de l'ex-place de la Perle. Il est clair que l'Arabie saoudite et la plupart des Etats arabes du Golfe sont obsédés par "la menace iranienne", a fortiori avec l'hypothèse d'un Iran détenant l'arme nucléaire. Donc pas question pour eux de laisser le Bahreïn devenir en leur sein une éventuelle base d'appui à l'Iran.

 

 

Et les États-Unis ? Que penser de leur réaction face à cette crise ? 

On n'oubliera pas effectivement qu'il y a un troisième acteur très présent : les Etats-Unis. Le Bahreïn est le port d'attache de la Ve Flotte dans le Golfe, et abrite différents détachements militaires américains. Washington a évidemment suivi de près les évènements de 2011, a déclaré ne pas avoir été prévenu de l'envoi de troupes saoudiennes (ce dont on peut cependant douter), s'est abstenu de condamner trop franchement la répression à partir du 15 mars, pour ne pas indisposer "un ami et un allié".

On sait que Washington, comme Londres d'ailleurs, soutient discrètement les "modérés" au sein de la famille régnante: le roi Hamad, et surtout le prince-héritier Salman -mais ce dernier est marginalisé depuis le 15 mars 2011. Les Etats-Unis sont également en contact avec le principal parti chiite d'opposition, al-Wefaq, pour l'encourager à participer aux offres de "dialogue national" du roi.  Mais le Département d'Etat prend aussi en compte dans sa stratégie la pression régionale iranienne, et la fermentation chiite dans tout le Moyen-Orient. On comprend donc que les tensions politiques intérieures au Bahreïn ont aussi une dimension régionale indéniable, ce qui complexifie la donne.

 

Quelles perspectives voyez-vous se dégager pour le Bahreïn?

L'absence de toute perspective politique et sociale radicalise une partie de la jeunesse chiite, qui glisse de la lutte pacifique initiale du printemps 2011 vers des formes de guérilla urbaine, qui à son tour exaspère et mobilise les sunnites. On a le sentiment que ce petit royaume revient à la situation "d'intifada chiite" qu'il avait déjà connu dans les années 1990. On ne peut donc qu'être assez pessimiste sur les évolutions à court et moyen terme. Quelques indices ne trompent d'ailleurs pas: on sait que quelques acteurs économiques bahreïnis ont déjà transféré une partie de leurs capitaux et de leurs activités vers Dubaï, un émirat jugé plus calme. Il y a aussi eu quelques fermetures d'entreprises expatriées, mais c'est plus sous l'effet du ralentissement économique local et international que pour des considérations sécuritaires.

 

Propos recueillis par Caroline Long

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SteakKnife
- 15/02/2012 - 21:53
La différence entre un bon tyran et un mauvais tyran.
Un mauvais tyran, il y a un souvelement populaire, bon, il tire. Un bon tyran (soutenu par les USA et l'Europe), il y a un souvelement populaire, bon, il tire aussi, mais c'est un bon tyran.