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THE DAILY BEAST

L'espionne aux yeux verts qui déroba les codes de Vichy (partie 2)

Publié le 28 août 2016
Après s’être introduite dans l’ambassade du régime de Vichy à Washington, Betty Pack pourra-t-elle réussir l’un des plus grands casses de la Seconde Guerre mondiale, celui des codes secrets ?
Howard Blum est journaliste pour The Daily Beast. 
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Après s’être introduite dans l’ambassade du régime de Vichy à Washington, Betty Pack pourra-t-elle réussir l’un des plus grands casses de la Seconde Guerre mondiale, celui des codes secrets ?

 Howard Blum. The Daily Beast.

 Cet article est la deuxième partie de notre série sur les fascinants espions de la Seconde Guerre mondiale. La première partie se trouve ici.

Exténuée après la longue nuit tendue, Betty rentra à son appartement et se dirigea immédiatement vers le téléphone. Elle appela John Pepper à New York. C’était son contact au sein des services secrets britanniques. Il était plus jeune et moins autoritaire et, elle l’espérait, plus facile à manipuler que Huntington. Elle lui dit vouloir essayer à nouveau cette nuit. Tout ce qu’elle voulait, c’était avoir une nouvelle chance d’avoir ces codes. Il lui dit que la décision avait déjà été prise : c'était non.

Et avant même qu’elle n’eut le temps d’argumenter, Pepper continuait : "ça sera demain soir. Le vingt et un juin". Betty commençait à le remercier mais il l’interrompit aussitôt. "Il y a autre chose, dit-il. La décision a été prise de ne pas envoyer le Cracker avec vous demain soir. Une personne non autorisée à l’intérieur de l’ambassade risque d’éveiller les soupçons. Si Brousse et toi vous vous faites arrêter, vous pourriez peut-être inventer quelque chose pour vous en sortir, mais Cracker n’aurait aucune chance. De toutes façons, maintenant que tu connais le code, tu peux ouvrir le coffre, n’est-ce pas ?" dit-il.

Betty acquiesça. Elle peut s’occuper du coffre. "Il n’y aura pas de problèmes cette fois", réitéra-t-elle. Seulement voilà : Brousse refuse désormais. Impossible ! Patiemment, Betty le laissa pousser son coup de gueule. Quand il eut terminé, elle lui dit qu’elle était d’accord avec lui : ils n'allaient pas risquer de droguer le gardien une nouvelle fois. Cette fois-ci, ils allaient attendre que Chevalier termine sa ronde et aille se coucher dans son bureau à la cave. C’était, dit-elle, "la seule solution". Brousse se dit que ça pourrait marcher. Si Chevalier s’avisait d’aller en haut, il l’enverrait regarder dans les toilettes pendant que Betty s’échappait du bureau de l’attaché. Mais il y avait quelque chose qui le gênait. Plus ils allaient attendre que le gardien s’endorme, moins le Cracker aurait de temps. Betty savait qu’il faudrait lui dire la vérité à un moment ou à un autre, et elle décida que le bon moment c’était maintenant. "Le Cracker ne viendra pas avec nous cette fois-ci" dit-elle, l’air de rien. Mais qui alors ? Betty l’interrompit.

Elle lui expliqua qu’elle ouvrirait le coffre. Elle avait les codes, ça serait simple. Brousse s’emporta. De nouveau, Betty eut la sagesse de ne pas l’interrompre. Et quand il eut terminé, elle commença. Betty abattait ses cartes. Elle n’admettait pas qu’il y eut un danger. Elle lui rappela qu’ils avaient eu "une répétition générale". Elle lui parlait de son "devoir patriotique", du fait que la France avait besoin de son aide dans ce moment crucial. Et, malicieusement, elle laissa son argument le plus persuasif pour la fin : "Je compte sur toi", dit-elle à son amant.

Au bout du compte, Brousse n’avait pas la volonté de faire autre chose que ce que Betty voulait. Il accepta de retourner à l’ambassade le lendemain. C’était déjà assez difficile la première fois quand Betty n’avait pas réellement anticipé la peur intense qui l’envahissait dès qu’elle entrait dans l’ambassade. Mais ce soir, elle n’avait aucun doute sur les moments tendus qui les attendaient.

Betty arriva main dans la main avec Charles, un peu après minuit. Elle essaya de se fondre dans son rôle, celui de la ravissante idiote. Chevalier les accueillit dans le hall d’entrée avec son chien cette fois-ci. "On ne sait jamais quand le chien aura à attaquer un intrus" dit le gardien. Betty écoutait en souriant, tout en essayant de ne pas imaginer les crocs de l’animal féroce sur son bras. Affectueux, Chevalier déclara qu’ils n’étaient pas venus pour lui parler et alla se retirer dans son bureau au sous-sol. Les deux espions s’assirent sur le divan du hall et attendirent. Ils ne s’embrassaient pas. Ils ne faisaient que regarder l’horloge qui leur faisait face sur le mur.

Quand une demi-heure fut passée, Betty se dit que le gardien devait dormir. Tandis que Brousse montait la garde dans le couloir, elle se dirigea vers la salle des codes. Une fois à l’intérieur du bureau de l’attaché, elle sortit de son sac le morceau de papier avec la combinaison du coffre et commença à travailler. Elle tourna le cadran attentivement en s’assurant de bien tomber sur les réglages que le Cracker avait détecté. Ça ne lui a pris que quelques instants pour arriver à la dernière étape. Elle tira la poignée avec enthousiasme. Mais elle ne s’ouvrait pas. Elle se dit qu’elle avait mal lu un des réglages qu’elle avait noté il y a deux nuits. Confiante, elle tourna le cadran de nouveau, avec encore plus d’attention pour tomber sur les bons chiffres. Elle était certaine que lorsqu’elle tirerait la poignée, le vieux Mosler s’ouvrira. Mais il ne s’ouvrit pas. Elle essaya encore et encore, tournant le cadran sur les bonnes combinaisons. C’était fastidieux, frustrant et totalement humiliant. Elle n’arrivait toujours pas à ouvrir le coffre. Et il commençait à être tard.

Elle retourna au hall d’entrée et d’une voix désespérée, elle annonça à Brousse qu’ils devaient partir. Il la regarda, perplexe. "Cette foutue chose ne veut pas s’ouvrir" râla-t-elle. C’était un peu après minuit, par une douce nuit d’un 24 juin, que les deux amants ont marché du Wardman Park vers l’ambassade pour une nouvelle tentative. Les rues de Washington étaient vides à cette heure-ci, et le seul bruit qu’on pouvait entendre était le staccato des talons aiguilles de Betty sur le pavé. Mais aussitôt arrivés à Connecticut Avenue, Betty se dit que quelque chose n’allait pas. Une voiture étaient garée en face de l’ambassade, les phares éteints mais avec deux personnes à son bord. Dans la pénombre, il était impossible de distinguer autre chose que deux vagues silhouettes. Des amoureux, se dit Betty. Mais si c’était le cas, ils ont choisi un drôle d’endroit pour une rencontre amoureuse. Elle sentait, comme tout agent sur le point d’entrer sur le territoire ennemi, que c’était un piège.

Elle souffla à Charles que les deux personnes dans la voiture devaient être des agents du régime de Vichy. Dès que nous aurons les codes, ils vont nous tomber dessus. "Que veux-tu qu’on fasse ?" demanda Brousse gravement. Betty jeta un coup d’œil à la voiture, puis à l’entrée de l’ambassade à quelques pas de là. "Faisons-le" dit-elle. Brousse utilisa sa clé pour ouvrir la porte de l’ambassade. Une fois à l’intérieur, Betty devint quasi certaine qu’il y avait un piège. Il n’y avait nulle trace du gardien, ni de son chien, ce qui était inhabituel. Chevalier les a certainement entendus parler étant donné qu’ils avaient fait exprès de parler de vive voix et d’un air joyeux et enjoué. Normalement, il serait venu pour voir ce qui se passait. Et le chien ? Le dogue alsacien aurait commencé à aboyer dès l’ouverture de la porte.

Le silence était épais et pesant. Ils s’assirent sur le divan et attendirent. Peut-être que Chevalier était occupé dans une aile lointaine du bâtiment. Mais Betty se dit que ça devait faire partie du plan. Le plan, se dit-elle, était que Chevalier devait leur tomber dessus au moment où elle ouvrirait le coffre. Il signalerait ensuite leur présence aux gardes à l’extérieur qui viendraient les arrêter avec les livres de codes dans les mains. Son cerveau tournait dans tous les sens. Elle savait qu’elle devait faire quelque chose pour sauver cette mission et elle devait le faire maintenant.

D’un coup, Betty se leva du divan et commença à enlever sa robe par-dessus sa tête. Elle la jeta par terre. Brousse la regarda avec étonnement. Elle enleva sa combinaison de soie et la jeta juste à côté de la robe. "Tu es folle ?"  demanda-t-il confus et stressé. Elle continuait de se déshabiller, enlevant ses bas. "Je ne crois pas", dit-elle alors que les nylons arrivaient sur le tas par terre. "Mais on verra. Imagine que quelqu’un arrive !", lui dit  Brousse. "Qu’est-ce que tu fais-là ? C’est exactement ce à quoi je pense" répondit Betty alors qu’elle défaisait son soutien-gorge. "Imaginons que quelqu’un entre en ce moment !" Elle enleva sa culotte, et d’un geste gracieux de la jambe la jeta sur le tas de vêtements. Elle se tenait entièrement nue, à l’exception du collier de perles autour de son cou. Elle n’avait aucune honte, aucune inhibition. Elle se tenait à l’aise et confiante. Maintenant qu’elle était nue, elle expliqua sa stratégie à Charles. "Pourquoi sommes-nous ici ?" demanda-t-elle de façon rhétorique. "Nous sommes ici pour faire l’amour. Qui fait l’amour avec ses vêtements alors qu’on pourrait les enlever ? Si tu veux bien m’aider, lève-toi et commence à te déshabiller aussi !" Elle dit cela d’un ton sec et insistant. Elle lui fit comprendre que chaque instant comptait. Brousse n’avait toujours pas vraiment compris le plan de Betty, mais il lui faisait confiance. Il enleva sa veste, retira sa cravate et ôta sa chemise. Il était en train d’enlever sa ceinture quand la porte s’ouvrit. Un rayon de lumière brillante scannait la pièce, s’arrêtant soudainement à hauteur de Betty. La lumière s’arrêta, illuminant sa nudité. "Oh la la", dit Betty dans une voix plus enjouée que choquée.

Elle essayait de se couvrir avec les mains, mais c’était une tentative délibérément maladroite. Elle voulait que le gardien se rince l’œil. Il devait oublier toutes ses suspicions passées et n’avoir plus en tête que l'idée que le couple est entré dans l’ambassade avec une seule idée passionnée. "Je suis sincèrement désolé, Madame, "  bredouilla le gardien alors qu’il éteignait finalement la lampe-torche. Déboussolé, il se dépêcha de fermer la porte derrière lui. D’une voix triomphante, Betty dit à Charles : "Il y avait de la méthode dans ma folie".

Dès qu’elle fut convaincue d’avoir embarrassé le gardien et que celui-ci s’était réfugié dans son bureau au sous-sol, Betty remit uniquement sa combinaison de soie ; elle voulait pouvoir se déshabiller rapidement s’il revenait, puis se dirigea vers la salle des codes. Elle emprunta ce couloir désormais familier qui mène au bureau de l’attaché. La fenêtre s’ouvrit facilement et elle pointa sa lampe-torche dans la pénombre. Un flash rapide, puis un deuxième. Quelques minutes plus tard, le Cracker grimpait une échelle et se tenait à côté d’elle. Le coffre s’ouvrit à la première tentative du Cracker. Elle regarda à l’intérieur et vit deux livres de codes. "Merci", c’est tout ce qu’elle était capable de dire. Ses mots s’adressaient au Cracker, mais aussi à tous les dieux qui veillaient sur elle du haut du paradis des opérations spéciales. Les livres à la main, le Cracker disparut le long de l’échelle, et Betty le regarda disparaître dans la nuit. Un des hommes de l’OSS débarrassait l’échelle, prenant juste le temps de faire un pouce en l’air à Betty avant de disparaître lui aussi. Puis, l’attente commença.

D’après le plan de Huntington, il faudrait trois heures pour photocopier les livres. Un laboratoire avait été installé dans l’appartement 215B à l’hôtel Wardman Park. Il avait promis que les livres seraient de retour avant 4 heures du matin. Ça serait ainsi plus sûr d’utiliser l’échelle juste avant le lever du soleil. Puis, Betty pourrait remettre les livres dans le coffre. Mais maintenant, tout ce qu’elle avait à faire était d’attendre. Betty enchainait les cigarettes. Elle regardait par la fenêtre et quand elle vit une forme au loin dans les buissons, elle espéra que c’était un agent de l’OSS, et non pas un du régime de Vichy qui venait reprendre les livres avant qu’elle ne les retourne dans le coffre.

Elle entendait la radio du gardien et essayait de s’oublier dans la musique. Mais quand la musique s’arrêta, elle ne pouvait pas savoir si c’était une raison de se détendre car Chevalier allait dormir, ou bien si c’était parce que les autres gardes de l’ambassade allaient entrer par la porte principale. Il était enfin 4 heures du matin et le soleil ne tarderait pas à se lever. Elle était habillée et se tenait prête à côté de la porte principale, attendant l’agent de l’OSS qui devait ramener les deux livres. Elle sortit dans la rue. La lumière était désormais plus claire. Bientôt, le personnel de ménage allait arriver, et alors il serait impossible de remettre les codes en place. Si les livres n’étaient pas à leur place, s’il y avait la moindre suspicion, le commandement du régime de Vichy donnerait immédiatement l’ordre de changer les codes. Et les deux livres auraient la même valeur que les journaux de la veille.

A 4h30, Betty demanda à Charles s’ils devaient partir. Si les choses se passaient mal, ils devraient fuir avant de se faire arrêter. Brousse l’écoutait mais sans lui répondre. Il savait qu’elle parlait sans conviction. Il savait qu’elle ne partirait jamais. Dix minutes plus tard, elle vit un homme accourir vers les marches de l’ambassade. Il tenait les livres sous son bras. Il lui tendit sans dire un mot et elle ferma la porte doucement. Elle courut vers le bureau de l’attaché avec le Graal entre ses mains. Betty était sur le point de remettre les livres dans le coffre quand elle se mit à hésiter. Spontanément, elle prit un des livres, l’approcha de ses lèvres et l’embrassa. Elle répéta le geste, pressant ses lèvres rapidement contre l’autre livre. C’était un moment solennel, le couronnement d’une promesse qu’elle avait faite. Il était un peu après 5 heures du matin quand Betty et Brousse, amants amoureux l’un de l’autre et du monde, partirent de l’ambassade. Quand ils arrivèrent à Wardman Park, ils ne pensaient pas à dormir. Ils devaient d’abord faire quelque chose : frapper sur la porte de la chambre 215B.

Un officier de la Marine américaine les accueillit en grande pompe. Ils venaient en effet de réussir un sacré coup. Le petit appartement était plein d’équipements – lumières, caméras, trépieds et des tas de câbles. Des techniciens et des agents allaient et accouraient de partout. Et séchant un peu partout, sur les coussins, les chaises, sur le sofa et les tapis, se trouvaient les tirages photo des livres de codes. Elle avait réussi. Elle avait volé les codes.

Deux jours plus tard, les codes étaient aux mains d’experts à Bletchley Park en Angleterre. Ils en firent bon usage : il manquait des pièces au puzzle qui allait permettre de déchiffrer le code Enigma utilisé par le régime de Vichy. Et pendant que les experts travaillaient en Angleterre, ceux de l’OSS utilisaient immédiatement les codes pour déchiffrer les communications navales de Vichy dans le monde entier. Tous les messages de Vichy au commandement général allemand, à leurs missions diplomatiques dans l’hémisphère Ouest, à leurs navires de guerre à Toulon, Casablanca et Alexandrie – tout était lu par les services secrets américains quelques heures après émission.

Mais l’usage le plus important des codes s’est fait avant et pendant le débarquement en Afrique du Nord. Des équipes opérationnelles de l’OSS se sont positionnées derrière les lignes ennemies avant les premières attaques, sachant où les ennemis allaient se positionner. 33 000 soldats alliés ont débarqué sur les plages d’Alger, guidés par les informations recueillies depuis les messages secrets de Vichy. L’aviation alliée a bombardé les navires français avec une précision diabolique, en grande partie car ils pouvaient lire les communications ennemies. Les soldats américains ont refoulé 9 000 soldats français hors des dunes de Saint-Cloud à l’extérieur d’Oran, lors d'une bataille épique. C’est une victoire qui aurait été bien plus difficile sans les codes. Toute la force alliée avançait sereine et certaine que le régime de Vichy n’avait aucune idée du débarquement imminent. Une année noire auparavant, les forces de l’Axe semblaient mener une irrésistible avancée sur tous les fronts. Mais après le succès revigorant en Afrique du Nord, Churchill dit à la Chambre des communes : "Ce n’est pas la fin. Ce n’est même pas le début de la fin, mais c’est peut-être la fin du commencement." Le débarquement en Afrique du Nord a radicalement changé le cours de la guerre. Et quel rôle a joué Betty dans tout ça ? A peine cinq mois après s’être trouvée nue dans le hall de l’ambassade du régime de Vichy à Washington, elle était aux côtés de Huntington dans un train en direction de New York. Les journaux de cette semaine de début novembre étaient pleins de nouvelles enthousiastes sur l’Afrique du Nord. Huntington prit une copie du Washington Post et la tendit à Betty. Il lui tendit solennellement, comme si c’était une médaille. Elle regarda le journal, puis le rendit, perplexe. Alors il lui expliqua. "Les troupes américaines et britanniques ont débarqué en Afrique du Nord et n’ont quasiment pas rencontré de résistance de la part de l’ennemi" dit-il. La raison pour laquelle il n’y avait aucune résistance est un secret militaire, mais je pense que tu es en droit de savoir que c’est grâce à tes codes. Ils ont changé le cours de la guerre". 

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