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Tenaille

Ce que vivent et ressentent les Français musulmans dans la France des attaques terroristes islamistes en série

Publié le 05 août 2016
Pris en tenaille entre l'idéologie meurtrière des terroristes islamistes et une société qui leur demande régulièrement de se désolidariser de ces actes même quand ils n'ont rien à voir avec eux, les musulmans français vivent aujourd'hui une situation complexe.
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Pris en tenaille entre l'idéologie meurtrière des terroristes islamistes et une société qui leur demande régulièrement de se désolidariser de ces actes même quand ils n'ont rien à voir avec eux, les musulmans français vivent aujourd'hui une situation complexe.

Atlantico : Alors que les récents attentats à justification djihadiste ont beaucoup fait parler ces derniers jours dans la sphère publique française, quel est le ressenti de la population musulmane française face à cette situation, eux qui sont en quelque sorte pris entre le marteau et l'enclume ? Qu'avez-vous été amené à observer, tant chez les musulmans que chez les personnes issues de l'immigration ?

Hayette Hamidi : Pour la population de confession musulmane que je côtoie au quotidien autour de moi, c'est l'effroi et la consternation la plus complète. C'est d'abord un sentiment effroyable qui envahit les cœurs des uns et des autres face à une telle barbarie. Elle est profondément choquée par ce nouvel acte terroriste qui touche la société française. Cette composante comprend également qu'il existe une défaillance sécuritaire dans notre pays contribuant à un sentiment de crainte encore plus accrue.

Ensuite, la nature islamiste de cet acte terroriste doit être un électrochoc supplémentaire pour la population musulmane de notre pays. Depuis les tueries de Toulouse et Montauban de mars 2012, nous sommes confrontés à des attentats dont les motivations viennent se nourrir d'un radicalisme qu'il faut dénoncer et éradiquer avec force.

Victime également de cette barbarie dans sa chaire, elle prend conscience qu'il faut dépasser la simple réaction de condamnation et le souhait de ne pas sombrer dans les amalgames et les confusions. Partie intégrante de la société française, elle a une responsabilité supplémentaire dans l'action visant à éradiquer tout terreau de radicalisation en son sein.

Aussi, un ressentiment de peur de se voir stigmatiser est de plus en plus prégnant. Les actes criminels à l'encontre des musulmans sont de plus en plus nombreux. Alors même que la stratégie de Daech est de voir la population musulmane se couper de la nation française, elle résiste dans ces épreuves douloureuses et fait bloc avec le reste de la population.

Ghaleb Bencheikh : Tout d'abord, je ne suis pas sûr qu'il faille nécessairement lier l'immigration à l'islam systématiquement. Indépendamment de cela, il est vrai que la couche, la composante ou la frange des musulmans de France se trouve entre le marteau et l'enclume. Le marteau de Daech, cette monstruosité idéologique, religieuse, criminelle et terroriste, et de l'autre côté le fait d'être systématiquement sommé de se désolidariser et être pris indistinctement comme étant solidaire de fait, si ce n'est de droit, avec l'ignominie qui s'abat sur le pays d'une manière générale.

C'est un sentiment de malaise, j'imagine même de honte. On souffre doublement ou triplement quand le criminel est issu des rangs, de la famille, du groupe, etc. Et surtout si l'on se dit soi-même croyant en les valeurs de bonté, de miséricorde, de solidarité, d'ouverture, d'amour, etc. Par ailleurs, j'imagine que le musulman lambda ne voit pas non plus que les hiérarques (ceux qui sont censés parler au nom de cette tradition) expliquer, communiquer suffisamment. Il y a de plus en plus de prises de paroles et d'initiatives louables maintenant, mais je parle de cette accumulation de faits qui ont rendu la vie pesante.

Franck Frégosi : Je crois que les musulmans de France ont été au diapason de la réaction de l’ensemble de la population. On a constaté un effarement face à un énième drame sanglant (à Saint-Etienne-du-Rouvray), face à une nouvelle étape dans la surenchère de la violence exercée par certains éléments radicalisés liés à Daech. La symbolique particulière de voir un prêtre exécuté dans son église alors qu’il célébrait un office a peut-être encore plus marqué les esprits des musulmans : ils se sont sentis heurtés par ce geste, qui porte directement atteinte à l'expression d'un culte. Les musulmans, eux qui n'ont de cesse de militer pour que le libre exercice de leur culte soit assuré, sont donc peut-être encore plus touchés par cet acte envers une personne qui, dans la tradition musulmane, est habituellement hautement considérée (un homme de Dieu). Il y avait déjà une sorte de stupeur face à la multiplication des attentats, notamment après celui de Nice, mais les personnes que j'ai rencontrées étaient d'autant plus touchées par l'idée qu'un homme de religion accomplissant son devoir puisse être tué.

Ces personnes ont vite compris qu'on cherchait à distiller dans l'esprit du reste de nos compatriotes que les musulmans étaient mis en cause dans cet acte. Nous avons constaté la mobilisation extrêmement rapide de tous les responsables du culte musulman suite à l'attentat de Saint-Etienne-du-Rouvray, d'une part pour s'associer à l'indignation nationale, mais aussi pour dire qu'ils se sentaient concernés comme tout un chacun, et peut-être même encore plus compte tenu de la dimension religieuse de ce dernier drame, quand on connaît l'histoire de la tradition islamique et l'importance qu'on accorde aux hommes de religion des autres religions.

À l'échelle d'une commune du Vaucluse que je connais bien (11 000 habitants), c'était l'effarement complet de toute la population, avec une réaction extrêmement rapide des acteurs locaux musulmans, notamment à l'appel du CFCM, qui a été à la hauteur. Dans cette ville, il y eut ce dimanche une fête patronale (la Sainte-Anne), célébration religieuse par excellence, et nous avons vu les paroissiens catholiques, qui croisent d'habitude les musulmans dans la rue sans leur parler, parler avec les musulmans présents à l'office du village. Au mois de décembre dernier, la mosquée du lieu avait fait l’objet d’une profanation islamophobe. Un vieux paroissien m'a demandé de lui présenter le président de la mosquée, ce que j'ai fait, pour le remercier chaleureusement de la présence de sa communauté à l’occasion de l’office dominical. J'ai assisté à la cérémonie, et quand le prêtre a pris la parole pour saluer la présence des musulmans, ces derniers ont été ovationnés en plein office. C'est assez rare pour le signaler, et cela s'est vu dans plusieurs petites communes, loin des grands centres urbains. On peut regretter qu'il faille des drames pour que cela se produise, mais cela a en tout cas été un geste fort d'un côté comme de l'autre.

Je pense que les choses ne seront plus comme auparavant : des contacts ont été noués et nous avons vu des demandes de part et d'autre pour que les gens puissent se parler et se rencontrer. Il se trouve que je faisais une conférence sur le fait religieux en France la veille dans le cadre de cette paroisse, et j'ai ressenti le même sentiment, avec des gens qui ont franchi le pas pour aller se parler, des catholiques et des musulmans.

Il y avait déjà eu le drame de Charlie Hebdo et de l'Hyper Casher de la porte de Vincennes, puis les massacres de novembre, puis le drame de Nice et l'égorgement du père Hamel… Il y a effectivement d'une part ceux qui essayent de distiller la dissension, mais la réaction que j'ai pu observer chez les musulmans, c'est une volonté des acteurs de terrain de ne pas tomber dans ce piège tendu.

Achour Maurad Cheurf : Ce que vit la France avec ces attentats et la possibilité d'être touché n'importe où et n'importe quand est inédit pour une génération comme la mienne (j'ai 47 ans et n'ai pas connu la guerre en tant que telle).

Le fait que les auteurs de ces actes odieux soient identifiés comme des musulmans radicaux touche forcément, directement ou indirectement, une personne qui comme moi a une proximité avec la communauté musulmane. Pratiquant ou non, j'ai un patronyme qui ne pose aucune doute sur cette appartenance. Forcément, on est touché, car c'est odieux et car on se sent concerné puisque les médias écrits, télévisuels ou radiophoniques parlent de musulmans, mettent en avant des Unes avec des djihadistes, des musulmans voilés, etc.

Si je prends simplement le côté attentats-radicaux-djihadistes, je ne me sens pas du tout concerné dans le sens coupable. Quand on demande d'ailleurs à cette "communauté" musulmane de réagir, je ne peux m'empêcher de penser que je crois plutôt à la République une et indivisible. J'ai une certaine déception de ce point de vue-là. On ressent bien une volonté, une pression pour vous forcer à réagir à partir du moment où vous êtes identifié comme musulman. On vous force à vous situer par rapport à ça, "ça" étant évidemment le djihadisme.

À titre personnel, je ne me sens pas obligé de répondre à cette "pression" et de dire que je suis d'accord ou pas. Mais je peux comprendre qu'une partie de la population puisse en arriver à déterminer qui est qui, dans cette guerre où on a un ennemi pas véritablement identifié. Et à défaut d'identifier un ennemi, je peux comprendre que l'on cherche à identifier ceux qui ne le sont pas. Si on veut identifier un ennemi, cela commence par identifier ceux qui ne le sont pas.

Certains responsables politiques et certains experts ont relevé qu'une fraction des musulmans appartenaient à une "zone grise", c'est-à-dire qu'ils partagent en partie l'action des djihadistes, tout en ne tombant pas dans le terrorisme. Là encore, qu'avez-vous pu observer de l'impact de la vague d'attentats sur ces individus (prise de conscience, radicalisation, etc.) ?

Ghaleb Bencheikh : Il y a différentes explications et stratifications d'analyse à la situation que nous vivons. Il y aurait l'explication d'ordre social, mais elle n'est pas suffisante. Ce n'est pas parce qu'on est dans la misère qu'on va tuer des gens. Malheureusement, beaucoup parmi les marginalisés et ceux qui ont un ressentiment contre le reste de la nation se sont retrouvés dans le discours des djihadistes de type "de toutes façons vous n'aurez rien quoi que vous fassiez, venez nous rejoindre dans notre territoire prospère, digne et égalitaire". Quelques-uns parmi nos compatriotes et les musulmans de France auraient été sensibles à ce type de discours, ce qui expliquerait les départs qui, en proportion, sont nombreux en France.

Nous avons eu Magnanville, où un officier de police a été égorgé avec son épouse devant leur enfant. Cette horreur a révulsé tout le monde et atteint la conscience des êtres humains. Nous avons ensuite eu l'attentat de Nice, avec les corps déchiquetés, notamment ceux d'enfants. Et enfin Saint-Étienne-du-Rouvray, l'assassinat d'un prêtre qui célébrait la messe dans une église, censée être un lieu de culte et de Dieu. J'imagine qu'après cette récurrence d'attentats, y compris ceux qui auraient été tentés, sensibles à ces discours, ceux qui se trouvent dans la "zone grise" que vous évoquez, se sont rendus compte qu'il faut dire stop à tout cela à un moment donné, dans une sorte d'éveil, de prise de conscience. Quelque part, cela a joué plutôt d'une manière contre-productive pour Daech, comme un repoussoir. Cette zone grise est devenue tranchée, nette. Je ne sais pas encore si c'est noir ou blanc, j'espère que c'est du côté blanc.

Hayette Hamidi : A mon sens, la barbarie et l'inhumanité des actes perpétrés touchant toutes les composantes de notre société - avant l'attentat contre l'église catholique et le prêtre Jacques Hamel, je rappelle que les terroristes ont touché la composante juive de notre pays tant à l'école de Toulouse qu'à l'Hyper Casher de la Porte de Vincennes, l'institution militaire à Mautauban, la liberté d'expression à travers les journalistes de Charlie Hebdo, ainsi que des centaines de nos concitoyens innocents à Paris et à Nice - ne peuvent être que dénoncées par des êtres normalement constitués. La population de confession musulmane éduquée religieusement et spirituellement ne peut en aucun cas partager une quelconque idée avec les terroristes. Cela me paraît complètement inconcevable. 

Néanmoins, il ne faut pas être naïf : il existe un terreau favorisant directement ou indirectement la radicalisation, et par conséquent le terrorisme. Manifestement, depuis les tueries de 2012, l'ensemble des acteurs de la sûreté de notre pays, mais également les acteurs des institutions musulmanes de notre pays à l'échelle nationale ou locale, n'ont pas réussi à éradiquer ces foyers de radicalisation. Je suis consciente que cela n'est pas totalement évident avec notre culture ou philosophie de liberté, mais je suis convaincue qu'il faille mettre tous les moyens possibles pour protéger les Français. Notre responsabilité est de s'employer plus encore à ne plus subir ces actes barbares.

Franck Frégosi : Par principe, une zone grise est difficile à déterminer. Ce qui est certain, c'est que dans les composantes de l'islam de France, toutes sensibilités confondues, face à de tels défis la réponse doit être unanime. Chacun peut ensuite avoir sa manière de réagir, mais le fond est le même : il y a une forte prise de conscience des risques que font courir un certain nombre de sensibilités et de discours qui veulent que la société française implose de l'intérieur.

Il y a une prise de conscience au-delà du CFCM, la preuve c'est que l'UOIF s'est associée à toutes les démarches du CFCM alors qu'elle n'en fait pas partie. Il y a une volonté des autorités d'accompagner le processus de normalisation des relations avec l'islam.

À ce jour, je n'ai pas observé d'attitudes dissidentes, si ce n'est que les gens disent réagir en tant que citoyen français lambda, et non en tant que musulman. Les musulmans sont des citoyens à part entière et l'ont témoigné – je pense – à cette occasion, ce qui n'empêche pas bien sûr certains acteurs publics de souffler sur les braises et de faire comme si les musulmans n'étaient pas à la hauteur de ce que l'on attendait d'eux. On avait déjà vu avec l'attentat de Nice, où des musulmans figuraient parmi les victimes : tous les citoyens sont sur le même pied d'égalité. On a voulu faire des morts, c'est tout.

Et il y a eu enfin ce drame où un prêtre a été exécuté, et je pense qu'y compris dans notre société profondément sécularisée, où le religieux est relégué dans la sphère privée, cet acte a été unanimement considéré comme abominable. On s'en prend à un symbole et un lieu sacré, supposé être un lieu de paix.

Achour Maurad Cheurf : Je pense qu'il ne s'agit pas que d'une fraction. La population est aujourd'hui divisée, peut-être à cause des événements, mais il y a aussi différentes politiques (notamment de la ville) qui ont amené à ce que les communautés se divisent. Quand on veut parler à un individu,on a ainsi besoin de savoir à quelle communauté il appartient pour mieux adapter le discours à lui tenir. On n'est donc plus dans la fraction, mais dans une réelle fracture sociale. Ce n'est pas qu'un problème de djihadisme. Il y a aujourd'hui une vraie défiance envers l'autorité, les politiques, les médias, de tout ce qui fait la société dans notre pays. J'ai remarqué cela depuis à peu près 2002, qui n'est pas une date prise au hasard (Jean-Marie Le Pen au deuxième tour de la présidentielle). Des jeunes loups de la politique en ont fait un fonds de commerce pour apparaître sur la scène politique, droite et gauche confondues. Même le discours de la gauche s'est radicalisé, quelque part. Aujourd'hui, 14 ans après, on voit bien que la population, au moindre petit problème, est prête à descendre dans la rue et envoyer des pavés.

Évidemment qu'il y a dans cette population musulmane des gens qui essayent d'expliquer les évènements d'aujourd'hui par les défaillances d'une certaine politique de la ville, qui a ghettoïsé, creusé les inégalités, etc. On y croit ou on n'y croit pas, mais c'est une réalité. À un moment donné, certains pourront à l'extrême avoir des propos qui peuvent choquer, sans penser réellement ce qu'ils disent. D'autres y croient vraiment, mais ils sont - je pense - une infime minorité. Cette zone grise dont vous parlez, ces gens qui adoptent le discours du radical sans le passage à l'action, existe, c'est certain.

Un autre enjeu à soulever ici serait d'essayer de savoir comment on peut, avec deux ou trois sites Internet, réussir à radicaliser des gens en 15 jours et les rendre suicidaires pour une cause dont ils ne comprennent rien. Pour arriver à cela, il faut bien que le terreau soit tellement fertile qu'on n'a pas besoin de grand-chose pour faire pousser des thèses radicales et suicidaires. Les déceptions sont aujourd'hui tellement fortes, et depuis tellement longtemps, que n'importe qui peut se radicaliser et se transformer en un révolutionnaire actif.

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lepaysan
- 05/08/2016 - 06:18
les musulmans de France doivent choisir leur camp
Pour l'instant, ils brillent par leur passivité, donc par leur acceptation.
Olivier62
- 04/08/2016 - 13:26
Encore et toujours la langue de bois
On nage comme d'habitude dans le déni du réel et la culture de l'excuse. Les véritables causes ne sont évidemment pas évoquées :
1) d'abord le rôle de l'Islam et de ses sourates violentes, qui appellent explicitement à la violence envers les "mécréants". Qu'on le veuille ou non, c'est au nom de cette religion que se commettent ces crimes !
2) le rôle de l'immigration de masse, qui a crée de véritables enclaves de population étrangère, qui n'a pas la moindre envie de s'assimiler ni de s'intégrer, et qui reste dans une position de défiance et de violence vis-à-vis de la France.
thymthym711
- 03/08/2016 - 23:43
Areligieux
Quelle que soit la religion, si dans les textes qui la fondent il y a le moindre appel à la violence, ou la moindre prétention à être la seule à détenir la vérité, ou la moindre velléité de s’imposer aux hommes, ou la moindre menace de châtiment éternel alors il faut lui tourner le dos et surtout ne rien faire qui puisse l'aider à se développer ou simplement à exister.
Au point où je me trouve sur le chemin de la vie je ne peux que me dire areligieux. Cela ne signifie pas que je pense que la vie, y compris celle des hommes, est le fruit du hasard et qu’il n’y a rien après la mort. Par contre, même si l’on pouvait me prouver que tout se termine à la mort biologique cela ne changerait rien à l’idée que j’ai de l’honnête homme, de l’homme de bien.