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Pensée SMS : l’hypothèse des textos et des réseaux sociaux qui plomberaient notre capacité de réflexion vérifiée par une expérience scientifique

Publié le 08 avril 2016
L’étude intitulée "Social media, texting, and personality : A test of the shallowing hypothesis", menée par Lagan E. Annisette et Kathryn D. Lafreniere à l’Université de Windsor au Canada, pointe une corrélation entre un usage abondant des réseaux sociaux et des performances scolaires et réflexives moins bonnes que celles d’élèves/étudiants dont la fréquentation des médias sociaux est plus modérée.
Nathalie Nadaud-Albertini est docteure en sociologie de l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales et correspondante au Centre de Recherche sur les Médiations de l’Université de Lorraine.  
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Michael Stora est psychologue-psychanalyste, président de l’OMNSH (Observatoire des Mondes Numériques en Sciences Humaines)
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L’étude intitulée "Social media, texting, and personality : A test of the shallowing hypothesis", menée par Lagan E. Annisette et Kathryn D. Lafreniere à l’Université de Windsor au Canada, pointe une corrélation entre un usage abondant des réseaux sociaux et des performances scolaires et réflexives moins bonnes que celles d’élèves/étudiants dont la fréquentation des médias sociaux est plus modérée.

Atlantico : Pensez-vous que l'étude "Social media, texting, and personality : A test of the shallowing hypothesis", qui déduit que les médias sociaux nuisent au processus d'apprentissage, correspond à une réalité ?

Nathalie Nadaud-Albertini : L’étude intitulée Social media, texting, and personality : A test of the shallowing hypothesis menée par Lagan E. Annisette et Kathryn D. Lafreniere à l’Université de Windsor au Canada  pointe une corrélation entre un usage abondant des réseaux sociaux et des performances scolaires moins bonnes que celles d’élèves/étudiants dont la fréquentation des médias sociaux est plus modérée.

Si l’on suit cette étude, pour comprendre en quoi ce type de médias peut interférer dans le processus d’apprentissage, il suffit de s’intéresser à la répartition du temps des élèves/étudiants. Pour certains, les réseaux sociaux jouent, en effet, le rôle de la fenêtre par laquelle l’élève regarde pour s’évader de la classe ou de ses devoirs en rêvassant, ou du voisin avec qui on chuchote ou à qui on fait passer un petit papier. Ainsi, le temps que l’on consacre aux médias sociaux est du temps retranché au temps de l’apprentissage académique. La différence entre la situation ante-numérique et l’époque actuelle est qu’il est bien plus facile d’avoir accès aux médias sociaux qu’aux modes d’évasion non numériques. De plus, ces derniers étaient facilement repérables par un adulte et surtout ils s’épuisaient relativement vite. A contrario, dans la mesure où ils sont sans cesse alimentés, les médias sociaux fournissent en continu des contenus et des discussions susceptibles de permettre à la distraction de se poursuivre.

Michael Stora : Les réseaux sociaux ne poussent pas à l'apprentissage et à la réflexion pour plusieurs raisons : 

- La première est le fait que les messages postés sont souvent très courts (140 caractères pour Twitter), et donc ne permettent pas de développer le fond de sa pensée. Même si certains postent des phrases plus ou moins philosophiques de temps en temps, sorties de leur contexte, elles n'apportent pas grand-chose ; 

- La deuxième est que les réseaux sociaux supportent très mal la contradiction, c'est-à-dire l'échange de points de vue différents. Or, c'est précisément dans cette dynamique que l'on apprend des choses. La plupart des messages sont très consensuels et majoritairement positifs, et si un message posté s'oppose à la pensée dominante sur un sujet, les échanges montent très vite et sont souvent très violents envers la personne qui a un avis différent, coupant cours assez vite à l'échange ;

- La troisième chose que l'on peut souligner, c'est que les personnes trop présentes sur les réseaux sociaux sont en fait parfois en dépression. Or, il a été prouvé par de nombreuses études qu'un état dépressif empêchait d'apprendre et de raisonner; par conséquent, ces personnes ultra-présentes sur les médias sociaux n'ont pas tendance à élever le débat ;

- Enfin, il est intéressant de souligner que l'accès trop facile à l'information tue en quelque sorte la démarche de recherche. En général, quand on cherche des informations sur quelques chose, on se contente de cliquer sur les trois premiers liens sortants du moteur de recherche, qui vont dans le même sens, et on s'estime informé. Alors qu'une vraie recherche sur le Web consiste à aller plutôt jusqu'aux pages 5/6 du moteur de recherche, où l'on peut trouver des informations qui vont dans l'autre sens de ce qu'on cherchait. On peut dès lors véritablement apprendre quelque chose, et se forger sa propre opinion. 

Pouvez-vous expliquer comment les médias sociaux interfèrent/nuisent au processus de réflexion existentielle ?

Nathalie Nadaud-Albertini : L’étude Social media, texting, and personality : A test of the shallowing hypothesis réalisée par Lagan E. Annisette et Kathryn D. Lafreniere à l’Université de Windsor au Canada  met en évidence une corrélation entre un fort usage des réseaux sociaux et une faible tendance à la réflexion sur le monde et sur soi.

Si l’on abonde dans le sens de cette étude, on peut considérer que les médias sociaux, avec leurs échanges permanents et leurs notifications abondantes, ne laissent pas assez de place à la vacance en termes de temps et de solitude. Ils rendent ainsi difficile la prise de distance pour réfléchir sur le monde, sur soi, sur les autres, cerner certaines problématiques, et développer sa propre façon d’y répondre.

Il ne vous aura pas échappé que j’utilise des précautions pour répondre aux questions que vous venez de me poser. Elles proviennent du fait que l’étude à partir de laquelle nous réfléchissons comporte des limites, dont certaines sont mentionnées par les auteures elles-mêmes. Il s’agit, en effet, d’un travail qui émet des hypothèses demandant à être confirmées ou infirmées par des recherches ultérieures.

L’une des limites de cette étude est sa méthodologie. Elle repose sur des corrélations à partir d’auto-déclarations des participants. Ce qui pose deux problèmes.

Le premier : une corrélation n’indique pas un rapport de causalité. Si je vous dis que le taux de natalité est plus élevé en Alsace que dans les autres régions de France et qu’en Alsace il y a plus de cigognes qu’ailleurs en France, je pointe une corrélation entre la natalité et la présence de cigognes. On ne peut pas en conclure pour autant que les cigognes apportent les bébés…

Le second problème concerne l’auto-déclaration. Ce procédé implique une appréciation subjective de soi qui n’est pas forcément juste parce que l’on n’a pas toujours conscience de qui l’on est, des normes et des valeurs auxquelles on tient, et de nos comportements effectifs. Une étude au long cours des usages des réseaux sociaux et des contenus échangés serait un complément bienvenu, d’autant plus que seulement trente minutes ont été accordées à chaque participant.  

Je ne dis pas que l’étude est erronée. Simplement qu’elle demande à être complétée. C’est pourquoi dans mes réponses, y compris dans celles que je vous fais ci-dessous, je m’efforce de pondérer l’interprétation qui pourrait en être faite.

Alors qu'a priori les médias sociaux sont censés nous enrichir intellectuellement, peut-on en conclure, au contraire , qu'ils rendent notre mode de pensée superficiel ? Si oui, pourquoi ?  Avez-vous des exemples concrets ? 

Nathalie Nadaud-Albertini : Il s’agit surtout de savoir à quel mode de pensée on a affaire sur les réseaux sociaux. Ce n’est pas une pensée qui se situe dans l’abstraction de la conceptualisation. C’est plutôt une forme de pensée en action à travers une oralité écrite. C’est-à-dire que ce sont des écrits tellement courts et rapides dans l’échange qu’ils sont assimilables aux conversations que l’on peut avoir dans la vie quotidienne, auxquelles on est tellement habitué qu’on ne juge pas utile de réfléchir à leurs contenus et enjeux. A travers les sujets abordés, y compris les plus triviaux, on débat sans s’en apercevoir des normes et des valeurs qui ont cours dans notre société, de ce que l’on estime acceptable ou non etc. Autrement dit, c’est une forme d’espace public de débat où l’on n’a pas conscience de débattre.  

Je prends un exemple qui concerne les réseaux sociaux en lien avec un genre télévisuel que l’on associe à la désertion de la pensée autant chez les participants que chez les téléspectateurs, à  savoir : la téléréalité. Les médias sociaux liés aux candidats sont particulièrement riches en polémiques. On y voit notamment des passes d’armes entre détracteurs et partisans des candidats verser souvent dans l’insulte ou le harcèlement. C’est dire si la forme est au plus loin du débat idéal, c’est-à-dire rationnellement argumenté et s’articulant autour de problématiques clairement identifiées. Pourtant, si l’on s’intéresse au contenu, on s’aperçoit qu’à travers les discussions, polémiques ou invectives entre les différents intervenants, bon nombre de normes de notre société sont discutées.

A cet égard, le cas de Nathalie Andréani, candidate de Secret Story 8 puis des Anges 7 et des Vacances des Anges est un exemple intéressant. Quadra sexy en couple avec un homme de vingt ans son cadet lors de l’émission d’Endemol qui l’a fait connaître, elle est la cible répétée de détracteurs acharnés. Ils lui reprochent de ne pas incarner une féminité " acceptable " au sens où ils estiment que son comportement mettant en valeur son potentiel de séduction est incompatible avec son âge et son statut de mère de deux enfants. Ses supporters, à sa suite, revendique son droit à vivre sa vie comme elle l’entend. Les polémiques autour de cette candidate sont donc un débat à fleurets non mouchetés sur la place des femmes et leur liberté. Aucun débattant n’a réellement conscience de traiter d’un sujet de société important. Pourtant, c’est bien le cas.

Autrement dit, les médias sociaux sont des arènes numériques de débat des normes et des valeurs qui ont cours dans notre société, y compris lorsque l’on s’y attend le moins.

Les institutions générant du savoir (école, monde religieux, monde politique), qui poussent à l'utilisation de ces médias sociaux, n'ont-elles pas encore saisi comment les utiliser à bon escient, ou est-ce que les médias sociaux sont tout simplement des outils inadaptés au développement de la réflexion humaine ? 

Nathalie Nadaud-Albertini : Il y a deux dimensions à prendre en compte pour répondre à cette question.

La première est qu’on ne peut pas confondre le canal utilisé avec le contenu.  Ce n’est pas parce que l’on utilise Facebook, Twitter, Instagram et autres que l’on met en ligne des contenus identiques. Pour mieux comprendre, on peut rapprocher cela de la presse. D’un côté, on a la presse d’information, et de l’autre, la presse people. Les contenus sont très différents et les usages le sont tout autant. Cette distinction vaut également pour les médias sociaux. En effet, les institutions générant du savoir et de la réflexion utilisent souvent les réseaux sociaux de façon distincte des médias classiques de divertissement. Dans le premier cas, le contenu est souvent plus informatif et s’inscrit relativement clairement dans une discussion qui a également cours dans d’autres lieux de débat institutionnalisés et reconnus comme tels.  Dans le deuxième cas, les participants, qu’il s’agisse des titulaires des comptes suivis ou de ceux qui commentent, n’ont absolument pas conscience de participer à des débats dont les enjeux relèvent parfois du sociétal, voire du politique.

La deuxième dimension à prendre en considération pour répondre à votre question rejoint cette absence de conscience de l’importance des enjeux de la discussion à laquelle on prend part lorsqu’elle s’exerce dans des arènes non officiellement désignées comme lieux de débats (les médias sociaux liés à la télévision de divertissement par exemple). Cette absence de conscience s’explique de deux façons :

- On perçoit les médias sociaux comme appartenant à la trompeuse évidence du " simplement là " avec laquelle on envisage la vie quotidienne qui paraît aller tellement de soi qu'il semble inutile de l'interroger. ;

- On considère que, dans la mesure où le support numérique n’est pas officiellement estampillé comme lieu de débat, tout usage verse dans le superficiel, le trivial, l’inutile etc.  

C’est donc moins le fait que les institutions liées au savoir ne maîtrisent pas l’usage des médias sociaux ou l’inadéquation de ces derniers à la réflexion qui sont en cause que notre capacité à apprendre à les considérer uniquement pour ce qu’ils sont. A savoir : des extensions numériques des conversations ordinaires de la vie quotidienne non numérique, ou, des relais informatifs orientant vers d’autres lieux officiels de débat. 

Faut-il dans ce cas moins utiliser les médias sociaux ?

Nathalie Nadaud-Albertini : Pas nécessairement. Disons qu’il serait souhaitable d’apprendre à ne pas surinvestir ou minorer l’importance des médias sociaux. Tout comme il est préférable de compartimenter les moments où l’on est disponible pour telle ou telle activité. Autrement dit, un temps pour les études, un pour la réflexion existentielle, et encore un autre pour les discussions en ligne etc.

Michael Stora : Non, mais disons qu'il ne faut pas les utiliser comme des moyens pour apprendre et développer une réflexion. Il faut bien avoir en tête que les médias sociaux donnent l'illusion d'apprendre, mais qu'ils ne sont que des moyens de transmettre des informations, plus ou moins superficielles.

Si on voulait en faire vraiment des outils servant à élever la réflexion, il faudrait les utiliser différemment, en cherchant plus en profondeur concernant les moteurs de recherche par exemple, ou en acceptant plus la contradiction sur les réseaux sociaux. Mais c'est une évolution qui me parait pour le moment compliquée.

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Ex abrupto
- 03/04/2016 - 15:40
Je suis toujours inquiet....
...quand la pensée de quelqu'un peut tenir en 140 caractères...et souvent moins, même quand il n'y a pas de limite système.