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© Reuters/Charles Platiau
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Bonnes feuilles

Quand Arnaud Montebourg se vantait de n’avoir “pas fait carrière grâce à TF1”

Publié le 19 mars 2016
Une enquête dans les coulisses de TF1, qui, selon les auteurs, est devenue une chaîne comme les autres, faute de ne pas s'être assez transformée pour s'adapter au nouvel ordre audiovisuel. Extrait de "TF1 - Coulisses, secrets et guerres internes" d'Aude Dassonville et Jamal Henni, éditions Flammarion 1/2
Aude Dassonville
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Aude Dassonville est journaliste spécialisée des questions audiovisuelles. Elle travaille depuis 2011 à Télérama, où elle écrit sur les programmes et l'actualité de la radio.
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Jamal Henni est journaliste. Il a écrit sur les médias, la culture et le high-tech. A ce titre, il s'intéresse à TF1 depuis 2007. Il travaille depuis 2012 à BFM Business.
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Une enquête dans les coulisses de TF1, qui, selon les auteurs, est devenue une chaîne comme les autres, faute de ne pas s'être assez transformée pour s'adapter au nouvel ordre audiovisuel. Extrait de "TF1 - Coulisses, secrets et guerres internes" d'Aude Dassonville et Jamal Henni, éditions Flammarion 1/2

Montebourg et la tradition délinquante

" Comme vous le savez, je n’ai pas fait carrière grâce à TF1… " Ce mercredi 6 février 2013, Arnaud Montebourg est d’humeur taquine lorsqu’il apostrophe Nonce Paolini dans les loges du Stade de France. Pour ce match sans enjeu qui fait se rencontrer la France et l’Allemagne sous les regards croisés de François Hollande, président depuis neuf mois, et Angela Merkel, chancelière, les tribunes sont truffées d’invités de prestige. Le ministre du Redressement productif est venu avec sa fille, qui, du haut de ses 11 ans, s’apprête à assister à la première défaite à domicile des Bleus face aux joueurs d’outre-Rhin. " Comme quoi, ça vous a réussi ! " rétorque le PDG de la Une, pas vraiment impressionné par la pique du ministre. " Alors ! Je discute avec votre patron, je discute avec vos collaborateurs, mais avec vous je ne discute pas ? ", poursuit l’ancien député de Saône-et-Loire de cette voix de stentor qui ajoute des airs grandiloquents à chacune de ses phrases. " Nous devons nous voir dans les prochains jours pour un petit déjeuner ", lui rappelle Nonce Paolini, plus terre à terre tu meurs. Puis, sarcastique, il ajoute : " Je viendrai avec un goûteur "… Le trait d’humour plaît à l’ancien avocat, qui éclate de rire.

Cette remarque sur sa carrière, qui se serait épanouie sans passage par et sur la Une, fait partie des meilleurs runninggags de l’ancien avocat. En 2010, déjà, il y avait eu recours, à la fois contrit de la punition et fier de la prouesse, devant le journaliste Pierre Carles. Le pourfendeur des petits arrangements médiatico-politiques était venu l’interroger sur son combat passé, en tant qu’avocat de l’association " Changez la Une ", contre le renouvellement automatique de la concession accordée à TF1. Alors qu’il ignorait que l’enregistrement avait commencé (nous avons pu consulter les rushes de cet entretien, qui figurent en partie dans Fin de concession), l’homme politique protestait : " Je ne suis jamais invité sur TF1. J’ai fait toute ma carrière politique sans être invité par TF1. La première fois, c’était dimanche dernier… Et ça fait douze ans que je fais de la politique. LCI m’invite toujours. Mais LCI, c’est fait pour les calmer…" " Les calmer », c’est- à-dire canaliser les désirs de notoriété de ses collègues de la politique qui ne se sentent jamais tant exister que lorsqu'ils luisent sur un plateau. Toujours sans filtre, le futur impétrant à la primaire socialiste enchaînait : " C’est le moment de taper sur TF1 ! Il faut leur mettre la tête sous l’eau ! TF1, c’est la télévision de la droite, de l’individualisme et du fric, du matraquage sur la sécurité… "

Grâce à quelques extraits opportunément révélés à la mi-septembre de la même année, le teasing autour du documentaire, dont la sortie en salles est prévue pour le 27 octobre, fonctionne à merveille. Les médias s’emparent de ces petites phrases comme d’autant de bombinettes à faire exploser en buzz facile, et la polémique rebondit en lettres plus ou moins ouvertes entre Paolini, scandalisé comme il se doit, et Montebourg, fort de son bon droit de " représentant de la Nation " à critiquer " les utilisateurs à titre précaire et les dépositaires fragiles et éphémères " du bien public que sont les fréquences terrestres. Il s’empare d’une thématique imparable : celle de la dépendance du groupe de BTP, propriétaire de la chaîne, envers l’État – alors gouverné par la droite, faut-il le préciser ? " Est-il nécessaire de rappeler que l’actionnaire majoritaire et opérateur de la chaîne TF1, la société anonyme Bouygues, exploite une activité quasi exclusive de construction de bâtiments et de travaux publics, à travers des marchés publics, dans lesquels le pouvoir d’État et la diplomatie nationale disposent d’une influence avérée ? ", fait mine de s’interroger le vibrionnant dialecticien. Pas un instant, apparemment, il n’anticipe que ses propos (dans sa bouche éculés, il est vrai) pourraient s’appliquer à son propre cas des années plus tard. " Les rapports de proximité politique entre les orientations éditoriales de TF1 et le pouvoir actuel posent le problème, dans une démocratie comme la nôtre, du respect du pluralisme et de la séparation des intérêts publics et privés, et les échanges de services et de bons procédés entre eux ". Ex-candidat méritant à la primaire socialiste et, à l’époque de cette passe d’armes, en 2012, à la tête d’un ministère emblématique au sein de l’administration de Bercy, Montebourg a fait du chemin. Nonce, de son côté, sait qu’une corbeille de viennoiseries peut lui permettre de retrouver un peu de sérénité dans ses affaires.

Ce n’était donc pas gagné mais finalement, ce café-croissant s’annonce des plus agréables : entre hommes doués de second degré mais pragmatiques, on devrait s’entendre ! " On s’est expliqué, résume, sibyllin mais satisfait, Nonce Paolini. Personne n’a fait de mea culpa ". La paix entre les deux hommes, mais aussi entre les gouvernants socialistes et le groupe de BTP, revient. Éclatante, porteuse comme un lendemain qui chante. Sur quoi s’est établi l’armistice ? Quelles promesses, quels engagements ? " Il veut redresser la France. J’ai besoin qu’on me redresse. Voilà ", lâche le PDG de TF1. Café noir et cessez-le-feu politico-économique : les nouveaux amis du petit déjeuner ? La douce lune de miel qui baigne alors de ses rayons bienveillants ces nouvelles relations laisse, au moins au début, les observateurs comme deux ronds de flan : que s’est-il dit pour que la chaîne " à tradition délinquante " oublie l’insulte passée ? Pour que le ministre semble frappé d’amnésie ? 

Très vite, tout va devenir plus clair. À l’été 2013, il y a le dossier LCI, chaîne payante qui plaide sa cause pour devenir gratuite et le revirement express d’Aurélie Filippetti sur la question, en pleine discussion de la loi relative à l’indépendance de l’audiovisuel public. Surtout, il y a ce printemps 2014, où Arnaud Montebourg prend fait et cause (jusqu’à l’imprudence) pour le groupe de construction dans le dossier du rachat de SFR. Les chances que Bouygues réussisse à mettre la main sur le parc de fréquences, les clients et les boutiques de l’opérateur téléphonique de Vivendi – ce qui aurait sauvé sa propre filiale Bouygues Telecom, en grande difficulté depuis l’émergence de Free – étaient faibles et la défaite semblait courue d’avance. Pourtant, le ministre s’est impliqué jusqu’à l’ingérence pour son poulain ! Sur recommandation de Jean-René Fourtou, Vivendi, bientôt entièrement dirigée par Vincent Bolloré (ennemi juré de Martin Bouygues, à quelque chose près), a préféré vendre SFR à Numéricable, dirigée par Patrick Drahi. Offrant à Altice une assise de taille sur le marché français et contribuant à son implantation dans le secteur des médias et télécoms. Et le ministre apparut Gros-Jean comme devant. " Il pensait qu’il s’assurait quinze ans de présence au 20 heures de la Une ", grondait, amer, l’un de ses collaborateurs. Martin Bouygues, de son côté, continua de mener ses affaires comme bon lui semblait, sans précaution particulière ou gratitude excessive envers le ministre : l’État français a ainsi dû lui racheter, relativement cher, les parts que celui-ci cédait dans Alstom. Le dossier LCI, lui, s’est enlisé:  à l’été 2014, Olivier Schrameck a fait barrage au passage de la chaîne en gratuit, reportant aux calendes grecques une nouvelle opportunité (la fin de l’année 2015, pour être précis). Quant à Aurélie Filippetti et Arnaud Montebourg, frondeurs associés aujourd’hui en couple, ils ne sont plus et ne seront plus ministres avant un grand nombre d’années. Qui eût imaginé cependant, et malgré ce coup d’épée dans l’eau, que les relations entre la Une et la gauche puissent être envisagées sous l’angle du " gagnant-gagnant " ? Qui eût cru que TF1 était aussi simplement, prosaïquement, adroite avec les gouvernants, quelle que soit leur obédience, plutôt que bêtement à droite ?

Extrait de TF1 - Coulisses, secrets et guerres internes d'Aude Dassonville et Jamal Henni, publié aux éditions Flammarion, mars 2016. Pour acheter ce livre cliquez ici

 

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