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80% des Français opposés à l’introduction de la réforme de l’orthographe dans les manuels scolaires

Publié le 19 février 2016
Selon un sondage exclusif IFOP pour Atlantico, 80% des Français se disent opposés à l'application de la réforme de l'orthographe lancée en 1990. Un signe de plus qui montre que les Français ne sont pas prêts à accepter un nivellement par le bas de l'éducation en France.
Jérôme Fourquet est directeur du Département opinion publique à l’Ifop.
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Selon un sondage exclusif IFOP pour Atlantico, 80% des Français se disent opposés à l'application de la réforme de l'orthographe lancée en 1990. Un signe de plus qui montre que les Français ne sont pas prêts à accepter un nivellement par le bas de l'éducation en France.

Atlantico : Quel est le principal enseignement de ce sondage ?

Jérôme Fourquet : C'est l'opposition très massive et très forte de l'opinion publique française à l'entrée en vigueur de cette réforme dans les manuels scolaires. Nous avons huit Français sur dix qui se disent "opposés", un chiffre en soi très spectaculaire et massif. Par ailleurs, ce caractère massif et franc de l'opposition est renforcé par un second chiffre : en effet, 55% des Français se disent "tout à fait opposés" à cette réforme. Nous sommes donc ici en présence d'une opposition à la fois très large et très radicale. Nous aurions pu avoir des chiffres de l'ordre de 65% de Français "opposés" et 50% "tout à fait opposés", nous serions alors dans un désaccord un peu mou. Là, nous sommes en présence de quelque chose de beaucoup plus vaste et beaucoup plus dur, avec plus d'un Français sur deux qui se dit "totalement opposé". On mesure ici objectivement avec des chiffres ce que l'on avait subodoré la semaine dernière avec la levée de boucliers provenant de différents milieux et de différents acteurs de la société française qui s'étaient émus de l'annonce de l'introduction de cette réforme, dont on rappelle qu'elle ne date pas d'aujourd'hui. C'est quelque chose de plus ancien, mais la nouveauté réside dans le fait que d'un commun accord, tous les éditeurs de manuels scolaires ont décidé d'appliquer les consignes de cette réforme dès la rentrée 2016. Cette initiative a suscité énormément de polémiques en France, de la part d'hommes de lettres ou de personnes du milieu de l'éducation et de la culture, mais nous voyons que cette initiative passe très mal également dans la population.

Deuxième niveau d'analyse : nous pouvons voir que l'opposition est un peu moins virulente parmi les générations les plus jeunes. Nous sommes "seulement" à 74% d'opposés chez les moins de 35 ans, et nous montons à 84% chez les plus de 65 ans, soit dix points de plus. Les tranches d'âge qui ont appris à écrire le français selon les règles classiques sont les plus choquées et les plus heurtées. Chez les plus jeunes, dont nous pouvons penser qu'ils ont parfois un rapport plus distendu avec l'orthographe et les canons de la langue française, nous avons certes une opposition qui est un peu moins virulente, mais qui concerne tout de même les trois quarts d'entre eux.

Quand on analyse les résultats de ce sondage selon le niveau d'étude des Français, on observe que le rejet de cette réforme orthographique est le plus fort chez les personnes les moins diplômées, avec 87% de Français "opposés" (et 63% de "tout à fait opposés"). Y a-t-il une explication particulière selon vous ? En schématisant, on a l'impression que plus personne ne sait écrire mais que tout le monde se cramponne à l'orthographe. S'agit-il donc d'une angoisse face à la perte d'un élément identitaire ?

C'est en effet un troisième niveau d'analyse. Si on s'en tient uniquement au constat que les sans-diplômes sont les plus opposés à cette réforme et donc les plus attachés au maintien de l'orthographe traditionnelle, je pense qu'il y a une variable d'âge qui est cachée derrière. Le niveau éducatif a considérablement augmenté depuis 30 ans du fait de la démocratisation de l'enseignement secondaire et supérieur. Du coup, les moins diplômés présentent certes un profil culturel et sociologique bien spécifique, mais ce qui les définit surtout, c'est leur moyenne d'âge. Or, nous voyons que les plus âgés sont les plus opposés à cette réforme.

Dans un second temps, nous pouvons effectivement penser qu'il y a un arrière-fond politique et idéologique derrière ces résultats. Nous voyons que c'est à droite et au Front national que l'intensité du rejet est la plus forte, parce que cette mise en application de la réforme de l'orthographe s'inscrit sans doute pour eux dans un schéma plus global de perte de repères et de déconstruction d'un certain nombre de règles traditionnelles auxquelles ils sont très fortement attachées. Regardez l'engouement populaire autour de films rappelant avec nostalgie l'univers de l'école de la IIIe République, comme Les Choristes par exemple. Il y a toute une série de productions culturelles (films, livres, missions…) qui vantent cette période un peu glorieuse et bénie et qui rencontrent un très large écho auprès du public. Il y a donc un attachement à des cadres et repères traditionnels, à un patrimoine et un héritage, ainsi qu'un réflexe conservateur et d'attachement à un patrimoine culturel très ancré dans notre population.

Dernier élément idéologique : l'idée que cette réforme est guidée par un certain relativisme culturel, une volonté de permettre à d'autres formes d'expression d'émerger, une volonté de reconnaître des évolutions qui se font jour dans une partie de la population (nouvelles façons d'écrire et d'échanger, communication digitale, etc.). L'opposition à cette réforme pointe donc aussi vers cela. Certains sont amenés à penser que derrière cette réforme, il y a une volonté plus ou moins avouée de virer vers le bas, alors qu'ils souhaiteraient au contraire maintenir un niveau d'exigence. Il y a à droite et chez les personnes les plus âgées un attachement à un patrimoine, à des règles, des normes et des repères – et la langue et l'orthographe en font partie. Il y a aussi le fait de dire que dans un système éducatif qui est déjà très malmené, cette réforme permettant l'utilisation de plusieurs orthographes simplifie les choses, ce qui est alors perçu comme un signe supplémentaire de nivellement vers le bas et d'abaissement des exigences vis-à-vis des élèves. Nous retrouvons donc le même réflexe de rejet que nous avions observé par exemple lorsque Najat Vallaud-Belkacem avait évoqué fin 2014 son projet de suppression des notes.

Sur cette réforme, y a-t-il des différences d'opinion entre les Français selon leurs préférences politiques ?

Il y a un rejet qui est d'autant plus fort à droite, mais il reste fort même à gauche. Nous sommes donc sur un schéma assez classique des modernes contre les conservateurs, mais il y a aussi un autre clivage à l'œuvre : l'attachement au principe de hiérarchie et d'exigence contre l'idée qu'il faut peut-être abandonner un certain nombre de règles désuètes ou élitistes pour venir en aide aux personnes ou aux élèves les plus en difficulté. C'est cela qui se joue derrière cette réforme.

Les commentaires de cet article sont à lire ci-après
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Le gorille
- 16/02/2016 - 19:46
Repasser : traduction ?
J'apprécie votre conclusion. Car quelque part, j'ai eu un peu la même impression avec mes manuscrits du XIXe siècle. Bien moindre cependant que s'il s'était agi de Rabelais ou Montaigne. J'ai du laisser certains mots en l'état, pour ne pas trahir l'auteur ni m'attirer les foudres d'érudits, mais avec une "traduction" ! Tel le mot "repasser" : je vous laisse chercher. Une indication : prenez un dictionnaire de 1935...
jurgio
- 16/02/2016 - 14:59
L'orthographe est un repère
Contrairement à ce pensent certains, l'orthographe d'aujourd'hui est la fixation de celles qui émaillaient les écritures anciennes qui ont été trop longtemps auditives, instinctives, et, disons-le, personnelles. C'était un progrès indéniable. L'académie se contente de donner un avis, une sorte de « bon usage » et on veut souvent, pour s'exonérer, la faire passer comme une mythique mère fouettarde. Une nation comme l'Islande fixe d'autorité le vocabulaire des néologismes, en respectant rigoureusement le génie de sa langue. Ainsi un Islandais peut lire aujourd'hui les vieilles sagas de son pays aussi facilement que son journal. Rien n'a changé et la population n'est pas devenue pour autant idiote et analphabète. Les « coupeurs de tête » ont bien compris qu'à terme en laissant filer à vau-l'eau la langue, ils pourraient facilement imposer leurs idées. Notre langue a, certes, souffert jadis d'une sorte d'élitisme : les salons où l'on cause nous ont peu à peu éloignés de Rabelais et de Montaigne dans le texte et ces auteurs ne sont plus des références, puisque nos potaches ne les connaissent qu'après traduction. Une traduction.
Outre-Vosges
- 16/02/2016 - 11:23
À @langue de pivert
« Oups ! » avez-vous écrit en corrigeant une partie de vos fautes et en nous laissant négligemment le soin de rectifier les autres. Mais outre votre attitude ce sont vos affirmations qui me surprennent : la langue serait donc pour vous l’essence même de ce que vous êtes, c’est possible mais parlez en votre nom. Même si le français m’est beaucoup plus familier, je préfèrerais être obligé de parler allemand avec le droit de dire ce que je pense qu’être autorisé à parler français pour répéter une leçon obligatoire. René Schickelé l’avait bien compris : cet écrivain alsacien de langue allemande s’était établi en Allemagne après la Grande Guerre ; quand il a vu que les nazis étaient sur le point de prendre le pouvoir dans son pays, il s’est réfugié en Provence où il est mort après avoir écrit en français son dernier livre. Quant à votre affirmation que « lire un poème de François Villon [vous] bouleverse alors même que [vous] ne [comprenez] pas l'exact (sic) vérité de ce qu'il voulait exprimer », elle me laisse pantois ; mais si beaucoup de gens pensent comme vous c’est peut-être ce qui explique le succès de Mallarmé en littérature et de Picasso dans la peinture.