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Le monde se méfie de la Russie de Poutine.
Atomes crochus
Pourquoi le monde se méfie de la Russie de Poutine, mais continue d'aimer l'Amérique d'Obama
Publié le 07 août 2015
Dans une étude sortie mercredi 5 août, le Pew Research Center identifie un fort sentiment de défiance à l'égard de la Russie. Ce rejet est encore plus marqué envers le président, Vladimir Poutine. En comparaison, les Etats-Unis restent majoritairement appréciés dans une bonne partie du monde.
Olivier Schmitt est associate professor en relations internationales au Center for War Studies de l'université de Southern Denmark. Titulaire d'un doctorat du King's College de Londres, il étudie la théorie stratégique, les opérations...
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Olivier Schmitt
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Olivier Schmitt est associate professor en relations internationales au Center for War Studies de l'université de Southern Denmark. Titulaire d'un doctorat du King's College de Londres, il étudie la théorie stratégique, les opérations...
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Dans une étude sortie mercredi 5 août, le Pew Research Center identifie un fort sentiment de défiance à l'égard de la Russie. Ce rejet est encore plus marqué envers le président, Vladimir Poutine. En comparaison, les Etats-Unis restent majoritairement appréciés dans une bonne partie du monde.

Atlantico : En sondant des habitants d’une quarantaine de pays, le Pew Research Center a établi l’existence d’un fort sentiment défavorable à la Russie. Ainsi, 51% des sondés se disent défavorable à ce pays, contre 30% d’avis positifs. Parmi les populations qui apprécient le plus le géant eurasiatique, on trouve le Vietnam (75% favorables), le Ghana (56%) et la Chine (51% favorables), suivis par l’Inde et la Corée du Sud, sans que la barre des 50% ne soit franchie chez ces derniers. Parmi les populations qui se défient le plus de la Russie, on trouve la Pologne et la Jordanie (80% défavorables pour les deux), suivis par Israël (74% défavorables), le Japon (73% défavorables), puis l’Allemagne et la France (70% défavorables). Quels enseignements peut-on tirer de ces perceptions de différentes opinions publiques, quant aux relations avec la Russie ?

Olivier Schmitt : Je ne suis pas surpris en ce qui concerne les Européens et les Américains. Les résultats concernant les Asiatiques et les Moyen-Orientaux sont plus étonnants. Par exemple, j’aurais cru que l’image de la Russie aurait été meilleure en Chine.

Le premier enseignement à en tirer, c’est que les millions dépensés par le régime pour sa propagande à l’étranger n’ont pas l’air d’être si efficaces. Ce qui est intéressant, c’est que cela fonctionne très bien en Russie. Mais si l’on en croit ces chiffres, les populations étrangères sont assez attentives aux actions du gouvernement russe et moins sensibles à sa propagande. Même dans des pays dont la diplomatie est proche de la Russie, comme le Venezuela, la population garde une mauvaise image de la Russie.

On peut noter l’exemple allemand. L’opinion favorable baisse nettement en quatre ou cinq ans, alors que l’Allemagne était proche de la Russie, à travers notamment une tradition historique du SPD allemand depuis Willy Brandt. Loin d’avoir affaibli la solidarité au sein de l’OTAN, je pense que les actions russes l’ont en réalité renforcée. Il me semble que ce qui se passe depuis 2013-2014 est contre-productif pour la Russie. Vladimir Poutine adore être représenté en joueur d’échecs, en stratège… mais je ne suis absolument pas convaincu que les actions entreprises soient très utiles pour accomplir ses objectifs.

Ce qui me frappe, c’est que j’aurais pensé que la propagande russe était plus efficace. Il y a un vrai décalage entre leur présence, notamment sur Internet, et les résultats.

En comparaison, les Etats-Unis suscitent une adhésion beaucoup plus importante. 79% d’opinion favorable en Afrique, contre 37% pour la Russie. 69% en Europe contre 26% pour la Russie. Comment comprendre cet écart ? Les Etats-Unis sont-ils meilleurs pour le monde… ou simplement de meilleurs communicants ?

La première chose, c’est l’image de Barack Obama : elle est plutôt bonne à l’étranger, bien meilleure, d’ailleurs, que dans son propre pays. Il y a un deuxième aspect : les Etats-Unis sont entrés dans des mécanismes d’alliance avec de nombreux pays dans le monde. Du coup, les populations ont été, d’une manière ou d’une autre, socialisées, habituées à une présence américaine. Cela peut être du fait de la présence de troupes militaires ou d’une ouverture à des médias américains.

Le troisième aspect, c’est la grande stratégie américaine. Washington a toujours dit qu’un monde démocratique est plus stable, parce que les démocraties ne se font pas la guerre entre elles, et que cela facilite le commerce et est donc bénéfique pour tout le monde. C’est vraiment le meta-discours qui est très fort dans la diplomatie américaine. Le rapport de Pew montre que ce discours porte beaucoup plus auprès des populations que celui des Russes qui consiste à dire "nous sommes les champions des valeurs conservatrices".

 

Le Moyen-Orient est dans une situation un peu à part et se montre méfiant vis-à-vis des deux géants : 29% d’opinion favorable envers les Etats-Unis et 25% en faveur de la Russie. Pourquoi ce rejet ?

Je pense que les populations voient bien que, par exemple, la Russie soutient Bachar al-Assad qui est tout de même un meurtrier de son peuple. Elles ont un sentiment anti-américain, pour toutes les raisons que nous connaissons, mais ne sont pas pour autant naïves quant à l’aspect pacificateur des Russes. Moscou aimerait se présenter comme une alliance de revers potentielle pour un certain nombre d’Etats dans la région. Mais les pays du Golfe sont fondamentalement opposés à Bachar al-Assad et à l’Iran, alliés de la Russie. Il n’y a par contre dans le rapport pas de chiffres pour l’Iran... qui seraient pourtant très intéressants.

En France, cette méfiance envers la Russie est beaucoup plus marquée chez les sympathisants socialistes (78% défavorables) que chez les républicains (67% défavorables). Apprécier la Russie, c’est un truc de droite ?

C’est lié aux valeurs que Vladimir Poutine veut projeter : une opposition à l’homosexualité, un retour à une sorte d’Occident blanc et chrétien… et cela parle à une partie de l’électorat français. Il y a aujourd’hui une porosité entre une partie de l’électorat de la droite des Républicains et l’extrême droite, qui s’incarne dans des personnalités comme Thierry Mariani ou Jacques Myard.

Il y a aussi des aspects spécifiques à la culture française, en matière de politique, qui entrent en résonnance avec le discours russe actuel. Le premier, c’est notre culte du chef, ce que Raoul Girardet appelait le mythe du sauveur. Et cela, Vladimir Poutine l’incarne pour une partie de l’électorat. Le deuxième aspect, c’est ce que j’appelle la culture républicaine jacobine. C’est-à-dire que l’Etat doit être fort et doit tout gérer : ce qui compte c’est la souveraineté. Vladimir Poutine l’illustre à travers ce qu’il appelle la « verticale du pouvoir » (vertical vlasti), avec toute une série de mécanismes de décision qu’il a mis en place en Russie, allant en gros de lui vers le bas, et qui revient régulièrement dans son discours. Une apparence de puissance de l’Etat qui touche des gens de gauche comme Jean-Pierre Chevènement ou Jean-Luc Mélenchon.

Sauf que Vladimir Poutine lui-même a admis que 70% des décrets qu’il prenait n’étaient pas appliqués dans les régions : sa verticale du pouvoir ne fonctionne pas. Sans parler de la situation en Tchétchénie, qui se transforme en véritable enclave musulmane conservatrice qui, même si elle est alliée à Vladimir Poutine grâce à Ramzan Kadyrov, reste une enclave musulmane conservatrice. On a vu mieux en matière de défense de la chrétienté traditionnelle !

Néanmoins, ses arguments peuvent parler à un certain public. C’est pour cela que l’on voit cette étrange entente transpartisane sur le sujet, qui va de Mélenchon à De Villiers, Chevènement en passant par Dupont-Aignan, le Front National et la droite des Républicains.

La question a également été posée au sondés de leur confiance en Vladimir Poutine. La méfiance envers le président russe est encore plus importante que celle envers le pays. Là aussi, Barack Obama, son homologue américain, s’en sort mieux. Pourquoi ce sentiment est-il si marqué, lorsqu’il s’agit du patron du Kremlin ?

Barack Obama a une image très vendeuse, volontairement internationale. Il s’est présenté comme fils de Kenyan, noir-Américain, avec tous les symboles qui vont derrière. Il se montre en leader multiculturel, ouvert sur le monde. Il a également eu de grands moments, comme son discours à la mosquée Al Azhar en 2009. Ils ont plus ou moins été suivis d’effets, mais ce sont des images qui restent dans les esprits.

Vladimir Poutine a une image qui est parfaitement calibrée pour l’audience russe. Il entretient une image virile caricaturale et se présente comme le défenseur des valeurs traditionnelles, conservatrices. Ce discours ne passe pas partout dans le monde : ce sont des valeurs conservatrices occidentales, qui ne sont pas pour autant conservatrices universelles. A l’inverse, les valeurs du libéralisme politique valorisées par Barack Obama sont plus faciles à universaliser.

Etant donnée l’argent dépensé en propagande, les Russes ont certainement envie de corriger cette situation, mais ils sont pris dans leur propre discours. L’image de Vladimir Poutine a été réinventée plusieurs fois : d’abord le héros en lutte contre les rebelles Tchétchènes, puis contre les oligarques. Aujourd’hui, c’est Poutine contre le reste du monde. Mais cela vise toujours des audiences nationales pour assurer son maintien au pouvoir. A l’étranger, l’image qu’il projette est difficile à réinventer : on ne l’imaginera pas demain en défenseur des droits de l’homme. Mais je ne pense pas que ce soit une priorité pour les Russes.

Propos recueillis par Romain Mielcarek

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