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Les sens du poil : d'où vient la dictature de l'épilation féminine ?

Publié le 11 juillet 2015
S’attacher à une entreprise d’histoire du corps qui a déjà produit de beaux fruits, substituer à une histoire si longtemps glabre, une histoire sans voile, c’est constater que le poil s’immisce dans les discours politiques, sociaux, intervient dans des pratiques d’exclusion, prend place dans des rituels religieux, joue le premier rôle dans des appréciations des corps, et du désir qu’on éprouve pour eux. C’est constater à quel point, dans la culture grecque, sont incarnées les idéologies. Extrait de "Les sens du poil (grec)", de Pierre Brulé, publié chez Les Belles Lettres Editions (2/2).
Pierre Brulé a enseigné l’histoire grecque à l’université de Rennes 2. Il est l’auteur de Périclès : L’apogée d’Athènes (1991), La Grèce d’à côté. Réel et imaginaire en miroir en Grèce antique (2007) et Les femmes grecques à l’époque classique (2006)....
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Pierre Brulé
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Pierre Brulé a enseigné l’histoire grecque à l’université de Rennes 2. Il est l’auteur de Périclès : L’apogée d’Athènes (1991), La Grèce d’à côté. Réel et imaginaire en miroir en Grèce antique (2007) et Les femmes grecques à l’époque classique (2006)....
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S’attacher à une entreprise d’histoire du corps qui a déjà produit de beaux fruits, substituer à une histoire si longtemps glabre, une histoire sans voile, c’est constater que le poil s’immisce dans les discours politiques, sociaux, intervient dans des pratiques d’exclusion, prend place dans des rituels religieux, joue le premier rôle dans des appréciations des corps, et du désir qu’on éprouve pour eux. C’est constater à quel point, dans la culture grecque, sont incarnées les idéologies. Extrait de "Les sens du poil (grec)", de Pierre Brulé, publié chez Les Belles Lettres Editions (2/2).

La blancheur, question itérative. Cela date des déesses avec ces coudes, ces bras blancs (leukôlenos), comme Perséphone (Hés., Th., 913) ; Héra est une championne – en un seul chant de l’Iliade ils apparaissent, si l’on peut dire, une demi-douzaine de fois (I 55, 195, 208, 572…), et puis celles qui manient la lumière comme Hécate (Eur., el., 569, 569 ; H. hom. Dém., I 25, 52), et encore les femmes d’épopée comme Pénélope (Od., XIX 601), comme Nausicaa plusieurs fois (Od., VI 101…), bien sûr, comme Hélène (Od., XXII 227). Il n’y a pas jusqu’aux servantes – les dmôiai – dont les bras sont blancs. Le ton de cette couleur (« prescrite et fantasmée ») tendrait selon Grand-Clément55 vers l’éburnéen (l’ivoire, proche de la porcelaine) rayonnant qui correspond à « un grain de peau fin, velouté et unifié, à une texture souple, à un épiderme dépourvu de poils ». Les textes confirment l’analyse chromatique : rayonnante, oui, finesse, oui, velouté, moins documenté. Glabre ? C’est une obsession.

Le masculin est sombre, noir, le féminin blanc, tous les peintres vous le diront ! On l’apprend à l’université : sur les peintures des vases à figures noires, les hommes sont noirs et les parties visibles de la peau des femmes sont retouchées au blanc. Ce blanc qui inquiète des femmes de comédie qui doivent se fabriquer, s’arranger un skhêma masculin pour tenir une assemblée. Telles exhibent les barbes qu’elles porteront (et laconiennes, bâtons, manteaux, pour la même raison), telle « a commencé par jeter son rasoir… pour être toute velue (dasuntheiên* holê) et ne plus ressembler en rien à une femme », telle a cessé d’épiler « ses aisselles [elles] sont plus touffues qu’un taillis » (tas maskhalas* lokhmês* dasuteras*). Ce que la Souda complète ainsi : levant le bras lors des votes à main levée, elle ressemblera aux hommes !

Chaque fois que mon homme était parti à l’Agora, je m’oignais le corps entier et tout le jour me faisais bronzer (ekhrainomên ; khrainô « teindre », « noircir ») en plein soleil (Ar., Ass., 60-71).

Pour attirer chez elle les passants, une partisane de Praxagora leur crie de venir : il y a une femme « Très belle et très blanche ! » (kallistê kai leukotatê) (Ass., 698-699). Permutez les épithètes ? Ça attire autant ! D’où ce gros souci : atteindre à l’idéal immaculé !

Ce n’est pas parce que c’est évident qu’il faut le taire : le blanc s’oppose au hâlé masculin ; pensé comme opposition de genre, il résulte et correspond à une opposition d’activités : extérieur et intérieur, et à une hiérarchie socio-économique : plus pauvres, les femmes à peau mate fréquentent trop l’extérieur de la « maison » (Ménandre écrit : « La rue est pour la femme de rien »). De là à penser que plus on est à son aise plus on peut exhiber ce teint pâle comme un emblème et se distinguer, j’en serais capable ; de là à penser que plus on se conforme au skhêma couvert du genre féminin plus on est blanche, j’en suis capable aussi ; y participent : tout le temps de vie passé dans l’oikia ; le voile de l’extérieur pour les femmes adultes ; l’usage du fard, qui efface, corrige ou accentue les couleurs ; jusqu’à l’ombrelle tenue par les femmes de métèques (dont la couleur de peau importe moins) lors de la procession des Panathénées, qui protège la blancheur virginale de l’épiderme des belles » canéphores-filles-de-leur-père56. La beauté est à ce prix. Quand Chrémès joue à la procession avec les objets de son avoir, il place comme de juste en tête son « gentil bluteau » auquel il fait jouer le rôle de la canéphore « poudrée pour avoir retourné tant de sacs de farine » (Ass., 732-733), fard peu coûteux. Ce blancbeau explique que la céruse (un carbonate de plomb) soit le fard féminin le plus commun dans l’Antiquité ; Pline : « Les femmes l’emploient pour se blanchir le teint », « pour l’usage interne, c’est un poison » (HN, XXXIV 176)

Céruse, dis-moi ce que tu dissimules, je te confierai ce que je pourchasse ! Combien de fois la densité pileuse est qualifiée de « noire » (ainsi le melampugos héracléen, ainsi les injonctions des défixions : « Amène ton noir contre mon noir », p. 38-39), tant et si bien que « noir » c’est « poil ». Son apparition noircit le menton des garçons. Évoquant le jeune Pélops dont Poséidon est amoureux, Pindare lie cette noirceur à la floraison du bel âge (pro euanthemon), c’est celle du « duvet qui couronne son menton » (phuan lakhnai* nin melan geneion*) (Ol., I 109-110 et sch. 109a-b-c). Ah ! Pouvoir entendre de telles louanges à ma blancheur ! Mais c’est pouvoir vérifier, proclamer qu’on est glabre, c’est donc enchérir assidûment sur leur teint social pour les femmes, d’âge pour les garçons. Dans ce combat blanc/glabre contre hâlé/velu, on a retrouvé notre poil. Féminins, le voilement, le mode de vie, les fards poursuivent la même quête du blanc que la chasse au poil. Cette recherche de la blancheur et du lisse éclaire la pratique de l’épilation. Carbonate de plomb/épilation, même objectif : rendre claire la peau par tous les moyens, et le poil, si peu pigmenté qu’il soit, doit être obstinément éliminé, en certains endroits surtout.

Nous n’allons pas visiter tout de suite les corps masculins. Cet usage en partie commun aux deux genres, l’épilation, va servir de transition entre eux, elle est à sa place après l’évocation réitérée de la blancheur.

Extrait de "Les sens du poil (grec)", de Pierre Brulé, publié chez Les Belles Lettres Editions. Pour acheter ce livre, cliquez ici.

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