En direct
Best of
Best of du 13 au 19 juillet
En direct
© Reuters
Bonnes feuilles

De la troisième à la quatrième génération de Juifs après Auschwitz : pourquoi la Shoah n’intéresse plus

Publié le 18 avril 2015
Ce bref essai éclaire avec intelligence ce qu'est en train de vivre la quatrième génération de Juifs après Auschwitz. Extrait de "La Shoah de Monsieur Durand", de Nathalie Skowronek (petite-fille de déporté), publié aux éditions Gallimard (1/2).
Nathalie Skowronek est une écrivain belge née en 1973 qui vit à Bruxelles. Elle collabore à différents projets éditoriaux et a notamment dirigé la collection La Plume & le Pinceau pour les éditions Complexe. Son roman, Karen et moi raconte la...
Suivre
Vous devez être abonné pour suivre un auteur.
Abonnez-vous
«Vos abonnements garantissent notre indépendance»
Nathalie Skowronek
Suivre
Vous devez être abonné pour suivre un auteur.
Abonnez-vous
«Vos abonnements garantissent notre indépendance»
Nathalie Skowronek est une écrivain belge née en 1973 qui vit à Bruxelles. Elle collabore à différents projets éditoriaux et a notamment dirigé la collection La Plume & le Pinceau pour les éditions Complexe. Son roman, Karen et moi raconte la...
Voir la bio
Ajouter au classeur
Vous devez être abonné pour ajouter un article à votre classeur.
Abonnez-vous
«Vos abonnements garantissent notre indépendance»
Lecture Zen
Vous devez être abonné pour voir un article en lecture zen.
Abonnez-vous
«Vos abonnements garantissent notre indépendance»
Ce bref essai éclaire avec intelligence ce qu'est en train de vivre la quatrième génération de Juifs après Auschwitz. Extrait de "La Shoah de Monsieur Durand", de Nathalie Skowronek (petite-fille de déporté), publié aux éditions Gallimard (1/2).

En 2013, j’ai fait paraître un livre, Max, en apparence. J’y retraçais le parcours de mon grand-père, Max donc, rescapé, non pas d’Auschwitz comme je l’ai longtemps pensé, mais d’un camp annexe construit autour de la mine de Jawischowitz, à dix kilomètres de là. Je racontais comment il s’était caché, puis comment il avait été pris et déporté. Il avait vingt ans. Je me le figurais, à la façon de Primo Levi, transformé en bête de somme comme les chiens de traîneaux agonisant dans la neige des livres de Jack London ; je l’imaginais errant à la recherche de Paula, sa première épouse arrêtée six semaines avant lui, ce qui n’avait pas été sans lien avec l’imprudence qui l’avait jeté dans la gueule du loup. En vérité, je n’étais sûre de rien. Je m’intéressais autant à lui qu’à l’impact qu’avait eu sa vie sur nos propres vies. Je me demandais comment cette histoire, celle-là et celle de milliers d’autres avaient glissé jusqu’à nous. Pour avancer, je m’appuyais sur des témoignages lus ou entendus ailleurs, je dépouillais les archives, je formulais des hypothèses, je menais l’enquête. Mon point de départ était cet homme que j’avais observé durant mon enfance puis mon adolescence mais aucune des pièces du puzzle ne semblait s’emboîter. Je le rejoignais régulièrement à Berlin-Ouest, dans cette ville qu’il avait choisie après un mariage éclair à Liège, le temps que naisse ma mère et qu’échouent les tentatives d’une possible vie de famille ; il s’était fondu dans l’Allemagne d’après-guerre comme si elle était son pays, y montant une aff aire d’import- export, apparemment un trafic douteux de marchandises circulant par-delà le Mur. À regarder mon grand-père de Bruxelles (ma ville), de Liège (la ville d’enfance de ma mère), des deux Berlin (les territoires ennemis), de Marbella (où il invitait ses amis allemands dans sa maison de vacances), de Tel-Aviv (l’endroit où il a été enterré après une première inhumation), ou de Jawischowitz (le lieu tabou, jamais revu, jamais nommé), ce n’était pas le même homme qui apparaissait. Je peinais à faire le lien entre les différentes vies, les différents masques, rien n’était constant, si ce n’est ce numéro tatoué sur l’avant-bras, le matricule témoignant de son passage par Auschwitz, dont j’avais lu la combinaison des milliers de fois et qui, à présent, vingt ans après sa mort, malgré mes efforts pour le sauver de l’oubli, n’était plus qu’une ombre brouillée.

Le livre parut et je compris qu’il arrivait trop tard. La Shoah n’intéressait plus, du moins plus sous sa forme classique, officielle, on était passé à autre chose. Un cap avait été franchi, sans moi. Mon livre resterait de l’autre côté. La seule évocation d’Auschwitz suffisait à classer l’affaire. Ça on connaît. Ça on a lu. Deuxième étagère. Rayon Shoah. Troisième génération. Rejoignez vos camarades. Je compris que ce qui était dit ne serait plus reçu. Le problème était réglé, il s’achevait avec la mort des derniers survivants et sa conséquence : des auditoires de plus en plus clairsemés. On avait fait le tour de la question, le tour de la mémoire, il y avait une façon de dire, une façon d’entendre, ce qu’on y ajouterait ne serait plus que paroles superflues.

C’est une sensation bizarre. Une réorganisation de valeurs et d’espaces. L’avant-plan devient arrière-plan, on dézoome sur ce qui, jusqu’alors, se trouvait au coeur de nos esprits. L’entreprise de désacralisation avait commencé, et je ne m’en étais pas rendu compte. Concentrée sur mon cadrage, obnubilée par les visions dévorantes de la Shoah, je continuais d’apporter ma pierre à l’édifice, quand d’autres étaient déjà occupés à le démonter. Erreur de synchronisation. Je n’avais rien vu venir.

Extrait de "La Shoah de Monsieur Durand", de Nathalie Skowronek (petite-fille de déporté), publié aux éditions Gallimard, 2015. Pour acheter ce livre, cliquez ici.

 

 

Les commentaires de cet article sont à lire ci-après
Articles populaires
Période :
24 heures
7 jours
01.

Camille Combal et Heidi Klum mariés en secret ; Karine Ferri &Nabilla, Kate &Meghan : tout était faux !; Libertinage et infidélités lesbiennes : Stéphane Plaza & Miley Cyrus assument; Brad Pitt & Angelina Jolie se réconcilient par surprise

02.

Ces raisons pour lesquelles le marché de l’immobilier n’est pas vraiment favorable à ceux qui veulent se loger malgré des taux d’intérêt historiquement bas

03.

Les accusations de racisme et de sexisme portées contre Zohra Bitan pour avoir critiqué les tenues et la “coupe de cheveux sans coupe” de Sibeth NDiaye sont-elles justifiées ? Petits éléments de réflexion

04.

Critiquée pour son poids, Miss France réplique : "Moi au moins, j’ai un cerveau"

05.

Lignes de fractures : ce que les drapeaux algériens nous révèlent de l’état des Français (et des nouveaux clivages politiques)

06.

Fini les trésors à déterrer : comment les missions archéologiques françaises à l'étranger sont devenues plus anthropologiques

07.

Nadine Morano raciste en raison de ses propos sur Sibeth NDiaye ? Et si on réfléchissait un peu

01.

Auriez vous le brevet des collèges ou... signé une pétition car les épreuves étaient trop difficiles ?

02.

Camille Combal et Heidi Klum mariés en secret ; Karine Ferri &Nabilla, Kate &Meghan : tout était faux !; Libertinage et infidélités lesbiennes : Stéphane Plaza & Miley Cyrus assument; Brad Pitt & Angelina Jolie se réconcilient par surprise

03.

Les accusations de racisme et de sexisme portées contre Zohra Bitan pour avoir critiqué les tenues et la “coupe de cheveux sans coupe” de Sibeth NDiaye sont-elles justifiées ? Petits éléments de réflexion

04.

Le Sénégal triompha de la Tunisie par 1-0 : les supporters sénégalais se livrèrent alors en France à une orgie de violences

05.

Ces raisons pour lesquelles le marché de l’immobilier n’est pas vraiment favorable à ceux qui veulent se loger malgré des taux d’intérêt historiquement bas

06.

François de Rugy, le bouc émissaire dont la mise à mort inquiète le monde de l’entreprise

01.

Matteo Salvini / Carola Rackete : mais qui représente le plus grand risque pour la démocratie et la paix civile ?

02.

Greta Thunberg à l’Assemblée nationale : le révélateur de la faiblesse des écologistes politiques ?

03.

Face au "séparatisme islamiste" qui menace l’unité de la France, la tentation de "l’autonomie relative"...

04.

L’humanité a-t-elle atteint son pic d’intelligence ?

05.

Intégration sensible : le cas particulier des immigrés d’origine algérienne ou turque

06.

François de Rugy, le bouc émissaire dont la mise à mort inquiète le monde de l’entreprise

Commentaires (1)
Ecrire un commentaire
Vous devez être abonné pour rédiger un commentaire.
Abonnez-vous
«Vos abonnements garantissent notre indépendance»
Nos articles sont ouverts aux commentaires sur une période de 7 jours.
Face à certains abus et dérives, nous vous rappelons que cet espace a vocation à partager vos avis sur nos contenus et à débattre mais en aucun cas à proférer des propos calomnieux, violents ou injurieux. Nous vous rappelons également que nous modérons ces commentaires et que nous pouvons être amenés à bloquer les comptes qui contreviendraient de façon récurrente à nos conditions d'utilisation.
*Toute validation est définitive, vous ne pourrez pas rééditer votre commentaire.
Anguerrand
- 18/04/2015 - 17:47
L'usure du trop de Shoah
Il ne se passe pas une journée sans que cette horreur que fut la Shoah, nous soit seriner. Dans le monde entier il y a eu des massacres tout aussi horribles et dont personne ne parle, les Pol Pot, le communisme ( 100 millions de morts), le génocide arménien, etc. Il n'y a pas de massacres plus horribles de que d'autre. Alors ou l'on accepte de passer l'éponge une bonne fois pour toute et l'on regarde l'avenir ou l'on commémore TOUS les morts de la même façon.