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Petits arrangements avec la vérité

12 ans après "Iraqi Freedom" et 24 ans après "Desert Storm", ce qu’on sait maintenant des vraies intentions des néo-conservateurs américains et des résultats obtenus

Publié le 25 mars 2015
L'offensive menée au nord de Bagdad sous l'égide des Etats-Unis a brisé l'élan de l'Etat islamique, a indiqué lundi 23 mars la CIA. Cette contre-attaque intervient 12 ans après l'Opération "Liberté irakienne" lancée en mars 2003, elle-même déclenchée 12 ans après l'opération "Tempête du désert" de janvier 1991.
Pierre Conesa est agrégé d’Histoire, énarque. Il a longtemps été haut fonctionnaire au ministère de la Défense. Il est l’auteur de nombreux articles dans le Monde diplomatique et de livres.Parmi ses ouvrages publiés récemment, La Fabrication de l...
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Pierre Conesa est agrégé d’Histoire, énarque. Il a longtemps été haut fonctionnaire au ministère de la Défense. Il est l’auteur de nombreux articles dans le Monde diplomatique et de livres.Parmi ses ouvrages publiés récemment, La Fabrication de l...
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L'offensive menée au nord de Bagdad sous l'égide des Etats-Unis a brisé l'élan de l'Etat islamique, a indiqué lundi 23 mars la CIA. Cette contre-attaque intervient 12 ans après l'Opération "Liberté irakienne" lancée en mars 2003, elle-même déclenchée 12 ans après l'opération "Tempête du désert" de janvier 1991.

Atlantico : Outre la réaction à la violation du territoire du Koweït par l'Irak, quelles étaient les motivations profondes des autorités nord-américaines en 1991 lors du lancement de l'opération "Tempête du désert" ? Quelle leçon a-t-on pu en tirer ?

Pierre Conesa : Il est essentiel de garder à l'esprit que nous nous trouvions à la fin de la Guerre froide. L'URSS en voie de décomposition était en train de devenir un partenaire des Etats-Unis en matière de sécurité internationale, et non plus un opposant. Les Russes ne se sont d'ailleurs pas opposés au vote de la résolution condamnant l'Irak, bien qu'ils aient fait des efforts diplomatiques pour éviter le conflit. En outre, il s'agissait de l'invasion d'un Etat pétrolier dans une zone particulièrement sensible, et l'idée selon laquelle le fait de se débarrasser de Saddam Hussein garantirait la sécurité d'Israël était très présente dans les esprits. Je me permets de rappeler que juste après, Netanyahou a inventé la menace iranienne... C'est donc un faisceau de raisons qui a conduit à cette intervention à laquelle la France a pris part. Mais "Tempête du désert" marque surtout l'ouverture d'un cycle aux enjeux absolument essentiels, qui dure encore aujourd'hui : Obama est tout de même le quatrième président américain successif à avoir décidé d'une intervention militaire en Irak. Ce qui ne semblait être qu'une intervention de police internationale au départ s'est révélé bien plus lourd à porter.

Les ambitions initiales étaient donc de courte-vue, n'allant pas au-delà d'une mission de police internationale ?

Pas seulement, car les puissances intervenantes se disaient que le fait de donner une leçon à Saddam Hussein était une manière de répondre aux besoins de sécurité des Pays du Golfe et d'Israël, et pour les Etats-Unis c'était le moyen de montrer qu'ils étaient les seuls gendarmes de ce monde. La conviction qui sous-tendait l'intervention était que les Occidentaux pouvaient faire la police dans la région. Mais les décennies suivantes ont montré que les policiers ne disposaient plus des moyens suffisants. Dans un premier temps, un embargo international a été imposé. Ce fut l'un des plus durs jamais imposés par la communauté internationale : entre 100 000 et 200 000 enfants en sont morts, selon différentes ONG. En effet les antibiotiques étaient interdits d'entrée pour empêcher la fabrication d'armes chimiques, tout comme les crayons afin que le graphite ne soit pas utilisé pour fabriquer des ralentisseurs nucléaires… Les mesures confinaient à l'absurde.

Comment expliquer des mesure qui dépassaient de loin le seuil du raisonnable ?

N'oublions pas que les Républicains étaient au pouvoir aux Etats-Unis. L'idée de casser un ennemi potentiel participe toujours d'une politique de la force. Cette politique consistait à maintenir un embargo pour détruire les programmes d'armes de destruction massive de Saddam Hussein. On savait qu'un tel programme existait, on se doutait de l'existence d'un programme nucléaire, et l'emploi d'armes chimiques contre les Iraniens et une partie de la population était avéré. C'était l'occasion de jouer le rôle de policier de la région en empêchant un pays qui n'était pas Israël d'avoir des missiles, des têtes chimiques et la bombe nucléaire. Des milliers de missions de contrôle ont ainsi été menées sur le sol irakien par la communauté internationale.

Ce déploiement de contraintes et de mesures de contrôles se justifiait dans la mesure où Bush Senior a pu, à la suite de la libération du Koweït, imposer à Israël de s'assoir à la table des négociations avec Yasser Arafat. C'était donnant-donnant : le service de police des Etats-Unis devait se payer par la résolution du problème israélo-palestinien. C'est ce qui a conduit au processus d'Oslo, à l'issue duquel l'autorité palestinienne a été reconnue. On peut donc y voir une forme de cohérence.

Le maintien d'un embargo de dix ans, en revanche, n'était pas cohérent. Sous la pression des organisations humanitaires et des autres membres de l'ONU, le programme "Pétrole contre nourriture" a été mis en place, permettant à l'Irak d'alléger les effets des sanctions qui pesaient sur elle. Il était évident que le régime irakien ne tomberait pas de lui-même, car cela se saurait si un embargo avait ce genre d'effet. Au contraire, le régime n'a fait que se renforcer, et c'est le peuple qui a souffert.

Les motivations officielles en 2003 étaient plus floues et moins convaincantes : "armes de destruction massive", instauration de la démocratie, lutte contre "l'axe du mal"… Là aussi, quelles étaient les motivations réelles des autorités américaines, surtout lorsque l'on sait que ce plan était en préparation chez les néo-conservateurs américains avant même que les attentats du 11 septembre ne soient commis ?

Il s'agit là d'un cas de construction absolue d'un ennemi en vue de déclencher une guerre. Déjà en 1991, lorsque Bush père voulait intervenir au Koweït, l'opinion américaine n'était pas encore décidée. Son équipe a donc procédé à l'une des premières opérations de manipulation de l'opinion publique, en mettant en scène le témoignage d'une jeune fille devant le Congrès, expliquant qu'elle était infirmière au Koweït, et qu'elle avait vu des soldats irakiens pénétrer dans une maternité et jeter les bébés prématurés par terre pour voler les couveuses, etc. Ce "témoignage" a été filmé en direct par la télévision américaine, ce qui provoqua un vif émoi. On a découvert par la suite que cette jeune fille n'avait jamais été infirmière, qu'il s'agissait de la fille de l'ambassadeur du Koweït aux Etats-Unis, et qu'elle avait été briefée par une société de relations publiques. L'idée que la fin justifie les moyens était donc déjà bien présente chez les Républicains, habités par la conviction qu'ils sont le bien et que les autres sont le mal. Un même arrangement avec la vérité s'est retrouvé en 2002 : même si sur 19 terroristes impliqués dans les attentats du 11 septembre, 15 étaient saoudiens, cela n'a pas gêné les autorités américaines pour dire que l'axe du mal se composait de l'Iran, de l'Irak et de la Corée du Nord. Et rien sur l'Arabie saoudite. On peut clairement dire que la fabrication du mensonge est une tradition chez les Républicains.

Avant les attentats du 11 septembre, le "Plan for a New American Century" (PNAM) existait déjà. Il avait été conçu par l'équipe de Bush fils, qui était déjà celle du père. Considérant que les Etats-Unis étaient la seule superpuissance existante, ils avaient déterminé dans ce plan la manière dont devait se gérer le siècle à venir, pour que la suprématie américaine se perpétue. C'est une pure réflexion stratégique sur la puissance, pour empêcher qu'une autre puissance ne s'impose. Dans leur logique, il fallait résoudre définitivement la question du Proche-Orient et lui imposer la démocratie. La destruction de l'Irak était la première étape. L'intérêt du peuple, lui, n'était  absolument pas recherché. De toute façon, s'ils avaient été logiques, ils se seraient attaqués à l'Etat le plus obscurantiste qui soit dans région, c’est-à-dire l'Arabie saoudite. Il est terrible de penser que mis à part la France et l'Allemagne, les autres pays occidentaux se sont alignés comme un seul homme derrière les Etats-Unis. Même les Danois y sont allés, rendez-vous compte ! Les Occidentaux avaient trop peur d'être abandonnés par le grand-frère américain. On connaît la suite : un mensonge avéré, une manipulation qui a laissé des traces dans l'opinion publique, 3 000 Gi tués, 100 000 Irakiens qui ont perdu la vie… Cette disproportion montre que la guerre n'est pas du tout ressentie de la même manière aux Etats-Unis et en Irak.

Les né conservateurs sont-ils arrivés d'une manière ou d'une autre à leurs fins ?

Non, bien au contraire. Ils sont d'abord convaincus qu'ils avaient raison, et qu'il fallait persister. Ils accusent Obama d'être un faible, alors que celui-ci s'est fait élire sur le retrait de l'Irak. Dans la pensée de ces Républicains, il aurait fallu envoyer en Irak100 000 ou 200 000 GI supplémentaires, voire plus. Pour eux, Obama a trahi. S'ils reviennent au pouvoir, il y a de quoi s'inquiéter.

Aujourd'hui, en menant l'offensive à distance, quels objectifs les Etats-Unis cherchent-ils à atteindre ? Veulent-ils seulement à abattre l'Etat islamique ?

Les Etats-Unis mènent une politique de l'urgence. Ce même président qui a décidé de retirer les troupes d'Irak se retrouve bouleversé par les événements, et intervient donc lui aussi, comme ses trois prédécesseurs. Toutes les analyses faites sous l'impulsion de Netanyahou, selon lesquelles l'Iran était générateur de chaos, sont contredites par les faits. Les Etats-Unis, qui diabolisaient l'Iran, sont obligés d'aller chercher une alliance avec cette dernière pour combattre l'EI. Ce n'est pas une politique réfléchie : on a pensé qu'il suffisait de laisser des armes et de l'argent derrière soit pour que l'ordre soit maintenu. Or on s'est aperçu que le régime irakien s'est crispé autour du chiisme et qu'il s'est écroulé en bien des endroits sous l'offensive de l'EI. Les démocraties occidentales, américaines comme européennes, se sont retrouvées piégées par leur propre discours sur la menace iranienne.

Quel bilan le prochain président des Etats-Unis aurait-il intérêt à tirer ? Pour quelles actions ultérieures ?

On ne résout pas une crise par le moyen militaire, mais par une action politico-militaire. Il faut une analyse politique d'abord, et ensuite les moyens militaires doivent être adaptés. Les Américains ont jusqu'ici considéré qu'une action militaire suffisait à rétablir une situation politique. Or l'opération militaire a détruit le régime irakien, et finalement c'est le pays qui a explosé dès lors que les institutions en place ont été démantelées. Les Irakiens n'avaient plus ni eau ni électricité, ni police, ni armée, mais ils étaient censés se réjouir d'avoir la démocratie… La constitution d'un Etat découle d'un long processus, cela ne se décide pas sur le coin d'un bureau.

En outre, je suis frappé par la conjonction extrêmement dangereuse que nous vivons aujourd'hui. Tout d'abord, les néo-conservateurs font actuellement leur retour en force aux Etats-Unis, et il est à craindre qu'ils reviennent aux affaires après les prochaines élections. Le deuxième risque réside dans la réélection de Netanyahou, qui a tout de suite rappelé qu'il ne voulait pas d'un Etat palestinien. Et le troisième risque, qui n'est pas des moindres, est de ne pas considérer que le véritable problème dans le monde arabe  est l'Arabie saoudite. Une réforme en Arabie saoudite couplée à l'arrêt de la propagation du salafisme serait pourtant la véritable solution à la situation de la région. Mais j'ai bien peur que nous nous dirigions vers une situation de conflit encore plus grave.

Même si le nouveau président des Etats-Unis avait à cœur de faire face à ces trois problèmes, il peinerait à convaincre l'opinion publique américaine. A cet égard, le film American Sniper est édifiant : l'homme qui a inspiré ce film a tué des centaines de personnes à distance, a été couvert de médailles, mais à aucun moment de l'histoire il ne s'interroge sur les raisons pour lesquelles il est là. Il dit à sa femme qu'il va défendre le droit et la démocratie, et quand il revient au pays il s'ennuie, car la guerre lui manque. C'est un western des années 20 remis au goût du jour : "un bon Irakien est un Irakien mort".

Propos recueillis par Gilles Boutin

Les commentaires de cet article sont à lire ci-après
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gwirioné
- 26/03/2015 - 05:01
Monde diplodocus
Non, mais, Atlantico qui héberge les vieilles lunes marxistes!
ISABLEUE
- 25/03/2015 - 15:29
Méchants américains !!
La guerre c'est mal.
Sadam c'était bien... Demandez aux Irakiens...
Texas
- 25/03/2015 - 15:27
En résumé..
...remettre un chèque en blanc pour la politique Moyen-Orientale ou Centrasiatique de l' Administration Obama est probablement très prématuré , d' autant que les accords sur le nucleaire Iranien sont encore loin d' être signés . Seul le choix des influences Sunnites a changé dans ce calcul .