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Madonna a lourdement chuté lors des Brit Awards.
Je ris donc je suis
Pourquoi voir quelqu’un tomber nous fait-il autant rire (et profitez-en, on vous a concocté une collection) ?
Publié le 28 février 2015
Difficile de résister à un éclat de rire, ou à son équivalent plus discret, lorsque quelqu'un chute maladroitement dans la rue, ou quand une star comme Madonna en fait autant aux Brit Awards. Un réflexe cognitif qui a des raisons bien identifiées et qui en dit beaucoup sur vous.
Raphaël Ehrsam est enseignant en philosophie. Il s'intéresse plus particulèrement à la philosophie du langage, à la psychologie et à la psychanalyse.
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Difficile de résister à un éclat de rire, ou à son équivalent plus discret, lorsque quelqu'un chute maladroitement dans la rue, ou quand une star comme Madonna en fait autant aux Brit Awards. Un réflexe cognitif qui a des raisons bien identifiées et qui en dit beaucoup sur vous.

Atlantico : La majorité des êtres humains a tendance à rire dans une situation jugée comique – même si elle est parfois cruelle – comme quelqu'un chutant lourdement dans la rue. La mécanique du rire dans ce type de situation a été l'objet du livre "Le Rire" d'Henri Bergson en 1900. Quel est le mécanisme cognitif mis en évidence ? 

Raphaël Ehrsam : Bergson s'inscrit dans une traditiion qui remonte à Aristote. Selon eux, il s'agit d'un ressenti et d'une forme de supériorité par rapport à la personne dont on va rire. Aristote disait que le risible est une espèce de la laideur. Idem pour Bergson : quelqu'un qui trébuche maladroitement, on rit car on est dans une position où on ne tombe pas soi-même, on regarde celui qui tombe, et il y a à la fois une jouissance de sa supériorité, et un rappel à l'ordre implicite de la norme qui affirme notre identité. Si vous regardez la commedia dell'arte, on rit de personnages que l'on trouve ridicules ; avec Molière on rit du personnage de Georges Dandin, le mari trompé... Bergson rattache cela à une dimension sociale : on rit certes du gag, mais il y a aussi une réflexion sur la "raillerie" typique du XVIIe et XVIIIe siècle où l'on rit de celui qui ne maîtrise pas complètement le code, est maladroit ou grossier. On le retrouve très bien dans les groupe de jeunes où les rieurs sont liés entre eux par une complcitié qui pointe du doigt celui qui n'a pas compris comment les choses fonctionnent.


Un bel exemple de chute à 0:05

Si nous rions des êtres qui s'écartent de la norme comme le pense Bergson, le rire a-t-il alors un rôle "coercitif" ? Rire, finalement, n'est-ce pas une manière de signifier son conformisme, voire sa soumission à un ordre établi ?

Bergson n'a pas tellement de position là-dessus, il constate surtout le rapport de mépris implicite. Personnellement, je pense que c'est une vision valable dans de nombreuses situations, et typiquement les blagues racistes, homophobes ou antisémites, où existe clairement une séparation entre le rieur et celui dont on rit. Mais, en même temps, ce serait abusif de résumer toute les manières de rire à cela. Le rire bienveillant existe (on pourrait citer par exemple Charlie Chaplin), même si Bergson ne le prend pas en compte. On peut plus approcher la diversité réelle des rires par un examen littéraire des formes de la comédie. 

Chute à 0:38

Henri Bergson a mis en lumière un schéma cognitif, mais s'applique-t-il uniformément à tous les êtres humains ? Y a-t-il des profils psychologiques qui ne sont pas concernés par le rire "bergsonien" (car tout le monde ne rit pas des mêmes choses) ?

Une expérience fondamentale par rapport, c'est justement quand on trouve que quelque chose n'est pas drôle. On peut voir des gens qui vont rire de certaines choses sans ressentir le même mouvement que d'autres dans le même contexte. Quand le rire est bergsonien, donc moqueuer, il révèle exactement qui l'on est et où on se place et qui nous estimons être déviant. Des personnes vont rire aux blagues antisémites, ce qui va donner une indication sur qui ils sont, et d'autres vont préférer rire en voyant  "Rabbi Jacob" en se moquant du préjugé. Les deux rires sont bergsoniens, mais dans le second cas on rit du préjugé tourné en dérision, dans le premier on jouit du préjugé. C'est très différent. Finalement, même si l'image est courante, on est vraiment dans une approche de type "dis-moi de quoi tu ris, je te dirai qui tu es."

Chute à 0:18

Même si Bergson reste une référence, y a-t-il eu d'autres explications venant compléter – ou au contraire infirmer avec justesse – l'analyse bergsonienne du rire ?

Il n'y a pas vraiment eu de grand livre consacré au rire depuis Bergson à part peut-être Bernard Baas avec "Le Rire inextinguible des dieux" où il essaie de suivre les condamnations philosophiques du rire et sa valorisation comme attitude transgressive. Mais il est difficile de dire qu'il y a une essence unique du rire. Quand on rit, c'est l'attitude dans laquelle on est qui donne tout son sens. Est-on sardonnique ? Est-on moqueur ? Est-on bienveillant ? L'analyse de Bergson est très pertinente mais il manque dans son oeuvre une typologie du rire. Bergson a quand même une postérité, mais qui tire plus vers la sociologie : pourquoi rit-on de manière dominante de certaines choses ? Par exemple les blagues sur les Belges en France – on l'oublie un peu souvent – correspondent à un contexte à la fin du XIXe où ces derniers ont constitué la première grande vague d'immigration moderne. Cela nous semble anodin, mais les raisons historiques et sociales sont réelles et profondes, même si on ne le perçoit pas de nos jours. Si, comme Bergson le dit, le rire est une moquerie, il est donc intéressant de voir dans l'histoire qui a ri de qui. 


Début de la chute à 0:17

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