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Notre portable est-il plus intéressant que le sexe?
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Ultra moderne solitude : comment en sommes-nous arrivés à préférer être privés de sexe que de téléphone portable
Publié le 08 octobre 2018
Le téléphone, plus qu'un gadget, est devenu un outil indispensable qui facilite la vie au quotidien. GPS, sites de rencontres, réseaux sociaux... Autant de petites applications qui peuvent rendre accro, au point de préférer son usage plutôt que le contact charnel.
Catherine Lejealle est docteur en sociologie et ingénieur télécom (ENST Bretagne). Elle est professeur à l'ISC Paris et co-fondatrice de la Chaire Digital Business. Ses domaines de recherche couvrent les usages des TIC (téléphone portable, Internet,...
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Catherine Lejealle est docteur en sociologie et ingénieur télécom (ENST Bretagne). Elle est professeur à l'ISC Paris et co-fondatrice de la Chaire Digital Business. Ses domaines de recherche couvrent les usages des TIC (téléphone portable, Internet,...
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Le téléphone, plus qu'un gadget, est devenu un outil indispensable qui facilite la vie au quotidien. GPS, sites de rencontres, réseaux sociaux... Autant de petites applications qui peuvent rendre accro, au point de préférer son usage plutôt que le contact charnel.

Atlantico : Selon une étude de Boston Consulting Group, près d’un tiers des Américains seraient prêts à renoncer à des rapports sexuels pendant un an, plutôt que de vivre sans téléphone mobile.  55% d’entre deux renonceraient au restaurant tandis que 46 % accepteraient de renoncer à un jour de congés. Sans s'attarder sur cette étude en particulier, quel rapport les sociétés ont-elles développées au téléphone portable ?

Catherine Lejealle : Conduite sur 1003 Américains adultes entre septembre et novembre dernier, l’étude pointe en effet l’importance que le mobile a pris dans nos vies quotidiennes et chiffre l’utilité de l’objet. Ainsi, le service rendu en nous facilitant la vie quotidienne équivaudrait à un jour de congés pour 46% d’entre eux. On apprend que 55% renonceraient à sortir dîner au restaurant sans son mobile mais on ne sait pas si c’est pour rester à proximité d’un téléphone filaire et ne pas perdre le lien avec les siens ou pour une autre raison (fear of missing out ? peur de passer à côté d’autre chose).

On touche là les limites de l’étude quantitative avec des questions fermées qui demanderaient une étude qualitative pour comprendre la motivation à renoncer à des activités somme toutes bien agréables (le restaurant, l’amour.) pour le mobile. Renoncer à des rapports sexuels pendant un an semble bien exagéré et nécessite de savoir à quoi ces personnes renoncent réellement ! Les études sur les pratiques sexuelles montrent de grandes disparités selon les âges, le cycle de vie… Ainsi on ne renonce pas tous à la même chose.

Malgré ses limites, l’étude pointe l’apport du mobile dans notre quotidien : renoncer à son mobile c’est plus que renoncer à un téléphone. Rappelons que l’usage de l’appel est devenu très marginal sur un smartphone au profit des applications et de la connexion à Internet. Faites défiler votre journée. Vous constaterez combien le mobile rend service et fait gagner du temps, décharge d’un nombre d’informations à retenir (codes d’immeuble…) et facilite la micro coordination. Il remplace des tas d’objets dont on ne s’encombre plus (plans de ville, horaire de ciné, agenda, montre, rappel de rdv…) et condense des fonctions utiles (commande en ligne, recherche d’information…) qui nous déchargent d’un poids cognitif. Il permet de gagner du temps en cherchant une information et ne se faisant plaisir en préparant son prochain voyage au Vietnam entre deux rendez-vous.

A ces usages utilitaires, s’ajoutent des usages ludiques, relationnels et culturels lorsqu’on joue, regarde une vidéo et échange des photos ou des commentaires avec nos amis et nos proches. Que de réconfort, de distraction, d’amusement et de plaisir, le mobile apporte et jalonne notre journée en occupant des moments où nous sommes seuls dans les transports ou en train d’attendre. Ceci pris en compte, rien d’étonnant à ce que nous valorisions autant cet objet.  

Peut-on aller jusqu'à parler de dépendance ? Quels facteurs l'alimenteraient ?

Mes observations in vivo ne montrent pas de dépendance mais une prise de conscience que l’outil est indispensable et qu’il faut aussi savoir le couper pour s’immerger pleinement d’un moment entre amis… pour un repas ou un câlin  !

Les facteurs qui rendent l’objet encore plus indispensable sont multiples. D’une part, sur le plan financier, le forfait illimité incite à l’utiliser sans se poser de questions. Deuxièmement, sur le plan du service, les réseaux ont atteint une telle qualité que la couverture est parfaite partout et tout le temps, ce qui lève encore un verrou.

Enfin, les dispositifs génèrent spontanément des incitations de type push qui viennent nous tenter avec des ventes flash, des suggestions de contenus (musique sur Deezer et spotify…) et des informations en temps réel sur l’activité de nos amis. Tout ceci nous incite à réagir, commenter, poster d’autres selfies de nous….

L'apparition des smartphones a-t-elle eu un effet déterminant ?

Effectivement, le smarphone conjugué comme je l’ai dit plus haut à une offre tarifaire et technique avantageuses invitent à s’en servir. Rappelez-vous les téléphones où rédiger le moindre SMS était à la fois coûteux et fastidieux…

Qu'est-ce que cette tendance révèle quant à l'évolution des rapports sociaux ? Faut-il y voir le signe d'une explosion de la solitude ?

Au contraire, jamais on a autant quantitativement parlant communiqué, échangé, interagi avec ses proches mais aussi avec des inconnus. L’évolution majeure que j’observe est la mise en relation avec des inconnus proches géographiquement pour aller au parc promener ses enfants (par exemple via le site des digital mums), pour partager un appareil à pierrade, acheter d’occasion une série (via leboncoin) ou encore inviter des personnes à venir manger une glace dans le marais avec vous (via OVS…) ou une partie de Time’s up.

 
Internet sert d’intermédiaire entre inconnus. Internet et le mobile permettent de créer de nouveaux liens et d’entretenir ceux existants. Il y a une vraie confiance dans la mise en relation avec des inconnus pour partager autour d’un centre d’interet ou d’une transaction marchande. En d’autres termes, la peur de tomber sur un désaxé ou un pervers a disparu.
 

Pourtant, il y a encore trente ans, le téléphone portable n'était pas un gadget indispensable. Les voitures circulaient sans GPS, les rencontres se faisaient au restaurant ou dans la rue etc... Au-delà du fait qu'ils ont contribué à faciliter notre quotidien, les téléphones portables sont-ils également venus combler un autre type de vide ? 

Les mobiles permettent aussi de faciliter les mises en relation pour des échanges marchands (via ebay) ou non marchands, de trocs de service et de prêts ou de dons. Il suffit de voir le succès de sites comme coach surfing ou de visites de villes par des bénévoles. Ce que vous citez reste toujours possible.

D’ailleurs, j’observe à travers notamment mes enquêtes sur les sites de rencontres ou de dating, que ce moyen n’est qu’un moyen mis en œuvre pour rencontrer des gens mais qu’il ne se substitue pas aux autres. Il s’ajoute et souvent, le fait de s’inscrire sur un site acte que vous êtes prêts pour rencontrer quelqu’un, vous met dans des dispositions mentales telles que peut-être dans un magasin, une salle de sport ou un ciné, vous allez entrer en contact avec quelqu’un. Je vois vraiment cet effet positif sur les comportements. N’oublions pas que le mobile peut s’éteindre et qu’on peut (doit) aussi s’offrir des moments de détente sans connexion.

 

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