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François Hollande va annoncer les 200 quartiers prioritaires sur la question du logement.
Le tonneau des Danaïdes
Pourquoi le plan Hollande sur la politique de la ville ne fera qu’entretenir ce gâchis français à 45 milliards
Publié le 19 décembre 2014
Le conseil d’administration du 15 décembre de l’Agence nationale pour la rénovation urbaine (ANRU) détermine ce lundi les 200 quartiers prioritaires au niveau national qui vont bénéficier de la plus grosse partie d'une enveloppe s'élevant à 5 milliards d'euros. Une dépense peu efficace tant que l'Etat n'aura pas corrigé sa manière de mener la politique de la ville, qui sera dévoilée demain mardi 16 décembre par François Hollande lors de son déplacement à Lens.
Camille Bedin est conseillère départementale des Hauts-de-Seine, canton Nanterre-Suresnes, et secrétaire nationale, membre du bureau exécutif des Républicains.
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Le conseil d’administration du 15 décembre de l’Agence nationale pour la rénovation urbaine (ANRU) détermine ce lundi les 200 quartiers prioritaires au niveau national qui vont bénéficier de la plus grosse partie d'une enveloppe s'élevant à 5 milliards d'euros. Une dépense peu efficace tant que l'Etat n'aura pas corrigé sa manière de mener la politique de la ville, qui sera dévoilée demain mardi 16 décembre par François Hollande lors de son déplacement à Lens.

Atlantico : Une liste de 200 quartiers considérés comme prioritaires au niveau national et devant bénéficier d'un plan de 5 milliards d'euros doit être présentée ce lundi 15 décembre par le Conseil d’administration de l’Agence nationale pour la rénovation urbaine (ANRU). François Hollande en fera l'annonce officielle lors de son déplacement à Lens mardi 16. Concrètement, en quoi consistent ces aides ? (habitat, emploi, implantation d'entreprises…)

Camille Bedin : L'annonce de mardi est attendue depuis longtemps. Il s'agit de la sélection d'environ 200 quartiers "coeurs de cible" du 2ème volet du Programme national de rénovation urbaine (ou PNRU 2), parmi environ 1300 quartiers éligibles à l'ANRU. C'est donc la poursuite de la politique mise en oeuvre par Jean-Louis Borloo en 2004, avec un objectif clair : poursuivre la politique de rénovation en tenant compte des expériences du passé. Ainsi, cette deuxième phase du PNRU doit aller plus loin que le simple volet urbain (insuffisante pour relancer la vitalité d'un quartier), et davantage tenir compte de la gestion sociale (le PNRU 2 insère davantage de conditions liées à l'éducation, l'accompagnement social des familles, l'amélioration de la desserte en transports,... pour être éligible au financement de l'ANRU).

En juin 2014 le gouvernement avait fait passer le nombre de quartiers prioritaires de 2500 à 1300, prenant pour critère le revenu moyen des habitants. Pouvez-vous nous expliquer comment cette nouvelle liste de 200 quartiers s'articule avec les 1300 pré-identifiés ?

Camille Bedin : Il s'agit des quartiers qui cumulent le plus de difficultés sociales et urbaines, d'après les déclarations officielles, et qui doivent capter le plus d'investissement. Le ciblage est une bonne chose, cependant l'enchevêtrement des dispositifs pose toujours question : comment s'articulent les réseaux de l'éducation prioritaire avec ces dispositifs? D'où viennent les financements, entre les différentes administrations de l'Etat et les différents niveaux de collectivités locales? Comment communiquent-ils entre eux? Comment évaluer leur efficacité? Toutes ces questions restent encore à trancher.

La Cour des comptes pointait du doigt en 2012 "une géographie prioritaire trop complexe" ainsi que "la dilution des interventions sur un nombre trop important de zones", et proposait que les projets de rénovation urbaine ne se fassent pas à l’échelle du quartier mais de l’intercommunalité. Avec son dispositif de 1300 quartiers, bien que plus restreint, le gouvernement ne semble pas avoir changé grand-chose à sa méthode. La politique de la ville se trouve-t-elle toujours dans l'impasse ?

Camille Bedin : La politique de la ville évolue, mais elle subit toujours le poids du millefeuille et de la complexité administrative, face auxquels seule la simplification des acteurs, autour de la contractualisation ville-région-Etat, par exemple, peut répondre. Surtout, elle ne peut pas être seule à supporter le poids du désenclavement. L'Education nationale a, selon moi, une énorme responsabilité pour sortir les élèves de la ghettoïsation de fait qui s'est parfois installée, en donnant plus de responsabilité aux établissements, là encore dans une logique de contractualisation avec l'Etat. Les élus locaux, eux-aussi, peuvent agir, en mettant la priorité sur la sécurité et le dynamisme économique de leurs territoires. La politique de la ville est donc loin d'être la seule responsable et l'absence de réforme de la part de ce Gouvernement ne l'aide pas à être efficace. 

Quels montants ont été jusqu'à présent investis dans la politique de la ville, et avec quels objectifs ?

Camille Bedin : La politique de la Ville existe depuis les années 1980 mais elle s'est amplifiée avec la création du plan Borloo sous la présidence de Jacques Chirac, correspondant à un niveau situé entre 42 et 45 milliards d’euros. Le Plan Banlieue de Nicolas Sarkozy a donné une nouvelle impulsion pour redéployer les actions par ministère : intégrer la politique de la ville dans les objectifs de chacun (éducation, sécurité, emploi,…). Il a donné lieu concrètement à l’amplification du Plan Borloo et à des actions comme la création des internats d’excellence, le déploiement des écoles de la 2è chance, 4000 policiers dans les quartiers sensibles, l’encouragement de l’auto-entrepreneuriat, les contrats d’autonomie, le développement des ZFU.

L'argent n'est plus le problème principal de la politique de la Ville : c’est devenu essentiellement une histoire de périmètre. Il faut reconcentrer les moyens. Aujourd'hui, il existe un enchevêtrement incalculable de zones prioritaires, en termes d'éducation, de sécurité, d’emploi qui viennent s'ajouter aux périmètres existants des régions, des départements, des agglomérations et des communes,… Cette multiplication des acteurs pose de réels problèmes. J’étais ainsi d’accord avec le rapport de Jean-François Copé et Gérard Hamel, relativement consensuel, qui préconisait de réduire le périmètre de la politique de la Ville et de limiter les acteurs concernés à deux : l'Etat et la commune.

Quels sont les aspects sur lesquels chacun de ces plans peuvent être considérés comme ayant accompli leur mission et quels sont les autres aspects pour lesquels ce ne serait pas le cas ?

Camille Bedin : Le plan de rénovation urbaine (PNRU) qui continue aujourd'hui a été extrêmement positif. 500 quartiers auront été concernés sur les 557 désignés au départ. Mais la rénovation urbaine ne suffit pas, il faut aussi changer l'environnement si l'on veut améliorer la situation. D’ailleurs, les opérations sont parfois sources de déception pour les habitants. La politique de la Ville ne peut pas être qu’une façade. Il faut aller plus loin en matière d'éducation et de formation professionnelle.

Avec Nicolas Sarkozy, je pense que la politique de la Ville a connu des succès, en matière d'éducation et de sécurité. Il a soutenu les politiques de  discrimination positive dans les grandes écoles, il a mis en place l’aide scolaire individualisée (supprimée par François Hollande), ou les internats d’excellence. Il a eu des initiatives exemplaires (nomination de son Gouvernement). Néanmoins, toutes ces actions sont loin de suffire tant que l'on n'éradique pas la crise économique au plan national : nous pourrons faire autant de plans banlieues que nous le souhaitons, cela sera insuffisant. Sans changement structurel, la crise de repli sur soi est inévitable, tout comme la fragilisation du tissu social.

Enfin, sur le plan psychologique et moral, je pense que la gauche ces trente dernières années a beaucoup trop parlé des banlieues avec un traitement communautaire, en s’adressant à un électorat qu’elle a considéré "captif", comme si ces territoires n'appartenaient pas à la République, comme s'ils étaient des zones d'ombre, un point noir. Elle a subi le revers de ce traitement lors des élections municipales de 2014, où les habitants des banlieues ont fait entendre leur ras-le-bol d’être simplement considérés comme un électorat manipulable.

En avril 2014, Najat Vallaud-Belkacem, qui était alors ministre de la ville, annonçait  600 millions d'euros qui devaient servir à financer des "projets structurants, comme des pépinières d'entreprise ou des maisons de santé". Ces enjeux sont-ils aujourd'hui réellement prioritaires ? Créera-t-on de l'emploi sans avoir résolu au préalable les autres problèmes auxquels doivent faire face les banlieues ?

Jean Spiri : La création d’entreprise est en fait très active dans les zones urbaines sensibles, un entrepreneuriat qu’il faut certainement mieux accompagner, pas seulement par des locaux, mais aussi par du financement. Il est d'ailleurs intéressant de constater que l’ambassade des Etats-Unis à Paris a mis en place dès 2009 un programme visant à repérer les meilleurs entrepreneurs des quartiers. Le problème de la santé est également crucial : je vous invite à lire une étude du géographe Emmanuel Vigneron sur les différences de densité médicale et d’espérance de vie le long de la ligne B du RER. Le constat est clair : plus on s’éloigne du centre, moins il y a de médecins, et plus l’espérance de vie diminue… C’est un progrès de ne pas s’attaquer uniquement à la question de la forme urbaine, mais le problème des quartiers dits sensibles ne peut se traiter de manière saucissonnée. Si vous n’assurez pas la sécurité dans ces quartiers, si vous ne travaillez pas les problèmes de coexistence culturelle, mais aussi entre générations, si vous ne veuillez pas à la présence de l’Etat, une présence pas seulement physique, mais qui passe aussi par la transmission des valeurs républicaines, si vous n’investissez pas davantage dans l’école, vous ne résoudrez rien. C’est pourquoi le rôle des élus locaux est absolument crucial. Ils ont besoin de moyens supplémentaires, ils ont besoin d’outils leur permettant parfois de mener des politiques différentes, ce que permet la Constitution depuis 2003 sous forme d’expérimentations, ils ont besoin de donner de la chair à ces programmes nationaux. Sinon, en effet, quels qu’en soient les montants, ces programmes n’atteindront pas leurs objectifs. C’est pourquoi on ne peut qu’être sceptiques devant des annonces de montants qui paraissent importants, mais dont on perçoit mal comment la mise en œuvre va se différencier des précédentes tentatives. 

Guylain Chevrier : On prend sans doute les choses à l’envers. On sait combien l’emploi est important car l’insertion sociale passe par l’accès au travail et à un statut social qui lui corresponde, un sentiment d’utilité et de reconnaissance qui n’a d’équivalent que l’autonomie qu’il procure. Il ne suffit pas de créer des emplois pour autant pour résoudre la grave crise de cohésion sociale que nous connaissons, c’est-à-dire le fait que de plus en plus de nos concitoyens dans les quartiers sensibles ne se reconnaissent pas dans nos institutions, dans notre modèle politique, dans une identité qui serait la leur et celle de la France.

On n’a cessé de lâcher sur les valeurs collectives en flattant dans les quartiers sensibles la diversité et ses composantes culturelles et religieuses, en jouant sur les différences comme principe de reconnaissance de l’identité de ces quartiers. On a ainsi fait quitter tendanciellement ceux-ci dans l’esprit de ce que l’on appelle les territoires de la République. Mais l’esprit est tout ici, autrement dit, les représentations communes qui font que l’on se sent appartenir à un même peuple ou non. On a acté l’idée d’une société multiculturelle pour mieux encore finalement assigner des populations identitairement et géographiquement, résidentiellement.

Finalement, il parait que les dirigeants ont depuis longtemps abandonné la question sociale pour imposer une lecture différencialiste mais aussi par voie de conséquence, inégalitaire par essence, de notre société, vue à travers une division d’abord en groupes identitaires, comme le distingue bien le géographe Christophe Guilluy (1). C’est ainsi à partir de cette thématique du ghetto, celle d’une société (supposée) xénophobe du fait d’assigner ses minorités à résidence, que le modèle égalitaire républicain a été violemment attaqué.

La devise Liberté-Egalité-Fraternité est de plus en plus contestée par ceux qui revendiquent une "égalité réelle" au regard de laquelle la République aurait failli. Encore faudrait-il savoir de quoi ils parlent car "l’égalité réelle" renvoie à un modèle égalitariste qui a fait long feu, jusqu’à plus ample informé. En général, on notera que ceux-là utilisent cette revendication pour mieux attaquer le modèle égalitaire considéré par eux comme l’obstacle à l’installation en France du multiculturalisme politique. Mais cette revendication est comme le symptôme d’une pathologie sociale, celle d’une politique qui conduit à considérer la société comme une juxtaposition de groupes identitaires. On se demande bien dans ces conditions comment on pourrait s’attaquer à la crise de notre cohésion sociale dans les quartiers sensibles et ce qui pourrait bien ainsi y faire cohésion?

On explique que la liberté et l’égalité ne sont conciliables que par la fraternité. La liberté vise à garantir le libre choix de vie du citoyen, l’égalité de traitement devant la loi modère cette liberté en lui donnant pour valeur le modèle d’une même loi pour tous, et la fraternité réalise le lien entre les deux, recouvrant l’idée de l’appartenance à une fratrie commune, symbolisée dans la nation ou la patrie. Il en va d‘une certaine identité commune, une certaine idée de la France. Poser la fraternité comme valeur fondamentale, c’est poser la défense de l’intérêt général avant celle des intérêts particuliers ou/et des groupes communautaires et identitaires quels qu’ils soient. Car, la fraternité définit le mieux le lien social qui prévaut sous le signe de la République pour fonder notre vivre-ensemble.

Tahar Ben Jelloun interviewé sur France info ce jour expliquait que l’école de la France ne donnait plus les repères essentiels qui permettent à tous les enfants de se reconnaitre dans nos institutions, notre République et ses valeurs essentielles. Ce qui était considéré par lui comme la clé de toute intégration. Une réflexion à méditer qui vaut pour la politique de la ville et la philosophie qui la porte.

Parmi les principaux maux dont souffrent les banlieues, on compte notamment le délitement du lien social, le rapport à l’autorité, les difficultés d'intégration de populations socialement, culturellement, économiquement fragiles. Les politiques de la ville se sont-elles réellement attachées à les combattre ou sont-elles passées à côté du problème ?

Jean Spiri : Les politiques de la ville ont eu un mérite, celui de la rénovation urbaine, qui était nécessaire dans ces grands ensembles. Maintenant, ne nous leurrons pas. La forme de la ville en elle-même peut renforcer certains effets, mais c’est avant tout la façon dont on l’habite, dont se forment les liens sociaux, les liens économiques, le rapport à l’Etat, qui distinguent certains quartiers qui concentrent les difficultés d’autres où les habitants s’en sortent mieux. Les gouvernements successifs ont mis en place une forme de discrimination positive territoriale, en partant du principe que la ségrégation est territoriale par définition, même si elle est sociale par origine, selon la formule du géographe Roger Brunet. Les zones franches urbaines, les zones d’éducation prioritaire, les zones urbaines sensibles, tout une succession de zonages sont apparus, dont l’objectif est d’agir sur les habitants en passant par les territoires. Mais c’est bien le paradoxe initial : en voulant combattre des difficultés humaines en agissant sur les territoires ou sur le cadre urbain, on est passé à côté d’une partie du problème. C’est d’ailleurs la thèse que nous défendions avec Elise Vouvet et Alexandre Brugère dans Citoyens des villes, citoyens des champs : si nous n’acceptons pas une action directe sur les citoyens, nous raterons forcément notre objectif. Cela nécessite de revoir complètement notre façon de penser, pour voir l’égalité entre les citoyens comme un objectif qui doit se mesurer, et pas comme une égalité de traitement initiale que ne correspond de toute façon pas aux situations différentes que vivent les Français aujourd’hui sur le territoire national. En ce sens, oui, je pense qu’il faut oser la discrimination positive sur base territoriale d’une manière plus affirmée qu’aujourd’hui. Prenons ainsi l’exemple des zones franches urbaines créées en 1996. Les entreprises qui s’installent dans ces zones bénéficient d’un ensemble d’exonérations sociales et fiscales. Si cette politique a eu un impact important, elle n’a cependant pas autant qu’elle l’aurait dû amélioré l’emploi dans ces zones. C’est pourquoi le Conseil économique, social et environnemental proposait en 2008 que les exonérations de charges soient attachées non plus seulement aux territoires, mais aussi aux individus. L’idée était que les jeunes de ces quartiers portent avec eux une exonération de charges patronales sur leur emploi, quelle que soit l’entreprise qui les embauchait. Ce type de solution mérite d’être étudié. Pourtant, elle fait peur à la gauche, qui y voit une discrimination positive qu’elle attache plutôt à l’idéologie libérale, tandis qu’elle heurte une partie de la droite conservatrice qui refuse de voir qu’il y a une vraie rupture d’égalité des chances pour ces citoyens…

Guylain Chevrier : La politique de la ville vise à réduire les inégalités entre les territoires, en prenant pour cause ceux qui sont le moins bien dotés. Cette politique a été surinvestie depuis une quarantaine d’années avec un certain succès malgré tout en termes de rénovation urbaine. Mais du côté de la rénovation sociale à laquelle elle a prétendue, elle s’est heurtée à des difficultés grandissantes liées à la crise économique, mais pas seulement. Il y a eu une régression continue de la mixité sociale dans les quartiers les plus concernés, avec des classes moyennes qui les désertent. Faut-il s’en étonner ? car elles n’ont jamais été prises en compte dans les axes de cette politique ou de façon superficielle.

Lorsque l’on parle des quartiers sensibles, il est toujours question plus ou moins explicitement d’une identification de la pauvreté aux populations immigrées où qui en découlent, qui s’y concentrent de plus en plus à la mesure de la désertion des autres. La seule façon de prendre en compte cette réalité doit-elle être de renforcer des dispositifs de lutte contre les discriminations dont on suppose qu’elles seraient la principale cause d’un taux de chômage plus élevé là qu’ailleurs ou de moins de diplômés ? En réalité, il n’y a pas que le départ des classes moyennes de ces quartiers qui est à incriminer, mais le fait qu’une politique d’inclusion sociale en faveur  des "exclus" opposés aux "inclus", ait joué en faveur du remplacement systématique de ménages de la classe moyenne sur le départ par des ménages choisis sur le modèle de référence de ces quartiers. On a ainsi favorisé une concentration de population de même tonalité, ce qui n’est bon pour personne.

Cette dominante apparente ne doit pas faire oublier une autre réalité silencieuse de ces quartiers propre à une population qui n’est ni immigrée ni aisée, une population ouvrière du cru encore nombreuse et même souvent majoritaire dans ces quartiers, qui vit très mal de n’être nulle part prise en compte, accentuant une fracture sociale que l’on ne veut pas voir. La seule façon de re-rentrer dans le jeu pour une part de ces laissés pour compte de la politique de la ville voire de la politique tout court, étant malheureusement le vote FN. L’abstention massive des dernières élections municipales a été de ce point de vue frappante dans les quartiers en cause, comme pour les quartiers nord de Marseille. Ici, la critique de la politique de la ville comme politique sociale rejoint les enjeux du politique de façon révélatrice. Le plan gouvernemental de 600 millions pour les zones sensibles, qui vient d’être présenté par Najat Vallaud-Belkacem, ne change rien à cette orientation de la politique de la ville et d’action en direction des banlieues dites prioritaires. On continue avec cette politique de la ville à mettre des quartiers à part. Ce n’est donc pas une question de moyens, d’argent, même s’il en faut bien sûr toujours pour intervenir, mais de conception de l’action politique et de savoir quel projet de société cette action sous-tend.

Comment expliquer que malgré les milliards déversés sans résultats sur les banlieues, l'approche reste la même. En quoi les décisions en la matière sont-elles aveuglées par le sentiment de culpabilité que les élites et la société française entretiennent sur le sujet ? Investir ces milliards est-il finalement une solution de facilité ?

Jean Spiri : Ce qui est certain en tout cas, c’est qu’il y a une véritable question d’équité qui se pose aujourd’hui entre les territoires de la République. La « Zone urbaine sensible » concentre beaucoup de représentations, dont certaines d’ailleurs créent un cercle vicieux (l’adresse « négative »), mais il ne faudrait pas pour autant, comme l’a d’ailleurs montré le géographe Christophe Guilluy, qu’une certaine géographie médiatique vienne occulter la géographie sociale. Il y a quelques années, le sociologue Dominique Lorrain avait réalisé une étude comparative sur les investissements publics entre le quartier des Hautes-Noues à Villiers-sur-Marne, classé en zone urbaine sensible, et un quartier de la périphérie de Verdun. Dans les deux cas, les populations concernées étaient modestes et les taux de chômage élevés. Et surtout, l’étude montrait que le revenu moyen par habitant du quartier sensible de Villiers-sur-Marne était de 20% supérieur à celui de Verdun, mais aussi que les équipements et les services publics étaient moins fournis dans la périphérie de Verdun – sans même parler des temps de transport pour rejoindre la grande ville la plus proche, pourvoyeuse d’emploi, bien plus importants à Verdun. Alors même que cette situation montre des handicaps plus importants dans la périphérie de Verdun, les investissements publics étaient mille fois plus élevés dans le quartier des Hautes-Noues. Ce qui est certain en tout cas, c’est que, si ces quartiers méritent une attention particulière des pouvoirs publics, ils n’en sont pas pour autant oubliés aujourd’hui … contrairement à d’autres où la situation socio-économique est également très dégradée !

Guylain Chevrier : La société s’est inventée ses pauvres à travers cette thématique des zones sensibles voire des ghettos, pas parce qu’elles constituent uniquement une vision idéologique car il y existe des populations accumulant les difficultés dans certains quartiers précis, mais par le fait de les avoir emblématisées comme l’arbre qui cache la forêt. Les zones sensibles ne représentent que 7% de la population et sont donc loin de recouvrir la géographie de la pauvreté en France, alors que 85% des pauvres vivent en dehors de celles-ci. Ces pauvres vivent tout particulièrement en zones rurales ou périurbaines qui passent totalement inaperçues. Investir des milliards dans cette thématique phare du champ de la lutte contre les exclusions ne peut être considérée comme inutile mais passe à côté de l’essentiel, car la démarche relève d’une vision idéologique qui est comme le vert dans le fruit.

Dans un contexte de crise, les fonds alloués sont-ils de toute façon condamnés à n'être que des "pansements" ?

Camille Bedin : Je pense que c'est le tonneau des danaïdes. Dans le contexte actuel, ce sera inefficace. L'argent investi aura l'effet d'une rustine, à l’image des emplois aidés qui en plus d’être coûteux agissent durant un temps seulement et sur des cas particuliers, mais ne changent rien au chômage durable. Tant que les réformes structurelles sur l’éducation ou l’emploi ne sont pas menées, rien ne changera.

Comment sortir de la logique financière pour commencer à résoudre concrètement les problèmes qui minent les banlieues ? Quelles devraient être les priorités ? Cela passe-t-il par un retour de l'Etat ? De quelles approches étrangères pourrait-on s'inspirer ?

Jean Spiri :  Cela passe aussi par la fin d’une certaine hypocrisie française. Un seul exemple, celui des ZEP. Une étude de l’Institut Montaigne en 2006 montrait que, tout inclus, la dépense publique par enfant dans les ZEP est inférieure de 30 % à la moyenne nationale. Cela tient notamment au salaire des enseignants, presque tous en début de carrière et peu expérimentés. Est-ce vraiment cela le sens du mot prioritaire ? Ne faudrait-il pas au contraire y affecter des professeurs d’expérience, ou en tout cas des professeurs mieux formés et motivés ; c’est déjà ce que proposait le rapport Geindre il y a vingt ans : que les zones les plus déshéritées bénéficient des compétences des meilleurs fonctionnaires, formés spécifiquement et avec une rémunération supplémentaire. Puisque vous évoquez les modèles étrangers, voici un exemple de pragmatisme sur cette question spécifique, le modèle néerlandais. L’aide est calculée à partir de la personne, et non de la zone. Le nombre d’enseignants, voire le nombre d’heures de cours et d’études, pourraient ainsi être calculés selon ce modèle, qui tient compte des résultats des élèves à des tests, du revenu des parents, de leur date d’arrivée dans le pays le cas échéant, afin d’obtenir un enneigement qui correspond aux besoins réels des élèves et permette à l’école de jouer son rôle de garant dans l’égalité des chances. Mais on voit vite que ce type de raisonnements est étranger à notre culture d’action publique. Nous revenons au problème initial. Nous devons accepter de raisonner en termes de personne, et non plus de territoire. Nous devons accepter qu’il y a des différences qui justifient des traitement différenciées. Nous devons accepter que pour atteindre l’égalité réelle, mieux vaut mettre en avant l’équité.

Guylain Chevrier : Il faudrait veiller à ce que cette politique de discrimination positive en faveur des quartiers sensibles ne vienne pas faire voler en éclat notre solidarité nationale et notre pacte républicain qui en est indissociable. A l’image de cette séparation qui s’est créée au sein des quartiers entre différentes catégories sociales, une autre pourrait apparaitre entre cette moitié de la France qui paie des impôts, cette majeure partie de la France qui travaille, avec l’autre, que ces derniers financent dont au passage cette politique de la ville. Il existe aujourd’hui une tension réelle entre ceux auxquels on demande des efforts incessants, ces classes moyennes à l’attitude généralement solidaire qui commencent à s’interroger sérieusement et le reste de la société. L’aide à apporter aux démunis devenant un argument massue pour imposer de nouveaux impôts et autres prélèvements. On pourrait en arriver à ce que les composantes de la nation se désolidarisent ainsi, avec un rejet du modèle égalitaire et à remettre en cause son rôle en tournant le dos à notre contrat social. Ne serait-pas cela qui devrait prioritairement préoccuper le gouvernement au lieu de mener une politique dans la continuité avec celles qui ont précédé dans ce domaine, en y montant des étages supplémentaires sans se préoccuper du fait que les fondations sont depuis longtemps minées ?

Cet article a été réalisé à partir de deux anciennes publications réactualisées :

Un bilan de 40 ans de politiques de la ville

Nouveau plan de 600 millions d’euros pour les banlieues : tous ces problèmes que l’argent ne peut pourtant pas régler

Les commentaires de cet article sont à lire ci-après
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kiki08
- 15/12/2014 - 23:52
parler vrai
n'ayant pas les moyens de partir; ,pour ne plus me faire plumer par l'état ,afin qu'il arrête de jeter mon argent , j'ai réduit mon activité ,pour ne plus être imposable , je me débrouille autrement . je ne pense pas que artisans et petits patrons ( les vrais créateurs d'emplois du pays) vont se laisser macquer encore longtemps sans rien dire .
vangog
- 15/12/2014 - 16:23
Politique de la ville des trente dernières années?
quelqu'un a-t-il fait son bilan, avant d'entamer une nouvelle dépense inutile?...
valencia77
- 15/12/2014 - 14:59
valencia77
solution: pont aerien entre Marseille et Alger et vous videz le pays des arabo-africains. Ca vaut le prix du carburant.