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 Lors du référendum sur l'indépendance de l'Ecosse le 18 septembre, les classes populaires se sont majoritairement prononcées en faveur du "oui".
Un scrutin à la loupe
Les intéressantes leçons des détails du résultat écossais que Nicolas Sarkozy et ses concurrents pourraient utilement méditer
Publié le 26 septembre 2014
Alors que le référendum sur l'indépendance en Ecosse a été finalement remporté par les partisans du "non" avec plus de 55 %, les classes populaires ont en majorité voté un "oui" qui traduit un cri de désespoir et une défiance vis-à-vis du politique que l'on retrouve aussi en France.
Christophe Bouillaud est professeur de sciences politiques à l’Institut d’études politiques de Grenoble depuis 1999. Il est spécialiste à la fois de la vie politique italienne, et de la vie politique européenne, en particulier sous l’angle des partis.
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Laurent Chalard est géographe-consultant, membre du think tank European Centre for International Affairs.
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Alors que le référendum sur l'indépendance en Ecosse a été finalement remporté par les partisans du "non" avec plus de 55 %, les classes populaires ont en majorité voté un "oui" qui traduit un cri de désespoir et une défiance vis-à-vis du politique que l'on retrouve aussi en France.

Atlantico : Lors du référendum sur l'indépendance de l'Ecosse le 18 septembre, les classes populaires se sont majoritairement prononcées en faveur du "oui" (52% de la classe ouvrière qualifiée contre 40% de classe moyenne et classe moyenne supérieure, voir le détail des résultats ici). Qui sont ces Ecossais et quel est le message qu'ils ont voulu envoyer à travers leur vote ?

Laurent Chalard : L’Ecosse, comme une large partie du Nord de l’Angleterre, fut l’un des bastions industriels du Royaume-Uni, à l’origine d’une forte identité ouvrière. Cependant, suite à la désindustrialisation, qui a durement touché la région de Glasgow et ses environs, à travers la fermeture des chantiers navals, des mines de charbon, de la sidérurgie, la situation sociale d’une partie de la population est dramatique pour un pays développé (par exemple, l’espérance de vie est de seulement 68,9 ans dans le quartier le plus pauvre de Glasgow). Depuis les années 1970, que ce soit les dirigeants conservateurs ou travaillistes, rien n’a changé, ce qui a conduit à une grande désillusion dans les classes populaires, qui ont été séduites par le discours indépendantiste, qui leur proposait un avenir autre, et donc peut-être meilleur. Ce vote des classes populaires écossaises révèle un rejet de l’élite, en particulier financière de la City de Londres, jugée responsable de la situation actuelle, et le message qu’elles ont voulu faire passer est qu’elles souhaitent qu’on s’occupe (enfin) d’elles ! C’est une sorte de cri de désespoir vis-à-vis d’une économie qui créée des inégalités trop importantes.

Christophe Bouillaud : Il semble aussi bien d’après les sondages que d’après la géographie du vote que ce soient les jeunes, les sans-emploi, les natifs d’Ecosse même et ceux qui votent pour le SNP (Parti national écossais), qui aient porté le vote pour l’indépendance. En somme, il y a sans doute deux dimensions à ce vote : un aspect socio-économique et un aspect identitaire. Il ne faut pas oublier en effet qu’en Ecosse, il existe aussi une classe intellectuelle ou culturelle, y compris certains universitaires, qui était et qui reste sans doute favorable à l’indépendance, comme les Français ont pu le voir avec les inventaires publiés dans la presse française de célébrités favorables à cette dernière. Le message est donc double : celui de la crise interminable de l’ancienne Ecosse industrielle, de Glasgow en particulier, très semblable à celle du nord de l’Angleterre, et celui de l’aspiration à la souveraineté d’un peuple qui se considère comme ayant un destin particulier à assumer.

Quel parallèle est-il possible de dresser entre le message qu'ont voulu envoyer ces Ecossais et la situation de défiance vis-à-vis du politique que connaît la France ? Quels sont les exemples de contestations françaises s'inscrivant dans cette même logique ?

Laurent Chalard : La défiance vis-à-vis du politique n’est pas une spécificité écossaise, mais bien une tendance de fond de nos sociétés d’Europe occidentale, où le rejet du politique est de plus en plus fort. Une partie de nos concitoyens ne croient plus vraiment en la démocratie, ayant l’impression que la politique est la même quel que soit le gouvernement en place. Les nombreux scandales politico-judiciaires et les faibles différences de politiques générales menées par les gouvernements de gauche et de droite, conduisent à une certaine forme de fatalisme : le système paraît verrouillé et impossible à changer. En conséquence, les électeurs des classes populaires frappées par la désindutrialisation, déçus de la politique telle qu’elle fonctionne aujourd’hui dans nos sociétés, mal à l’aise avec le multiculturalisme, se replient soit sur un vote anti-système, incarné aujourd’hui par le vote Front National en France, soit sur l’abstention, qui est massive. La contestation peut prendre aussi d’autres formes comme le rejet des médias, qui sont jugés complices de la situation, et bien évidemment le repli identitaire. La recherche d’une identité mythifiée permet à des populations en perte de repères de se rattacher à quelque chose, situation qui s’applique aussi aux classes populaires issues de l’immigration maghrébine, qui se tournent vers l’islam.

Christophe Bouillaud : Les situations comparables en France seraient alors de deux ordres : d’une part, les contestations de certaines régions périphériques qui se sentent maltraitées à tort ou à raison par le pouvoir parisien et qui affichent une forte identité régionale ; d’autre part, les protestations de certaines régions qui ont perdu tout leur lustre industriel d’antan. Pour caricaturer beaucoup, l’Ecosse, c’est un peu le mélange de la Lorraine pour la crise industrielle de longue haleine et de la Bretagne pour les sentiments d’identité nationale. Il me semble que le récent mouvement des « Bonnets rouges » serait une belle illustration de cette montée en puissance de revendications à la fois sociales/identitaires, tout comme les troubles récents à Morlaix de la part des producteurs légumiers du Finistère. Il faut remarquer d’ailleurs qu’en 2012, un député UDB (Union démocratique bretonne), soutenu par la gauche, a été élu en Bretagne.  On pourrait penser aussi aux luttes sociales dans notre outre-mer ou à la Corse. Cependant, en dehors de ces cas, il faut noter qu’en France, les contestations prennent plutôt un caractère national.


Par ailleurs, il faut noter qu’après le référendum écossais, semble s’être ouvert toute une discussion au Royaume-Uni sur l’organisation institutionnelle du pays (qui rappelons-le n’a pas de constitution au sens français du terme). D. Cameron a promis beaucoup aux Ecossais, et il a ouvert de ce fait une sorte de boîte de Pandore à l’occasion en promettant aussi aux autres nations du Royaume plus de droits. En France, certains réclament une VIème République, normalement, nos régions devraient changer beaucoup l’année prochaine. De ce point de vue, les deux pays se ressemblent : dans les deux cas, certaines voix affirment désormais qu’il faut changer radicalement les institutions territoriales pour garantir un avenir plus démocratique. Nos deux nations historiquement centralisées feraient chacune un pas de plus vers leur décentralisation pour contrer leurs crises démocratiques respectives.

En France, les catégories populaires sont-elles aussi critiques vis-à-vis de leurs dirigeants politiques, notamment celles qui vivent dans " a France périphérique qui représente 60 % de la population mais qui est invisible aux yeux des élites" selon Christophe Guilluy. Alors que Nicolas Sarkozy se rend dans le Nord jeudi pour son premier meeting de campagne, une région elle aussi touchée par la désindustrialisation, quelles sont les leçons que l'ancien chef de l'Etat pourrait tirer du vote des classes populaires écossaises ?

Laurent Chalard : Il convient de rappeler que l’ancien président de la république en fin stratège politique a essayé de tirer parti du mal-être des classes populaires dès 2007, à travers l’un de ses slogans de campagne "la France qui se lève tôt", ce qui lui avait plutôt bien réussi. En 2012, il s’est emparé de la même thématique en tirant une interprétation toute personnelle des travaux du géographe Christophe Guilluy, ce qui lui a moins bien réussi, le rejet de sa personne l’ayant emporté dans la majorité de l’électorat. En conséquence, les leçons qu’il peut en tirer sont assez simples : les classes populaires ne croient plus en la politique, et donc il lui sera difficile d’aller les récupérer au premier tour de la présidentielle en tenant un discours extrémiste qui n’apparaîtra que comme la pâle copie de l’original, n’ayant pas convaincu sur ces questions son potentiel électorat pendant son quinquennat. 

Christophe Bouillaud : En l’occurrence, pas de très grandes leçons. N. Sarkozy est un homme de droite, or les électeurs favorables à l’indépendance écossaise sont plutôt proches du SNP, un parti de centre-gauche, pro-européen, qui rêvait de faire de l’Ecosse un "nouveau pays scandinave". La particularité de l’indépendantisme écossais est en plus d’affirmer que tous les habitants de l’Ecosse sont les bienvenus dans le projet écossais. Il y a même un député du SNP au Parlement écossais qui se trouve être d’origine française. Le cas écossais est intéressant en ce qu’il montre qu’une protestation populaire et régionalisée contre l’état de la société peut aussi se développer par la gauche de l’échiquier politique et pas seulement par la droite ou l’extrême droite, comme c’est le cas actuellement le plus souvent en Europe – par exemple en Belgique. En tout cas, en France, il serait fort étonnant que N. Sarkozy ne tienne pas le discours désormais traditionnel de la part de la droite française qui flirte toujours depuis au moins les années 1970 avec la xénophobie. Dans son intervention télévisée, N. Sarkozy a déjà redit tout le mal qu’il pense des accords de Schengen. Donc, à mon avis, N. Sarkozy ne reprendra pas grand-chose au discours social-démocrate  et ouvert du SNP, mais jouera plus sur ses gammes habituelles, qui l’approchent du discours du FN, pour séduire, croit-il, l’électorat populaire.

La stratégie de recentrage de l'ancien président de la République est-elle la bonne au regard de la situation et du sentiment d'abandon des classes populaires ?

Laurent Chalard : Les classes populaires sont aujourd’hui dans une telle logique de rejet du politique, que Nicolas Sarkozy a peu de chances de les séduire majoritairement. Il est trop associé aux élites financières et son quinquennat n’a pas eu les résultats escomptés pour ces populations, pour que son message puisse prendre comme ce fut le cas en 2007. Rappelons que de nombreux Français aimeraient voir émerger d’autres candidats que ceux existants à la présidentielle et qu’un outsider peu connu du grand public, mais ayant un charisme affirmé pourrait très facilement emporter l’adhésion de la majorité de l’électorat, qui ne souhaite voir ni Hollande ni Sarkozy au pouvoir en 2017. Donc, d’une certaine manière, le recentrage de Nicolas Sarkozy est assez pertinent, dans le sens qu’il tente d’essayer de récupérer l’électorat de centre-gauche, déçu par François Hollande, dans l’optique d’un second tour à la présidentielle qui se jouerai au centre. Cependant, cette ligne sera-t-elle tenable et efficace, rien n’est moins sûr, d’autant qu’il a des candidats sérieux sur la même ligne au sein de la droite républicaine. Il faut le voir comme un coup de poker.

Christophe Bouillaud : C’est aller un peu vite que de décréter que N. Sarkozy opère une stratégie de recentrage. Il faut voir quels seront ces propositions. Pour l’instant, il annonce une stratégie de rassemblement de son camp, ce qui ne mange pas de pain comme on dit. Dans son entretien sur France 2, il a émis une étrange formule à propos du "mariage pour tous" qui aurait humilié les "familles". Je ne suis pas sûr que cela soit un signe de recentrage, mais bien plutôt de radicalisation. Cela annonce-t-il une proposition à venir d’abolir le dit "mariage pour tous" ? Pour ce qui est des classes populaires, en dehors de celles qui partagent de longue date les valeurs de la droite conservatrice, j’ai quelque doute sur la capacité de N. Sarkozy à les attirer de nouveau. Il peut certes promettre de "protéger" les Français contre la mondialisation, l’Europe, les terroristes islamistes, Vladimir Poutine, etc. bien mieux que ne le font les socialistes au pouvoir, mais il aura du mal à faire oublier son bilan médiocre comme Président entre 2007 et 2012, en particulier sur le plan économique et social.  C’est là d’ailleurs tout le problème de son "retour". Il suppose que les électeurs ont une faible mémoire des faits. Ce n’est bien sûr pas complètement faux, mais c’est un pari.

Comment peut-il s'y prendre pour reconquérir les classes populaires ?

Laurent Chalard : Il est difficile de répondre à cette question. En effet, il existe une telle animosité vis-à-vis de tout ce qu’incarne Nicolas Sarkozy dans une partie des classes populaires, qu’il lui sera extrêmement difficile de rééditer l’exploit de 2007, où il avait réussi à séduire un électorat qui socialement n’était pas forcément acquis. Il faudrait pour cela qu’il reprenne totalement à son compte les positions de l’extrême-droite sur l’immigration mais aussi l’économie (en adoptant le discours sur la démondialisation), qui vont à l’encontre de ses opinions et qui risquent de lui coûter le soutien des élites financières et économiques, tout en espérant l’amnésie sur la politique menée pendant son quinquennat des populations concernées. Si tout est toujours possible en fonction du contexte, il semble difficile que la sauce prenne et il aura beaucoup plus de mal à prendre des voix à Marine Le Pen que précédemment. En outre, 2017 étant dans longtemps, s’il émergeait un candidat de la droite républicaine moins lié à la finance, il pourrait bien lui voler la vedette.

 

 

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