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“En deux jours, je peux être à Riga, Tallinn ou Vilnius…” : Poutine, l’homme qui maniait la rumeur mieux que personne

Publié le 26 septembre 2014
Le président de la Fédération de Russie aurait déclaré à son homologue ukrainien qu'en un temps record ses troupes pourraient s'emparer des villes anciennement sous tutelle soviétique. Intox ou non de la part des Ukrainiens, il n'a pas démenti.
Docteur ès-études slaves des Langues Orientales, Hélène Blanc est russologue.  Auteur d'une vingtaine d'ouvrages sur l'Union soviétique et la Russie contemporaine, dont certains cosignés avec la politologue moldave Renata Lesnik,  ses...
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Docteur ès-études slaves des Langues Orientales, Hélène Blanc est russologue.  Auteur d'une vingtaine d'ouvrages sur l'Union soviétique et la Russie contemporaine, dont certains cosignés avec la politologue moldave Renata Lesnik,  ses...
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Le président de la Fédération de Russie aurait déclaré à son homologue ukrainien qu'en un temps record ses troupes pourraient s'emparer des villes anciennement sous tutelle soviétique. Intox ou non de la part des Ukrainiens, il n'a pas démenti.

Atlantico : Vladimir Poutine aurait déclaré au président ukrainien Petro Porochenko : "mes troupes pourraient arriver en deux jours à Riga, Vilnius, Tallinn, Varsovie et Bucarest". Fin août, il aurait déjà tenu des propos similaires à José Manuel Barroso. Sans qu'on sache trop s'il l'a vraiment dit, ce type de rumeur fait-il le jeu de Vladimir Poutine ?

Hélène Blanc : Vladimir Poutine ne pratique pas un jeu, mais plusieurs. Il maîtrise le double langage, bluffe à merveille comme au poker, anticipe à la manière des joueurs d'échec, bref : des choses que les européens et occidentaux en général ne savent pas faire. Nous courons toujours après l'événement, alors que lui se sait le maître du jeu, et ne se prive pas de le faire savoir.

S'il a effectivement tenu ces propos, on peut trouver plusieurs explications : soit il cherche à montrer qu'il est le maitre et que nos petites sanctions sont sans effet, soit il se laisse emporter par un fantasme hérité de l'URSS, dont la chute a été selon lui "la plus grande catastrophe géopolitique du 20e siècle". La fin de l'Union soviétique lui est restée en travers de la gorge, de même que la révolution orange d'Ukraine en 2004, ainsi que les velléités d'indépendance des anciennes républiques soviétiques. On en a eu un aperçu en 2008 en Géorgie. A ce sujet, on sait que lors d'un sommet de la Communauté des États Indépendants (CEI), il avait annoncé plusieurs années à l'avance à Mikheil Saakachvili qu'il frapperait. Ce dernier l'a-t-il cru sur le moment ? Ce que l'on sait, c'est qu'en août 2008 l'armée russe envahissait le nord de la Géorgie.

Au contraire de Vladimir Poutine, les occidentaux font beaucoup d'effets d'annonce, sans que ce soit toujours suivi d'actes. La guerre qui sévit actuellement est qualifiée de "civile", mais dans la mesure où une puissance étrangère s'immisce, cela devient une véritable guerre qui ne dit pas son nom. Normalement une guerre est déclarée de manière officielle, or là, personne n'a été prévenu. Depuis 15 ans, et avec beaucoup de brio, Vladimir Poutine alterne le chaud et le froid, le bâton et la carotte, la séduction et la menace, notamment au travers de Gazprom.

L'Europe a certes besoin du gaz russe, mais elle se comporte comme si la Russie n'avait pas besoin d'elle, ce qui n'est pas le cas. La Russie a besoin de technologies, comme le montre l'exemple des navires Mistral, d'investissements étrangers, de touristes, ce qui à l'heure de la mondialisation est tout à fait normal.

Au-delà de ces propos, ce qu'il est important de comprendre, c'est que Vladimir Poutine ne négocie pas. Ce n'est ni dans ses habitudes, ni dans sa culture. Il a toujours privilégié le passage en force au mépris du droit.

Un autre aspect de la stratégie de Vladimir Poutine est ce que je j'appelle la "stratégie byzantine", c’est-à-dire le culte du secret. A l'heure actuelle aucun observateur, aussi génial soit-il, ne peut dire ce que veut vraiment Vladimir Poutine. Alors que la diplomatie occidentale s'exprime sur ses intentions, la politique étrangère russe avance masquée.

Il se trouve qu'en mars 2014, après l'invasion de la Crimée, j'avais émis des doutes quant à la volonté de Poutine de se limiter à cette zone, et envisagé qu'il se tourne vers l'est de l'Ukraine, voire l'intégralité du pays et au-delà. Les analystes objectifs vous le diront tous : il est très difficile de prévoir ce que Poutine et son entourage sont capables de faire.

En quoi ce culte du secret que vous appelez "stratégie byzantine" fait-il partie de la culture diplomatique russe ?

La Russie n'est pas seulement occidentale, elle a un héritage oriental. Les influences sont multiples et laissent des traces à tous les niveaux. La politique byzantine consiste à avancer masqué, dans l'ombre, laissant le camp d'en face dans l'incertitude. Entre la Russie et les occidentaux, la partie est inégale, ces derniers courant toujours après l'événement. Aujourd'hui, le chef d'orchestre s'appelle Vladimir Poutine.

A quoi les occidentaux devraient-ils faire attention ?

Il faut se demander jusqu'où ira Poutine, dans la mesure où celui-ci sait pertinemment que ni l'OTAN ni l'Europe ne feront la guerre pour Kiev, Vilnius ou Varsovie, et comment il est possible de l'arrêter.

On ne peut formuler que des hypothèses sur les modalités qu'il choisira pour garder l'Ukraine sous influence russe. L'Union eurasiatique, créée le 29 mai 2014, qui comprend la Russie, la Biélorussie et le Kazakhstan, aurait dû comprendre aussi l'Ukraine. C'était d'ailleurs le morceau le plus important de cette union, et je pense qu'aujourd'hui Vladimir Poutine a compris qu'il avait perdu ce pays, au moins en partie.

Les menaces verbales qu'il a pu proférer sont-elles le résultat d'une impulsion sincère, ou le fruit d'une colère calculée ?

Ce n'est pas un impulsif, mais plutôt un animal à sang froid, extrêmement calculateur, qui tire parti des faiblesses et de l'aveuglement des pays occidentaux. Avec ma collègue Renata Lesnik, cela fait longtemps que nous suivons sa carrière. Il est un pur produit du KGB qui prétend ne pas savoir que ce dernier traquait les dissidents pour les enfermer dans des asiles psychiatriques. On lui a appris à mentir, à pratiquer le double voire le triple langage.

Cependant il ne voit pas qu'à long terme la Russie pourrait se retrouver isolée sur la scène politique internationale. En effet, à part la Chine, qui la soutient avec quelques réserves, et l'Iran, ses alliés sont peu nombreux. L'opinion publique russe, pour sa part, est totalement désinformée par la propagande du Kremlin, qui tient le même discours à l'égard de l'occident que du temps de l'URSS. Comment a-t-on pu croire que c'était un allié de l'occident ? En réalité il n'a rien d'un dirigeant occidental. Il n'y a qu'à regarder cet organe de propagande qui s'appelle Russia today pour se rendre compte que la société russe est biberonnée à l'antioccidentalisme.

Aujourd'hui Poutine ne peut pas reculer par rapport à son opinion publique, et poussé par l'ivresse de ses succès, il pourrait aller plus loin et commettre des erreurs. Il faut espérer qu'il ne le fera pas. En ce sens, il est important de se demander si la France a réellement intérêt à livrer les Mistral, car on n'est jamais à l'abris d'un effet boomerang.

Propos recueillis par Gilles Boutin

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Leucate
- 22/09/2014 - 17:56
Empire byzantin et Russie
Face à l'occident catholique latin, la Russie se veut l'héritière directe de l'empire byzantin disparu en 1453, à la chute de Constantinople enlevée par les ottomans. De ce fait, la Moscovie devenait le dernier grand Etat orthodoxe encore indépendant, tous les autres étant passés sous le joug musulman (Serbie, Bulgarie, Roumanie).
Le mariage en 1472 du grand-prince Ivan III le Grand avec Sophie Paléologue, nièce et héritière de Constantin XI, dernier empereur byzantin mort au combat sur les remparts de sa ville marque un tournant dans l'image que les dirigeants russes se font de leur pays. Sophie apporte avec elle l'aigle bicéphale à deux têtes, le symbole de l'empire d'Orient.
Depuis Ivan III, la Russie se considère comme la 3ème Rome et la protectrice naturelle des chrétiens orthodoxes en général et des slaves en particuliers contre l'occident et l'islam qui lui sont hostiles. Ce fut une constante dans la politique menée par les princes puis tsars et enfin empereurs (depuis Pierre le grand) de Russie jusqu'à ce que les deux impératrices Elisabeth 1ère puis Catherine II la réconcilient avec l'Europe dont elle devient partie intégrante, intervenant activement dans notre politique.
Le Ribaud
- 22/09/2014 - 08:56
Oublié Machiavel ?
Il me semble me souvenir que Staline lisait "le Prince" , Poutine a du retrouver l'ouvrage dans sa table de nuit et mon Dieu , il l'applique fort bien. Inutile d’aller chercher des byzantins morts depuis longtemps, les florentins suffisent.
vangog
- 21/09/2014 - 23:13
Assez bon article, mais qui oublie
deux pions importants de l'échiquier stratégique russe: les oligarques et le peuple russe...or, ces deux pions vont être de plus en plus impactés par les sanctions occidentales et l'isolement russe. Il suffit de voir la réactivation des réseaux dormants de stay-behind répandus dans dans les médias et syndicats ultra-gauchistes, pour comprendre que Poutine n'a rien oublié des méthodes KGBistes et sa grande frayeur d'être amputé de sa zone d'influence...et lorsqu'un dictateur à peur de perdre sa tour, alors il suscite la peur chez son adversaire, comme le ferait un joueurs d'échecs amenant d'autres grosses pièces pour défendre sa tour menacée...et la gesticulation porte ses fruits, puisqu'il ne lui est plus reproché d'avoir annexé la Crimée, ni envahi l'Ukraine...le joueur d'échecs a mangé les tours de son adversaire, et attend patiemment que celui-ci fasse de nouvelles erreurs...