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Un mouchoir s'il vous plaît!
A la télé, au bureau ou dans la rue... dans quelles circonstances pleurer en public peut-il servir ?
Publié le 30 mai 2014
Lors de son intervention sur BFM TV lundi, Jérôme Lavrilleux a montré que les personnalités politiques pouvaient avoir recours aux larmes en public.
Yves-Alexandre Thalmann est l'auteur de l'adaptation du "Bonheur pour les nuls", First éditions. Il exerce comme formateur, professeur et psychologue clinicien. Il anime des ateliers centrés sur le développement de la communication interpersonnelle et...
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Anne Vincent-Buffault est historienne. Elle est l'auteur d'une Histoire des larmes parue aux éditions Payot. 
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Lors de son intervention sur BFM TV lundi, Jérôme Lavrilleux a montré que les personnalités politiques pouvaient avoir recours aux larmes en public.

Atlantico : Jérôme Lavrilleux vient allonger la liste des personnalités politiques ayant pleuré en public. Dans quelles circonstances a-t-on intérêt à pleurer en public ? Et dans quelles circonstances a-t-on intérêt à s'abstenir ?

Yves-Alexandre Thalmann : Tout dépend si l’on est un homme ou une femme. Il est plus accepté socialement qu’une femme exprime de la tristesse qu’un homme. Ceci dit, les pleurs sont souvent considérés comme une marque de faiblesse, alors que ce n’est évidemment pas le cas : la tristesse, comme toutes les émotions, est utile pour l’être humain. Elle lui indique qu’il est en train de subir une perte importante et qu’il maintenant doit l’intégrer, ce que l’on appelle "travail de deuil". C’est la raison pour laquelle la tristesse enlève de l’énergie, contrairement à la colère qui en donne. La question du public relève des codes sociaux en vigueur : il est de bon ton de pleurer à un enterrement ou lors d’une tragédie qui touche la population, mais pas lors d’un revers personnel, comme perdre une élection ou un match. Mais, au-delà de ce propos, il faut rappeler que les émotions peuvent nous submerger et que tenter de les contrôler peut se révéler vain.

Anne Vincent-Buffault :  Depuis le XIXe siècle les larmes en public sont plutôt rares et peu valorisées en particulier pour les hommes, ce qui n'était pas le cas auparavant. D'ailleurs, dans la bonne société parisienne de la fin du XIXème siècle, les femmes ne venaient pas dans les cimetières lors de l'ensevelissement, ce qui permettaient aux hommes d'y pleurer. Les larmes ont longtemps été considérées comme une faiblesse, un manque de maîtrise de soi, et les larmes de Jérôme Lavrilleux sont en fait de cet ordre, du moins peut-on le supposer. Dans le langage contemporain, on pensera au burn out ou à la dépression quand il s'agit d'un homme. C'est moins le cas pour les femmes qui sont "naturellement" destinées les larmes, même pour les plus fortes d'entre elles dans une vision bien tranchée du masculin et du féminin.

Néanmoins la larme rare est bien portée en public comme celle de Barack Obama qui félicite son équipe de campagne. Pas de sanglot, un pleur discrètement essuyé est signe d'une sensibilité vraie qui n'empêche pas de parfaitement s'exprimer (on ne perd pas ses moyens).
 
 
Les larmes ne sont qu'un des nombreux outils pouvant être utilisé par les personnalités politiques dans leurs stratégies de communication. Dans son A-book en six parties, Communication politique, le plus vieux métier du monde, Jean-Noël Dibie retrace l'histoire de cette pratique qu'est la communication politique. Les parties 1 et 2 sont désormais disponibles sur Atlantico éditions
 
 
 
 

A quelles émotions font appel les larmes d'un individu lorsqu'elles s'expriment en public ? Pour quelles réactions ? 

Yves-Alexandre ThalmannIl peut s'agir de la tristesse, parfois aussi de la joie, mais toujours dans un contexte où la nostalgie est de la partie. Celui qui pleure en recevant sa médaille olympique pleure aussi pour tous les sacrifices consentis pour en arriver là, ainsi que pour la vanité liée à la victoire : " tout ça pour ça, et demain un autre champion prendra ma place ! " Il faut distinguer les pleurs sincères des pleurs instrumentaux, c’est-à-dire destinés à provoquer un effet chez autrui, à l’image de l’enfant qui pleure pour être consolé. On notera que la tristesse est une émotion qui renferme sur soi et que l’on n’aime pas pleurer en public. Il y a quelque chose de pudique dans les pleurs.

Anne Vincent-Buffault : La palette d'émotion que manifestent les larmes est très large : de la douleur à la joie en passant par la compassion, la déception.

Dans quels cas pleurer sera-t-il jugé comme pathétique ? Dans lesquels les pleurs attireront-ils la sympathie ?

Yves-Alexandre Thalmann : Si l’on juge la situation comme trop légère, sans importance, les pleurs passeront pour un signe de faiblesse, voire un caprice. Il convient donc d'éviter ce genre de situation. Au contraire, lorsqu’on juge la situation comme tragique, triste, les pleurs d’autrui seront bien perçus.

Anne Vincent-Buffault : Nous nous moquons beaucoup du pathétique, alors que les hommes et les femmes du XVIIIe siècle adoraient pleurer lors de scènes pathétiques, en particulier au théâtre. C'est la gestuelle excessive, la démesure qui ne sont plus admis. Il faut éviter le pathos, d'où l'esthétique de l'émotion retenue, de la larme rare.

La perception est-elle la même selon qu'on est un homme ou une femme ?

Yves-Alexandre Thalmann : Il est évident que non. Autant la colère est permise chez les hommes, mais pas la tristesse, autant c’est l’inverse pour les femmes.

Quel rôle les pleurs peuvent-ils jouer dans une gestion de crise ?

Yves-Alexandre Thalmann : Les pleurs sincères expriment la tristesse et les regrets. Comme les sentiments de honte ou de culpabilité, ils montrent que la personne a pris conscience des tenants et aboutissants de ses comportements. C’est donc une façon de diminuer la tension et de faire un pas vers l’autre. A condition bien sûr de parler de véritable gestion de crise, c’est-à-dire un processus pour trouver une solution, non pour faire le procès d’un accusé.

Comment reconnaître les pleurs mis en scène de ceux qui sont sincères ? 

Yves-Alexandre Thalmann : C’est délicat. Il n’y a qu’à se rendre au cinéma pour s’en convaincre. Je dirais qu’il faut faire confiance à son empathie. Si nous ressentons aussi de la tristesse face à celui qui pleure, c’est vraisemblablement un signe que les pleurs sont une expression de tristesse véritable.

Anne Vincent-Buffault : Notre régime des larmes est fortement marqué par ce clivage. Or, ce n'est pas toujours le cas. Marcel Mauss, à propos du deuil, parlait de larmes obligatoires et néanmoins spontanées. Nous nous faisons une idée de l'émotion comme quelque chose qui sortirait du moi intime et serait plus ou moins accepté par la société. Or, les manifestations de l'émotion sont sociales et l'insincérité est, à ce titre, un échec de la communication. Le message est rejeté comme non authentique. Les larmes jouées sont, bien sûr, plutôt du côté des femmes dans la littérature du XIXème siècle: c'est l'arme de la faiblesse sur la force. C'est là encore l'excès du geste pathétique, des sanglots qui seront stigmatisés, à moins d'une douleur profonde comme dans le cas des photographies de catastrophe ou de guerre. Mieux vaut le charme discret de quelques larmes  pour paraître sincère. 

 

Et n'oubliez pas, les parties 1 et 2 du nouvel A-book de Jean-Noël Dibie, Communication politique, le plus vieux métier du monde, sont désormais disponibles à la vente sur Atlantico éditions

Partie 1 : De la préhistoire à l'Empire romain

 

Partie 2 : Christianisme et islam

 

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