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L'édition américaine du Huffington Post a révélé les détails d'un potentiel accord dans le cadre du traité transatlantique, concernant l'énergie.
© Reuters
L'édition américaine du Huffington Post a révélé les détails d'un potentiel accord dans le cadre du traité transatlantique, concernant l'énergie.
Top secret

Libre-échange US-UE : qui gagne, qui perd à l'accord secret sur l'énergie

Publié le 21 mai 2014
Un document secret a été dévoilé par la version américaine du Huffington Post. Il y est fait mention d'un accord concernant l'énergie dans le cadre du Traité transatlantique. Et bien que les États-Unis pratiquent des techniques honnies en Europe, la crise ukrainienne a souligné notre dépendance énergétique. Pour autant, il ne s'agit encore que de négociations, que le nouveau Parlement européen sera tout à fait en mesure de refuser, à partir du 25 mai.
Jean-Marc Siroën est économiste. Il enseigne actuellement à l’université Paris Dauphine et est professeur au sein du département Master Sciences des Organisations. Il est spécialiste d’économie internationale. Il participe également au programme de...
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Jean-Marc Siroën est économiste. Il enseigne actuellement à l’université Paris Dauphine et est professeur au sein du département Master Sciences des Organisations. Il est spécialiste d’économie internationale. Il participe également au programme de...
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Un document secret a été dévoilé par la version américaine du Huffington Post. Il y est fait mention d'un accord concernant l'énergie dans le cadre du Traité transatlantique. Et bien que les États-Unis pratiquent des techniques honnies en Europe, la crise ukrainienne a souligné notre dépendance énergétique. Pour autant, il ne s'agit encore que de négociations, que le nouveau Parlement européen sera tout à fait en mesure de refuser, à partir du 25 mai.

Atlantico : L'édition américaine du Huffington Post a révélé les détails d'un potentiel accord dans le cadre du traité transatlantique, concernant l'énergie (voir ici). Cet accord prévoit notamment de réduire les restrictions aux exportations américaines vers l'UE de brut, gaz naturel et autres énergies fossiles. En quoi cet accord marque-t-il une rupture ?

Jean-Marc Siroën : Je ne suis pas sûr que le terme d'accord, même potentiel, soit des plus adaptés. Les documents révélés par le Huffington Post sont encore loin d'un potentiel accord, et se rapprochent plus d'une note dont il ne faudrait pas exagérer l'ampleur.
 
La volonté d'au moins une partie de l'administration américaine de réduire les restrictions qui existaient sur les exportations énergétiques des Etats-Unis relève de la rupture sans en relever. La véritable rupture se situe dans le fait qu'il aura fallu quelques années à l'Amérique pour devenir – ou redevenir – une grande puissance énergétique grâce au gaz de schiste. C'est, pour eux, une opportunité de réduire leur déficit courant comme de se désengager de leurs approvisionnements traditionnels en provenance de régions difficiles comme le Moyen-Orient. A mon sens c'est ça la rupture : le retour des Etats-Unis comme grands producteurs d'énergies et en conséquences il n'y a plus de raisons à ce que les Etats-Unis maintiennent des restrictions qui visaient à préserver l'énergie produite aux Etats-Unis et à maintenir les prix à un niveau stable. Ce n'est donc pas tant cet accord qui marque une rupture, mais l'évolution de l'économie américaine. C'est elle qui personnifie les changements tant économiques que géopolitiques que nous venons d'aborder.
 

Concrètement qu'est-ce qu'un tel accord impliquerait pour les deux parties notamment en termes de production ? Signifie-t-il davantage de fracturation hydraulique pour les Etats-Unis ?

C'est effectivement quelque chose que l'on peut envisager. L'origine de l'augmentation spectaculaire de la production américaine, c'est le gaz de schiste et la fracturation hydraulique. Pour augmenter cette production il est plus que probable que les Etats-Unis envisagent de poursuivre cette politique. Mais c'est quelque chose qui n'est pas tellement dépendant de cet accord, en cela qu'on peut s'y attendre avec ou sans accord. Il est vrai, néanmoins, que plus les Etats-Unis seront poussés à l'exportation par de nouveaux débouchés – ici le marché européen – plus ils seront tentés d'accroître leur production, et donc passer par davantage de fracturation hydraulique.
 
Concernant l'Europe, cela pourrait représenter une alternative au fait de se livrer à la fracturation hydraulique sur son sol, mais globalement nous serons touchés beaucoup moins directement que les Etats-Unis. En dépit du fait que chez nous le débat soit ouvert et que la France soit à la pointe du combat contre la fracturation hydraulique, l'Europe fait peu d'état de l'origine du pétrole qu'elle exporte. Qu'il provienne de fracturation hydraulique ou du gaz n'a pas grande importance, si ce n'est la conscience de contribuer à la détérioration environnementale des Etats-Unis, ce qui ne signifie pas grand-chose pour l'Union. Ce qui importe, en revanche, c'est l'impératif de diversifier nos sources d'énergies. Compte tenu de la trop forte dépendance vis-à-vis du gaz de l'Est et de la trop forte dépendance du gaz et du pétrole des proches et moyen Orient, c'est primordial.
 

Cet accord pourrait-il dissuader l'Europe de sortir des énergies fossiles et décourager le développement des énergies vertes ?

Je crois que ce n'est pas tant l'accord en lui-même qui pourrait nous conduire vers une situation de la sorte. Ce qui peut nous y mener, c'est la potentielle augmentation des énergies, notamment en raison de la fracturation hydraulique et de la production américaine. Nécessairement, les prix seront amenés à baisser. Et il est évident que si le prix des énergies fossiles diminue, l'incitation à en consommer davantage sera plus forte, tandis que l'incitation à employer d'autres formes d'énergies, notamment renouvelables, connaîtra une chute. Plus le prix du pétrole monte, parce qu'il se fait plus rare, plus on a tendance à lui substituer des nouvelles formes d'énergies. S'il redevient abondant, cela ne peut que ralentir l'émergence de ces autres alternatives.
 
Et ce n'est pas l'accord en lui-même qui aura cet impact. Peu importe, au fond, que la production américaine soit vendue à l'Europe ou à d'autres consommateurs dans le monde : sur le marché mondial, cela provoquera nécessairement une baisse des prix – ou au moins une moindre augmentation de ceux-ci – ce qui aura pour conséquences des effets délétères sur le développement d'énergies propres. Bien entendu, l'accord aura un impact : en accroissant la taille du marché mondial, il ne fera qu'accentuer le phénomène, que l'accélérer. Mais même sans lui ce phénomène aurait lieu.
 

Qui des Etats-Unis ou de l'Europe a le plus intérêt à un tel accord ? Qu'y trouveraient chacune des parties ? Pourquoi ?

Tout dépend de comment tout un chacun valorise ses intérêts. Ceux qui ont une conscience écologique forte, une vision  universelle des choses, il est clair que les avantages ne sont pas parmi les plus nombreux face à un accord de la sorte. En revanche,  pour ceux dont le raisonnement est beaucoup plus économique, il est évident qu'acheter de l'énergie fossile – dont on aura de toute façon besoin pour encore un moment – moins cher, et avec des sources sûres, est intéressant. D'un point de vue purement économique, il est évident que l'Europe à beaucoup à y gagner. Même si cela peut paraître cynique, nous avons effectivement un avantage à diversifier nos approvisionnements énergétiques en faveur des Etats-Unis.
 
Et les Etats-Unis ont également beaucoup à gagner : ils augmentent leurs exportations comme leur production, diminuent leur déficit courant et mettent en place une rente pétrolière. C'est indéniablement un schéma gagnant et un facteur de croissance. Les avantages économiques qu'ils peuvent y trouver sont, une fois de plus, beaucoup plus directs. Economiquement, il n'y a à priori que des gagnants, même s'il faut tout de même s'interroger sur la rentabilité des coûts de production et de transport. Il y a, également, un gain certain de sécurité pour l'Europe dans ses approvisionnements et si l'on peut regretter qu'elle n'adopte pas une politique plus volontariste et plus axée sur les énergies nouvelles, mais faute d'avoir cette politique, le fait de pouvoir s'approvisionner et de diversifier nos sources peut difficilement être considéré comme un désavantage pour l'Europe.
 

Ouvrir l'Europe aux exportations d'énergies américaines répond-il à un réel besoin ? La crise ukrainienne plaide-t-elle dans le sens de cet accord ?

L'Europe a besoin d'énergie. Tous les pays – et particulièrement ceux dont la croissance est forte, comme la Chine – s'attèlent à sécuriser leurs approvisionnements énergétiques. Pourquoi l'Europe se priverait d'une diversification des approvisionnements ? D'autant plus qu'en raison de son taux d'industrialisation et de développement, elle a particulièrement besoin d'énergie. La substitution des énergies fossiles par les énergies renouvelables est louable, mais prendra un certain temps, pendant lequel l'Union devra continuer à importer des énergies fossiles.
 
Une grande partie de notre approvisionnement en gaz provient de la Russie, et la crise ukrainienne a bien révélé les contraintes que cela peut représenter. Si la Russie se décide à couper le gaz – quand bien même ça ne serait pas dans ses intérêts économiques – cela a de quoi créer une certaine forme de pression qui justifie et légitime tout à fait la recherche de ressources alternatives.
 

Ce besoin est-il d'ailleurs le même selon les pays membres ? Qu'en serait-il d'ailleurs de la France ?

Nos besoins ne diffèrent pas tant : c'est néanmoins le cas des structures de consommation énergétiques. La France, par exemple, se base énormément sur le nucléaire ce qui fait d'elle un cas à part, notamment car elle a moins de centrales alimentées par des énergies fossiles. L'Allemagne de son côté recommence à utiliser le charbon pour alimenter ses centrales électriques. Le fait est que la France n'est certainement pas le pays le plus exposé de l'Union Européenne. Notre diversification est assez large, ne serait-ce pas la variété des ressources géographiquement parlant, mais aussi quant à la nature de ces mêmes ressources, du fait – entre autres – du poids important du nucléaire dans notre consommation.
 

Qui, en dehors des Etats, pourrait avoir un intérêt à pousser un tel accord ? 

Indéniablement, l'industrie pétrolière américaine a à y gagner. Pour ce qui est de l'industrie pétrolière européenne, c'est nettement moins sûr. Notamment parce que les multinationales européennes du pétrole ne sont pas bien installées aux Etats-Unis, et donc ne bénéficieraient pas – ou peu – de l'augmentation des exportations qui pourraient se réaliser au détriment des sources d'approvisionnements où les usines pétrolières européennes pourraient se trouver. L''industrie pétrolière américaine, gagnante à coup sûr. L'industrie pétrolière européenne, gagnante…? Cela reste à voir.
 
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