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 Les événements qui concernent Alstom ont remis la question du patriotisme économique sur le devant de la scène.
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Entreprises : nos champions nationaux ne sont pas toujours ceux qu’on croit

Publié le 05 mai 2014
Avec Eric Dor
Les événements autour d'Alstom ont remis au goût de l'actualité la notion de "patriotisme économique". Pourtant la mondialisation a remanié depuis longtemps les cartes de la nationalité des entreprises, de sorte que n'est plus forcément "champion national" celui qu'on croit.
Eric Dor est docteur en sciences économiques. Il est directeur des études économiques à l'IESEG School of Management qui a des campus à Paris et Lille. Ses travaux portent sur la macroéconomie monétaire et financière, ainsi que sur l'analyse...
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Les événements autour d'Alstom ont remis au goût de l'actualité la notion de "patriotisme économique". Pourtant la mondialisation a remanié depuis longtemps les cartes de la nationalité des entreprises, de sorte que n'est plus forcément "champion national" celui qu'on croit.
Avec Eric Dor

Atlantico : Les événements qui concernent Alstom ont remis la question du patriotisme économique sur le devant de la scène. Quels sont les fondements économiques de ce débat ?

Eric Dor : Un pays rassemble une communauté de citoyens unis par des liens culturels et affectifs noués au cours de l’histoire, et liés à un territoire national.  La question du patriotisme économique doit être examinée à l’aune des objectifs naturels d’une politique économique nationale. Bien sûr  la définition de ces objectifs peut varier partiellement en fonction de l’idéologie des autorités publiques. Il est toutefois certainement consensuel d’affirmer que le gouvernement doit promouvoir la présence sur le territoire national de structures productives qui génèrent de la valeur ajoutée suffisante et des opportunités d’emploi pour tous les citoyens en âge d’activité qui souhaitent rester dans le pays. La nature des compétences et le niveau d’éducation étant très hétérogène dans la population, les emplois doivent être assez divers pour permettre l’épanouissement professionnel de tous. La valeur ajoutée créée sur le territoire doit être suffisante pour permettre de financer par l’impôt les services publics indispensables, de financer la sécurité sociale par des cotisations appropriées, et de laisser aux actifs des salaires nets après impôt qui leur octroie un pouvoir d’achat décent. Il faut veiller à ce qu’aussi bien ce que consomment que ce que produisent les résidents soit élaboré en respectant des normes sociales et environnementales qui sont compatibles avec les préférences de la majorité d’entre eux. Les pouvoirs publics doivent s’assurer de la sécurité d’approvisionnement du territoire pour tous les biens sensibles comme l’alimentation ou l’énergie, même en cas de troubles politiques internationaux.

Certains estiment que dans une économie mondialisée, il importe peu pour un pays que les entreprises qui y sont présentes soient sous contrôle national ou étranger, pourvu qu’elles créent de la richesse sur le territoire.  Les pouvoirs publics doivent simplement veiller à l’attractivité de leur territoire et à la qualification des travailleurs pour attirer des investisseurs, quelle que soit leur nationalité. Le patriotisme économique serait désuet puisque sur  des marchés efficients et internationalisés, la localisation des activités serait exclusivement dictée par des arbitrages rationnels. Cette conception idéalisée est toutefois démentie à la fois par l’observation et par l’analyse économique, qui montrent que  pour atteindre les objectifs décrits ci-dessus, il est légitime pour les pouvoirs publics de se préoccuper d’où et par qui sont prises les décisions concernant les entreprises situées sur le territoire national.

Quel sens peut-on encore donner à la notion de "champion national" ?

Avec la globalisation la plupart des entreprises françaises ou étrangères qui sont encore perçues comme des champions nationaux emblématiques de leur pays ont vu leurs liens objectifs avec celui-ci se relâcher fortement. Dans la plupart des cas, les actionnaires sont majoritairement étrangers, une partie essentielle de leur production est localisée à l’étranger,  la plupart de leurs salariés sont d’une autre nationalité, leurs ventes sont réalisées pour une grande partie sur des marchés étrangers, et leurs produits sont souvent adaptés aux goûts des marchés internationaux. Au vu de ces évolutions, qualifier une grande entreprise multinationale de champion national d’un pays, simplement parce qu’elle y a son siège social, a perdu beaucoup de pertinence.

Par contre ce qui est capital pour atteindre les objectifs économiques nationaux qui ont été  ci-dessus, c’est que beaucoup de grandes entreprises aient tout ou partie de leurs centres de décision sur le territoire du pays. De ce point de vue la nationalité du siège social de la structure faîtière importe moins. Bien sûr le centre de décisions principal d’une entreprise multinationale est généralement localisé dans le pays où elle a son siège social, mais elle peut avoir des centres de décision secondaires dans d’autres pays. La France peut donc attirer à son profit des centres de décisions secondaires d’entreprises multinationales étrangères.

Pour quelles raisons la localisation des centres de décision des grandes entreprises est-elle stratégique ?

Même si les décisions d’allocation spatiale des actifs et de localisation des investissements par les groupes multinationaux sont largement influencées par une analyse coût-bénéfice rationnelle, l’observation des faits et les explications des dirigeants eux-mêmes montrent qu’elles dépendent également d’affinités culturelles. Les dirigeants apprécient de travailler avec des cadres qu’ils comprennent bien et avec qui ils se sentent à l‘aise. Un centre de décision localisé en France, même si il dépend d’une multinationale étrangère, comprendra des dirigeants français dont beaucoup préféreront localiser des activités en France lorsque c’est possible.

L’objectif naturel de sécurité d’approvisionnement et de préservation de la souveraineté nationale justifie également de privilégier des centres de décisions nationaux dans les domaines sensibles. C’est d’ailleurs ce que les Etats-Unis eux-mêmes ont fait avec la loi "Omnibus Trade and Competitiveness Act" qui permet de bloquer l’acquisition d’une société américaine par des intérêts étrangers  lorsque la sécurité nationale serait menacée. Cette protection a déjà été utilisée pour empêcher la prise de contrôle étrangère d’entreprises portuaires ou pétrolière aux Etats-Unis.

On observe que les activités de recherche et développement les plus stratégiques ont tendance à être localisées dans le pays ou se trouve le centre de décision. Or ces activités sont déterminantes pour assurer la prospérité future du territoire national.  Elles permettent également une dissémination de l’innovation dans un vaste réseau local d’entreprises partenaires et sous-traitantes. Garder un contrôle local des activités de recherche et développement localisées sur le territoire est capital pour préserver la compétitivité du pays. Beaucoup d’entreprises sont rachetées par des concurrents étrangers dans le but d’acquérir leur technologie et de l’appliquer sur d’autres sites de production de l’entreprise acheteuse.

Propos recueillis par Gilles Boutin

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