En direct
Best of
Best of du 3 au 9 août
En direct
© Reuters
Cadenas sur un pont de Paris.
A l’insu de leur plein gré

Pourquoi les amoureux qui attachent des cadenas aux ponts parisiens ne sont pas que romantiques

Publié le 11 avril 2014
Jeter une pièce dans une fontaine n'est pas aussi anodin que ça pourrait le paraître et relève davantage du rite que de la véritable superstition. En vérité, c'est même une façon de participer à la construction d'un édifice qui nous est cher : notre ville.
Emmanuelle Lallement est ethnologue, maître de conférences à l'université Paris-Sorbonne, Celsa depuis 1999. Elle est chercheure au GRIPIC (Groupe de recherche sur les processus d’information et de communication) et chercheure associée au IIAC ...
Suivre
Vous devez être abonné pour suivre un auteur.
Abonnez-vous
«Vos abonnements garantissent notre indépendance»
Emmanuelle Lallement
Suivre
Vous devez être abonné pour suivre un auteur.
Abonnez-vous
«Vos abonnements garantissent notre indépendance»
Emmanuelle Lallement est ethnologue, maître de conférences à l'université Paris-Sorbonne, Celsa depuis 1999. Elle est chercheure au GRIPIC (Groupe de recherche sur les processus d’information et de communication) et chercheure associée au IIAC ...
Voir la bio
Ajouter au classeur
Vous devez être abonné pour ajouter un article à votre classeur.
Abonnez-vous
«Vos abonnements garantissent notre indépendance»
Lecture Zen
Vous devez être abonné pour voir un article en lecture zen.
Abonnez-vous
«Vos abonnements garantissent notre indépendance»
Jeter une pièce dans une fontaine n'est pas aussi anodin que ça pourrait le paraître et relève davantage du rite que de la véritable superstition. En vérité, c'est même une façon de participer à la construction d'un édifice qui nous est cher : notre ville.

Atlantico : Certaines traditions apparaissent de façon claire dans l'espace public : qui n'a pas lancé une pièce dans une fontaine ou accroché un cadenas à un pont ? Est-ce vraiment quelque chose d'anodin ? Que traduisent ces espèces de rituels urbains ?

Emmanuelle Lallement : Justement, c'est anodin sans l'être. Cela fait parti de ces petites pratiques qui ne sont pas nécessairement centrales dans nos vies telles qu'elles le sont au quotidien, et en cela c'est évidemment anodin ; néanmoins il y a également une vraie signification derrière, ainsi qu'un vrai rapport urbain. C'est là la vocation de tous les rituels : donner du sens aux choses. C'est cette ambivalence qui rend ces petits gestes à la fois anodins et à la fois leur donne tant de sens.

Un rituel, c'est codifié et répété. C'est dans cette répétition et cette codification que les choses prennent un sens particulier. A partir des moments où les gens considèrent qu'ils ont un rapport un tant soit peu ritualisé avec la ville dans laquelle ils se trouvent – ce qui ne veut pas dire que l'ethnologue définirait ça comme un rituel – cela signifie qu'ils vont s'atteler à imiter ; à refaire ce qu'ils ont vu faire. C'est précisément en répétant ces gestes qu'ils ont vu, et en les répétant de la même façon, qu'ils procèdent à une ritualisation du geste. Prenons l'exemple de ritualités festives : le carnaval est quelque chose de singulier et d'important dans la ville. C'est quelque chose qui se répète au même moment de l'année, etsouvent d'ailleurs il scande le calendrier urbain. Jadis, il séparait le temps religieux du temps profane. Il prend également place au même endroit de la ville, il y a une sorte d'inscription et de marquage territoriale, avant de faire le tour de la ville, et toujours de la même façon. Le carnaval, sous des airs de désordre, est en vérité extrêmement codifié. Il réunit une dimension très collective, en cela qu'il représente un rassemblement urbain. C'est, de même, quelque chose qui perdure. C'est à la fois traditionnel, puisque ça se rejoue tous les ans, mais cela permet aussi de construire une ville moderne.

Accrocher un cadenas à un pont, c'est sceller une relation intime via l'espace public. N'y a-t-il pas une certaine forme de paradoxe ? Comment l'expliquer ?

C'est au contraire loin d'être paradoxal. Un couple qui pose un cadenas sur un pont le fait parce que d'autre l'ont fait avant lui. Ce qui est en jeu, véritablement, c'est une expérience extrêmement individuelle avec la ville, mais qui ne prend sens que parce que des centaines voire des milliers de gens l'ont d'ores et déjà fait auparavant. En vérité on vient jouer de l'individuel dans une expérience qui est de toute façon très collective. On le fait parce qu'il y en a plein, et dans la simple matérialité de le faire, on place ce cadenas au milieu de celui des autres. C'est un moment unique, sans doute, mais qui ne fait sens que parce que d'autres ont également vécu ce même moment unique.

Le carnaval répond aux mêmes mécaniques : il est très personnel notamment grâce au déguisement ! On incorpore un personnage qui n'est pas celui de d'habitude. On endosse le rôle de celui qu'on ne peut pas être, les hommes se déguisent en femmes et les pauvres en riches. L'inversion, qui est le propre du carnaval, sachant que cela s'arrête le lendemain et reprend sa place dans l'ordre social établi. C'est une expérience intime par le fait même qu'on revêt un costume, mais qui est parallèlement partagée par tout une partie de la ville.

Finalement, ces traditions tirent leurs racines d'un besoin de s'affirmer socialement, de s'approprier un espace commun ? Est-ce quelque chose de réussi ?

Les questions d'appropriations sont, à mon sens, à la fois trop et à la fois pas assez. Trop, parce que quand bien même il s'agit d'occuper l'espace public, personne n'est dupe : la ville n'appartient pas à un groupe de colocataires qui serait formé par les habitants. On sait très bien qu'on ne devient pas propriétaire de la ville. Mais, en même temps, en participant à un carnaval, en posant un cadenas ou en jetant une pièce dans une fontaine, les citoyens contribuent à la ville.Ils en deviennent les producteurs, co-auteurs et apportent une pierre colorée de leur touche personnelle à l'édifice qu'est leur ville, fut-ce cette touche éphémère.

Et en dépit de ce côté éphémère, je trouve que les gens  jouent tout de même bien le jeu. Il existe une véritable mobilisation pour différents événements festifs en dépit de cette période de désenchantement. Les gens ont conscience de participer à un événement collectif avec la ville comme matière. On peut donc produire de la ville avec une simple présence. C'est parce que c'est éphémère qu'on y joue des significations qu'on ne viendrait pas jouer dans le quotidien. C'est éphémère dans l'instant, mais c'est un rendez-vous avec quelqu'un qu'on connait – sa ville.

Comment cette façon de s'approprier les espaces publics a-t-elle évoluée depuis les origines ?

Je ne suis pas sûre que cela ait fondamentalement changé. Le tout reste principalement de raconter une histoire. Cela sert à produire du récit et le partager avec d'autres. Ce qu'il y a de différent aujourd'hui, c'est une circulation particulière: on se sert beaucoup plus de la photo, qu'on communiquera ensuite au travers des réseaux sociaux, et évidemment cela ne peut que nourrir de plus en plus le phénomène. Il n'y a pas de transformation, mais la circulation est plus forte : rien de tel pour partager une expérience que de montrer la photo de ce que l'on a fait ! Et la partager, c'est la reproduire socialement, et la faire perdurer

Les commentaires de cet article sont à lire ci-après
Articles populaires
Période :
24 heures
7 jours
01.

​Présidentielles 2022 : une Arabe à la tête de la France, ça aurait de la gueule, non ?

02.

Manger du pain fait grossir : petit inventaire de ces contre-vérités en médecine et santé

03.

L'arrivée du Pape François et la fin d'une Eglise dogmatique

04.

Après l’annonce de la mort d’Hamza Ben Laden, de hauts responsables d’Al-Qaida réapparaissent

05.

Classement Bloomberg des familles les plus fortunées : pourquoi les dynasties règnent plus que jamais sur le capitalisme mondial

06.

La guerre des changes aura lieu

07.

Donald Trump réfléchirait à acheter le Groenland : l'île répond qu'elle n'est pas à vendre

01.

« La France a une part d’Afrique en elle » a dit Macron. Non, Monsieur le Président, la France est la France, et c'est tout !

02.

Pour comprendre l’après Carlos Ghosn, l’affaire qui a terrassé l’année 2019 dans le monde des entreprises

03.

​Présidentielles 2022 : une Arabe à la tête de la France, ça aurait de la gueule, non ?

04.

La saga du Club Med : comment le Club Med résiste à la crise chinoise

05.

Peugeot-Citroën : le lion résiste aux mutations mondiales

06.

Comment se fait-il qu'un pays aussi beau que la Pologne ait un gouvernement de m... ?

01.

"Une part d'Afrique en elle" : petit voyage dans les méandres de la conception macronienne de la nation

02.

M. Blanquer, pourquoi cachez-vous à nos enfants que les philosophes des Lumières étaient de sombres racistes ?

03.

« La France a une part d’Afrique en elle » a dit Macron. Non, Monsieur le Président, la France est la France, et c'est tout !

04.

Réorganisation de la droite : cette impasse idéologique et politique qui consiste à s'appuyer uniquement sur les élus locaux

05.

Quand le moisi (Jean-Michel Ribes) s'en prend à la pourriture (Matteo Salvini)

06.

Italie : quelles leçons pour la droite française ?

Commentaires (1)
Ecrire un commentaire
Vous devez être abonné pour rédiger un commentaire.
Abonnez-vous
«Vos abonnements garantissent notre indépendance»
Nos articles sont ouverts aux commentaires sur une période de 7 jours.
Face à certains abus et dérives, nous vous rappelons que cet espace a vocation à partager vos avis sur nos contenus et à débattre mais en aucun cas à proférer des propos calomnieux, violents ou injurieux. Nous vous rappelons également que nous modérons ces commentaires et que nous pouvons être amenés à bloquer les comptes qui contreviendraient de façon récurrente à nos conditions d'utilisation.
pierre325
- 11/04/2014 - 10:18
pourquoi les gens se pose se genre de question?
On s'en fou.