Atlantico, c'est qui, c'est quoi ?
Newsletter
Décryptages
Pépites
Dossiers
Rendez-vous
Atlantico-Light
Vidéos
Podcasts
International
©

Témoignage

Oslo : "Je me tenais dans l'allée centrale lorsque la panique a éclaté..."

Des rescapés ont décrit minute par minute le carnage d'Utøya sur leur blog. Voici le témoignage de deux survivantes publié au lendemain de la tragédie norvégienne.

L'attentat à la bombe d'Oslo, puis le massacre de l'île d'Utøya , le 22 juillet, organisé par Anders Behring Breivik, admirateur et plagiaire d'un autre forcené américain, Unabomber, dans ses écrits et sa folie, ont fait à ce jour 76 morts (8 à Oslo, 68 à Utøya).

Depuis ce carnage, deux blogs, de deux jeunes militantes rescapées, toutes d'eux originaires d'Asie du Sud, ont fait le tour du monde :

  • Khamshajiny, qui blogue sous son diminutif de Kamzy, a 23 ans.
  • Prableen, elle aussi âgée de 23 ans, que les blogueurs indiens et pakistanais ont aussitôt identifiée comme une membre de la communauté Sikh, qui était également sur l'île.

 

Prableen et Kamzy participaient au rassemblement des jeunes travaillistes norvégiens, qui avaient bien-sûr ouvert un compte Twitter dédié à leur camp d'été. Elles venaient d'avoir connaissance de l'attentat d'Oslo, étaient inquiètes pour leurs proches en ville mais pensaient être en sécurité sur cette île. Le reste, on le connait désormais : un carnage aveugle rappelant Oklahoma City, Columbine, Virginia Tech. Toutes deux ont voulu écrire dès le lendemain le 23 juillet ce qu'elles ont vécu. Pour tenter d'exorciser l'insensé avec la plus immense cellule d'écoute, le Web, nous tous.

La nouvelle chorégraphie des médias sociaux a voulu que deux tweets se croisent : celui du forcené, son unique tweet, daté du 17 juillet : "Une personne avec une conviction est égale en force à 100 000 qui n'ont que des intérêts". Il a croisé le tweet de Prableen, à la veille du camp d'été de son parti. "En route pour Utøya, la plus belle aventure de l’été".

Voici leurs deux témoignages de survivantes :

Le témoignage de Kamzy : "Le pire jour de ma vie"

[...] « On a entendu des coups de feu sur le terrain. "Qu'est-ce que c'est que ce truc?", avons-nous pensé. Tout à coup, je vois les hommes de la sécurité qui accourent et nous demandent de nous "cacher", "d'aller dans le bâtiment principal". J'ai couru dans les toilettes près du stand de l'AUF. Les coups de feu se rapprochaient. Je pensais que c'était une "plaisanterie", mais on ne peut jamais être sûr de rien, comme on l'a vu ce jour-là. Les secondes dans ces toilettes ont été un enfer. Très doucement, mais sûrement, j'ai réussi à mettre mon portable sur silencieux et à le glisser dans mon soutien-gorge pour ne pas le perdre. J'ai posé mon sac par terre. Quand j'ai enfin entendu une voix familière, je suis sortie. Mais ce n'était pas fini. On a du courir derrière les toilettes OTAN (c'est comme ça qu'on les appelle) et jusqu'au coin, puis sur la droite vers le quai. On est tombé et on a trébuché dans les buissons et les grosses pierres. Je me suis coupée à plusieurs endroits. Il y avait peut être quinze, vingt personnes. J'étais terrorisée. Matti me tenait et me rassurait.

Portrait de Kamzy sur son blog

On a couru et couru. Le pire, c'est quand on a appris que celui qui tirait était déguisé en policier. Bordel de merde. A qui on pouvait faire confiance ? Si nous appelions la police, ce type allait venir, et après ? Mais nous avons appelé la police ! Elle a pris un putain de temps. Alors j'ai donné mon téléphone à Mounir et je lui ai dit de publier un message sur le mur Facebook à l'attention de n'importe qui avec un bateau dans le fjord, de venir à notre secours. [...] On courait dans tous les sens quand les coups de feu s'approchaient. Matti a dit qu'il fallait qu'on parte à la nage. Mais comment j'allais y arriver, si loin ?

Trond Agnar est soudain apparu. Il a dit que beaucoup avait essayé de s'enfuir en nageant, mais qu'ils étaient revenus parce qu'il faisait trop froid, c'était trop long et difficile, c'est tout. Mais vous savez quoi ? Je préfère mourir noyée que tuée d'une balle. Désolée. J'ai enlevé ma chemise et avec les encouragements de Matti, j'ai commencé à nager. C'était lourd, j'ai du enlever mon pantalon aussi. Tellement froid.

J'ai nagé. C'est Matti qui m'a sauvée. Il a dit ce qu'il fallait et fait ce qu'il fallait. Il m'a obligée à nager tellement LOIN. Quand nous sommes arrivés à un certain endroit, Matti à dit : “Kamzy, maintenant, ne regarde pas derrière toi. Regarde la terre droit devant toi et pense que c'est ton but..."

“Ok”, j'ai dit. On entendait des coups de feu tout le temps, et je suis encore surprise que ni Matti ni moi, n'aient été touchés (mais j'ai appris plus tard qu'il était là ; c'était pour ça que Matti me disait de regarder droit devant. Il était juste a l'endroit où on s'était cachés. Mon Dieu. Et il a essayé de nous tirer dessus. Nous étions pourchassés).

Mais j'ai nagé. Des bateaux sont arrivés pour nous secourir. L'un nous a jeté des gilets de sauvetage mais a dû s'éloigner. Puis le bateau suivant est arrivé pour nous repêcher. Même quand on a atteint l'un des bateaux, je n'ai pas réussi à me détendre. Je ne me suis pas du tout dit "voilà, on est sauvés". Il pouvait toujours nous atteindre avec son fusil automatique. Je me suis couchée sur le plancher du bateau. Je ne me sentais pas en sécurité. Pas du tout.

Des habitants du coin nous ont aidés quand on a débarqué. Ils nous ont donné des serviettes et nous ont conduits à la station Esso où la police et les ambulanciers attendaient. J'étais sous le choc. Pas versé une seule larme. [....] Nous devions continuer, nous devions tous aller à l'hôtel Sundvollen. Là, on devait s'enregistrer et se regrouper. On a été parmi les premiers arrivés. C'est pour ça qu'on en a vu quelques uns...pleurer et hurler. Je les comprends si bien. Je ne pouvais pas réaliser et je ne peux toujours pas comprendre pourquoi je ne pouvais pas verser une larme. Je veux sortir de cet état de choc dans lequel je me trouvais. Je voulais partir de là. [...]

Mais je suis toujours sous le choc. Mais qui peut faire une chose pareille ? Faire sauter des immeubles à Oslo et tuer les futurs politiciens travaillistes durant une université d'été à Utøya. Qu'est-ce qu'on a fait de mal ? ! [...]

Mes pensées vont d'abord aux proches. L'heure est de nous soutenir les uns les autres. De participer et de nous soutenir, de nous réconforter et de montrer l'humanité la plus chaleureuse que nous humains possédons. Mais je suis toujours sous le choc. Et c'est pour ça que j'écris ce mot. Je ne peux pas supporter l'idée de répéter l'histoire encore et encore. C'est, en quelques mots, ce qui s'est passé. Mais la terreur était là tout le temps. Ne croyez pas que je peux l'exprimer par des mots. Nous n'arrêtions pas d'apprendre qui avait été tué, etc - et ça je ne l'ai pas écrit. C'est horrible pour les proches. Ils ne méritaient pas ça. 

Nous ne méritons pas de mourir. Et c'est pour cela aussi que j'écris cette note. Nous sommes juste des jeunes gens normaux. Nous sommes engagés en politique. Nous voulons faire du monde un monde meilleur. Je n'ai pas compris là, à quel moment nous sommes devenus les méchants. Je pense à chacun de vous qui était à Utøya. J'espère que tout le monde survivra. C'était important pour moi de partager ça en l'écrivant. C'est important.»

 

Le témoignage de Prableen Kaur : "L'enfer sur Utøya"

« Je me tenais dans l'allée centrale lorsque la panique a éclaté. J'ai entendu des tirs. Je l'ai vu tirer. Tout le monde s'est mis à courir. La première pensée a été : « Pourquoi la police tire sur nous? Mais qu'est-ce qui se passe ? ». J'ai couru dans une petite salle. Les gens couraient. Criaient. J'avais peur. J'ai réussi à entrer dans l'une des pièces à l'arrière du bâtiment. Nous étions nombreux à l'intérieur. Nous étions tous couchés sur le plancher. Nous avons entendu plusieurs coups de feu. Nous avons paniqué. J'ai pleuré. Je ne savais rien. J'ai vu mon meilleur ami par la fenêtre et je me demandais si je devais sortir et le ramener avec moi. J'ai vu la peur dans ses yeux. Nous étions couchés sur le sol de la salle pendant quelques minutes. Nous avons décidé de ne pas bouger au cas où le tueur serait venu. Nous avons entendu plusieurs coups de feu et décidé de sauter par la fenêtre. La panique a éclaté parmi nous. Tous dans la salle se sont précipités vers la fenêtre et ont essayé de sauter. J'ai été la dernière et j'ai pensé : « Je suis la derniere à sauter par la fenêtre. Maintenant, je vais mourir. J'en suis sure, mais peut être que ça fait rien, et je saurais que les autres sont en sécurité ».

Portrait de Prableen Kaur

J'ai jeté mon sac par la fenêtre. J'ai essayé de l'escalader mais j’ai perdu l'équilibre, je suis tombée durement sur le côté gauche de mon corps, un garçon m'a aidée à me relever, on a couru vers les bois. J’ai regardé autour de moi. "Est-ce qu'il est là ? Est-ce qu'il me tire dessus ? Est-ce qu'il peut me voir ?" Une fille avait la cheville cassée. Une autre était grièvement blessée. J'ai essayé d'aider un peu avant de descendre vers l'eau.

J'ai cherché à me cacher derrière une sorte de mur de briques. Nous étions nombreux. J'ai prié, prié, prié. J'espère que Dieu m'a vue. J'ai appelé maman au téléphone et dit que ce n'était pas sûr qu'on se reverrait, mais que je ferai tout pour rester en sécurité.

J'ai dit plusieurs fois que je l'aimais. J'entendais la peur dans sa voix. Elle pleurait. Ça faisait mal. J'ai envoyé un texto à papa lui disant que je l'aimais. J'ai envoyé un autre texto à une autre personne dont je suis très très proche. Nous avons eu un bref contact. J'ai envoyé un texto à mon meilleur ami. Il n'a pas répondu. Nous avons entendu plusieurs coups de feu.

On était serrés les uns contre les autres. On faisait tout pour avoir chaud. Je pensais à tellement de choses. J'étais si paniquée. Mon père m'a appelée. J'ai pleuré et dit que je l'aimais. (...) il y avait tellement d'émotions. Tellement de pensées. Je lui ai dit tout ce que je pouvais. Ça a pris du temps. On est passé aux textos, de peur que le tueur nous entende.

Capture d'écran du tweet de Prableen durant la fusillade : "Je suis toujours en vie"

J'ai mis à jour mon Twitter et mon Facebook, pour dire que j'étais toujours en vie et que j'étais « en sécurité ». J'ai écrit que j'attendais l'arrivée de la police. Les gens ont sauté dans l'eau et ont commencé à nager. J'étais couchée par terre. J'ai décidé que s'il arrivait, je ferais semblant d'être morte. Je ne courrai pas, je ne nagerai pas. Je ne peux pas décrire la terreur qui m'a envahi l'esprit, ce que je ressentais. Un homme est arrivé. « Je suis de la police. » J'étais couchée là. Certains ont crié qu'il devait le prouver. Je ne me rappelle pas exactement ce qu'il a dit, mais le tueur a commencé à tirer. Il a rechargé. Il a tiré ceux qui étaient autour de moi. J'étais toujours allongée là. J'ai pensé : « Maintenant, c'est fini. Il est ici. Il va tirer sur moi. Je vais mourir ».

Les gens ont hurlé. J'ai entendu que d'autres étaient touchés. D'autres ont sauté à l'eau. J'avais mon mobile dans ma main, j'étais couchée sur les jambes d'une fille. Deux autres étaient couchés sur mes pieds. J’étais toujours couchée là. Mon mobile a sonné plusieurs fois. Je ne bougeais pas. Je faisais comme si j’étais morte. Je suis restée comme ça pendant au moins une heure. Tout était complètement silencieux. J'ai tourné doucement la tête pour voir si je pouvais voir quelqu'un de vivant. J'ai vu du sang. J'ai décidé de me lever. J'étais couchée sur un corps mort. Deux corps morts étaient sur moi. J'avais un ange gardien.

Je ne savais pas s'il allait revenir. Je n'avais pas le courage de vérifier qui m'avait appelée ou envoyé des textos. Je me suis dépêchée d'aller au bord de l'eau. J'ai enlevé mon pull. Il était gros. J'ai pensé que ce serait difficile de nager avec ça. Je me suis demandée si j'allais amener mon mobile ou le laisser

Je l'ai mis dans ma poche arrière et j'ai sauté à l'eau. J'ai vu d'autres gens dans l'eau. Ils avaient nagé loin. J'ai vu que quelqu'un les avait rassemblés autour d'un canot de sauvetage ou quelque chose comme ça. J’ai nagé, nagé, nagé, vers le bateau gonflable, je criais et je pleurais. J'étais calme. Cela devenait de plus en plus difficile. [....]

Un homme dans un bateau est venu vers nous. Il nous a lancé des gilets de sauvetage. J'en ai attrapé un et l'ai enfilé. [....]

Plusieurs heures sont passées depuis tout ce qui est arrivé. Je suis encore sous le choc. J'ai vu les cadavres de mes amis. Plusieurs de mes amis ont disparu. Je suis heureuse d'avoir pu nager. Je suis heureuse d'être en vie. Que Dieu ait veillé sur moi. Il y a tant d'émotions. Je pense à tous les parents. A tous ceux que j'ai perdus. Dans l'enfer de cette l'île. Ce conte de fées de l'été le plus beau qui s'est transformé en cauchemar de la Norvège ».

En raison de débordements, nous avons fait le choix de suspendre les commentaires des articles d'Atlantico.fr.

Mais n'hésitez pas à partager cet article avec vos proches par mail, messagerie, SMS ou sur les réseaux sociaux afin de continuer le débat !