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Aujourd'hui peut-être, ou alors demain

Promis juré, Marseille va enfin devenir propre. Enfin, si tout se passe bien...

La saleté de la deuxième ville de France est légendaire. Tellement, en fait, que même les responsables locaux ont fini par s'en rendre compte. Peuvent-ils vraiment en faire un Lausanne-sur-Mer ? Ou est-ce une cause perdue ?

Hugues Serraf

Hugues Serraf

Hugues Serraf est journaliste et écrivain. Son dernier roman : Deuxième mi-temps, Intervalles, 2019

 

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Débarquant de Paris, ville plutôt crasseuse et mal entretenue, au moins par endroits, je n'ai pas eu trop de mal à me faire à la saleté marseillaise en m'installant près du Vieux-Port il y a deux ans. Les pédants parleraient de "mithridatisation". Venu de Lausanne ou de Singapour sans entraînement préalable, j'aurais sans doute fini en HP.

 

C'est que, par moment, elle deviendrait presque suffocante, cette saleté phocéenne : ces mini-décharges publiques du cours Julien ; ces montagnes de détritus du marché de Noailles ; ces (rares) poubelles de la rue Saint-Férréol vomissant leur contenu dans l'attente d'un hypothétique cantonnier ; ces sacs plastiques qui transforment les platanes de la place Jean-Jaurès en autant de sapins de Noël ; ces emballages de fast-food emportés par le Mistral qui font la course avec les pigeons et les gabians sur la Canebière ; ces crottes de chiens qui moquettent littéralement les trottoirs des ruelles du Camas ; cette plage des Catalans jonchée de canettes de bière et de mégots ; ces rats qui prennent le contrôle de la place aux Huiles à la nuit tombée... Admettez que ça puisse être éprouvant.

 

Parce que la ville est magnifique par ailleurs, qu'il y fait toujours beau et que les gens sont cools, on tient le coup mais on continue tout de même de s'étonner. C'est quoi le problème en fait ? Les gens du cru sont-ils ataviquement plus inciviques que la moyenne ? OK, les Méditerranéens n'ont notoirement pas exactement le même rapport au bien commun que les Scandinaves ou les Suisses mais Nice, Barcelone ou Séville sont propres. La mairie souffre-t-elle d'un manque d'effectif ? On en doute : elle aligne 11 500 agents face aux 8 500 fonctionnaires municipaux de Lyon. Disposent-ils moins de camions, de balais, de n'importe quoi en fait, la saleté étant ici une affaire de moyens techniques et d'équipements ? Il semblerait que non...

 

Et si c'était juste un problème de management, tiens, que l'embauche à prix d'or du type de Lausanne au mercato des directeurs de la propreté urbaine pourrait régler en deux coups de cuillère à pot ?

 

"Hum, disons que c'est un peu tout ça, m'explique Monique Cordier, élue du 8e arrondissement et adjointe au maire chargée des questions de propreté. Mais ça va bientôt changer, vous allez voir !". M'emmenant faire un tour dans l'hyper-centre, soit dans les zones des 1er et 2e arrondissements les plus crados de la ville, et m'expliquant à quel point la mairie est désormais à fond sur le coup, la truculente édile dresse la liste des initiatives en cours en slalomant entre les piles de papiers gras : "D'abord, nous comptons beaucoup sur nos "brigades de la propreté", une quarantaine d'agents chargés d'arpenter les rues et de verbaliser les pollueurs. On veut d'ailleurs en recruter davantage, mais il faut un an pour les former et les assermenter"...

-"Ah, et ils en mettent beaucoup, des PV, ces agents ?

-Bien sûr, la verbalisation a déjà augmenté de 174% sur un an !

-Ça fait beaucoup de PV, ça ? Parce que +174% en partant de pas grand chose...

-Hum, là tout de suite, je n'ai pas les chiffres exacts. Mais ça doit faire pas mal...-

 

Je lui répond que je veux bien la croire, mais voici qu'une petite fille se glisse derrière elle et balance un énorme sac de détritus sous une petite fontaine aux margelles ébréchées ce qui casse un peu la démonstration :

 

-"Elle n'a pas l'air d'avoir été prévenue. C'est combien l'amende, d'ailleurs ?

-68 euros."

 

Dans les ruelles de Noailles, où elle me conduit ensuite, elle m'invite à prendre en compte les difficultés spécifiques d'un secteur urbanistiquement trop mal fichu pour que l'on puisse y installer des conteneurs à ordures modernes tout en respectant la réglementation sur la circulation des handicapés : "Nous sommes obligés de laisser 1,5 mètre pour le passage des fauteuils roulants et, à cause du marché, c'est l'un des secteurs les plus producteurs de déchets. C'est pas facile à gérer".

 

-"Oui, ces handicapés, il faut toujours qu'ils créent des problèmes..."

 

« Je n'ai pas dit ça, elle répond en me regardant bizarrement jusqu'à ce que je la rassure en disant que c'est pour rire, mais nous cherchons des solutions alternatives. Tenez, nous avons justement ouvert un petit local à proximité des étals des commerçants pour qu'ils puissent y déposer leurs déchets. C'est un vrai succès". Manque de pot, le local en question est situé rue du Musée, une venelle tellement encombrée de vieux cartons d'emballage et de bouts de trucs et de machins qu'on a du mal à en trouver l'entrée. "Hi hi hi, c'est bien la preuve que je n'organise pas de mise en scène pour les visites de journalistes", elle plaisante à moitié. Mais, se tournant vers l'un de ses collaborateurs, elle se met en rogne : "Qu'est-ce qui se passe ici, pourquoi c'est dans cet état ?".

 

-"C'est l'Aïd, explique le gars. Les cantonniers sont en congé aujourd'hui.

-Tous les cantonniers font l'Aïd ?

-Non, mais sur ce secteur, c'est 8 sur 14 je crois..."

 

"On ne pouvait pas en faire venir d'autres secteurs pour compenser ?", je demande naïvement. "Ben non, c'est justement l'un de nos gros soucis, reprend Monique Cordier. Marseille est aussi étendue que Paris et Lyon réunies. Si je prends des agents des quartiers périphériques généralement bien entretenus pour les affecter à l'hyper-centre, même ponctuellement, les gens vont protester même si c'est théoriquement une question de bon sens et de nature des besoins selon les lieux".

 

Dans les arrondissements centraux, où se concentrent les restaurants et l'activité "salissante", la difficulté à faire payer les professionnels pour le ramassage est également mise en cause par l'adjointe : «"ls se contentent généralement de payer la taxe de base sur les ordures ménagères mais refusent le supplément qui leur incombe".

 

-"Ils refusent ? On peut refuser de payer ses impôts ici ? Zut alors, j'ai déjà payé les miens...

-C'est déclaratif. S'ils ne disent pas qu'ils produisent plus de déchets qu'un ménage standard, ils n'ont pas besoin de payer. Mais on va trouver un moyen. D'ailleurs, ça a déjà changé. Jusqu'à il y a peu, ils n'étaient encore qu'une dizaine à contribuer...

-Une dizaine ? Pour tout Marseille ?

-Euh, une dizaine dans le quartier..."

 

Philippe Blanquefort, le directeur général adjoint de Marseille Provence Métropole, est lui aussi convaincu que les choses sont en passe de changer pour le mieux : "On ne va pas régler la question du civisme en un clin d'oeil —ça c'est un travail de longue haleine qui commence dès l'école—, ni même stopper le Mistral qui est tout de même un facteur majeur et pas seulement une excuse pratique, mais nous comptons essentiellement sur la nouvelle approche en matière de gestion du nettoyage de la voirie et de la collecte des déchets".

 

L'agglomération vient en effet de lancer des appels d'offre pour ces services, dont le dépouillement et le choix des prestataires devrait intervenir début 2017 : "Jusqu'à présent, nous fixions des obligations de moyens aux entreprises. Ça ne marchait pas. Nous discutions effectifs, équipements, horaires, etc., mais dans notre nouvelle approche, nous ne parlons plus que d'une obligation de résultat. Les rues doivent être propres et peu importe la manière dont on y parvient, point à la ligne. On ajoutera aussi des corbeilles un peu partout (il faudrait les multiplier par cinq pour bien faire), voire des sanisettes (huit à peine pour toute la ville), ce qui ne serait pas du luxe... ".

 

Un poil moins couleur locale que Monique Cordier (il parle pointu), ce natif de Bordeaux passé par l'armée et la Cour des comptes européenne à Luxembourg peut-il réussir là où des générations de responsables techniques ont échoué ? Un premier élément permet d'en douter : les nouveaux prestataires devront en effet s'appuyer sur les même équipes, lesquelles se sont déjà mises en grève "préventivement" l'été dernier sur ces questions de réorganisation des méthodes de travail.

 

"C'est un peu la norme, ce genre de réactions épidermiques, mais nous pensons que c'est justement l'absence de contrôle du travail effectué plus que les moyens qui posait problème. Un management rendu plus efficace, sans doute grâce à l'augmentation du nombre d'agents de maîtrise, peut faire la différence", il conclut, optimiste. La Bonne mère l'entende...

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