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Pourquoi François Bayrou n’est pas un concurrent politique dangereux pour François Fillon... mais peut se révéler un redoutable adversaire rhétorique ?

La perspective d'une candidature du maire de Pau est aujourd'hui à envisager. Une initiative qui pourrait présenter de réels inconvénients pour le vainqueur de la primaire de la droite et du centre.

Christophe de Voogd

Christophe de Voogd

Christophe de Voogd est normalien et docteur en histoire, spécialiste des idées et de la rhétorique politiques qu’il enseigne à Sciences Po et à Bruxelles. Dernier ouvrage paru : « Réformer : quel discours pour convaincre ? » (Fondapol, 2017).

Spécialiste des Pays-Bas, il est l'auteur de Histoire des Pays-Bas des origines à nos jours, chez Fayard. Il est aussi l'un des auteurs de l'ouvrage collectif, 50 matinales pour réveiller la France.
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L’on s’y attendait. Voilà trop longtemps que le maire de Pau se faisait discret dans l’ombre d’un Alain Juppé qu’il disait soutenir. La défaite de son favori et la victoire aussi large qu’inattendue de François Fillon lui a donné l’occasion de revenir dans l’arène, au cours d’une semaine où il a disputé la vedette médiatique à Manuel Valls et aux reliquats de la gauche.

La perspective d’une candidature Bayrou est aujourd’hui une possibilité qu’il faut envisager.

Une possibilité, disons-nous : en aucun cas une épée de Damoclès au-dessus de la candidature Fillon car le poids de François Bayrou n’est plus ce qu’il était. Le président du Modem manque de capital et surtout d’espace politiques. Il a de fait tiré bien des traites sur ledit capital avec ses trois candidatures à la présidentielle qui sont, malgré le beau résultat de 2007, autant d’échecs. Le désir évident des Français de ne pas rejouer éternellement la même partie risque de lui être fatal, comme il l’a été à Nicolas Sarkozy et F. Hollande. Enfin et surtout, la candidature d’Emmanuel Macron le prive de l’oxygène nécessaire au centre. Il est très probable qu’entre la « répétition Bayrou » et la « nouveauté Macron », le match sera vite joué. On comprend l’ire de François Bayrou devant la concurrence inattendue de ce jeune impudent, traité avec une violence dont les « modérés » ont le secret : Macron? Un simple « hologramme », aux mains « des puissances d’argent »…

Quoi qu’il en soit de l’avenir de cette candidature, un ancrage, à un titre ou à un autre de François Bayrou dans le camp anti-Fillon présente de réels inconvénients pour ce dernier : l’audience du Maire de Pau dépasse largement ses troupes (de plus en plus maigres), car sa puissance de feu rhétorique est considérable. Bayrou pratique depuis longtemps l’interpellation ferme et/ou souriante des journalistes, attitude de plus en plus appréciée par l’électorat : ce dimanche encore sur Europe 1 en moquant J. P. Elkabach, « journaliste débutant ». Refusant les considérations personnelles - sauf quand il s’y livre lui-même - il se place au-dessus de la mêlée et du moment pour imposer les sujets de fond avec des propos clairs, servis par l’élégance d’un agrégé de lettres. Fillon justement vient de faire les frais de son sens de la formule et de l’image (il est vrai empruntée en partie à Alain Madelin) :  «C'est Robin des Bois à l'envers. Au lieu de prendre aux riches pour donner aux pauvres, il prend aux pauvres pour donner aux riches !   …Ceux qui ont moins auront moins, et ceux qui ont plus auront plus »,

Ce faisant, il accrédite la thèse d’un Fillon « candidats des riches » et conforte la campagne que la gauche et le FN ont lancé en fanfare contre « la destruction de notre modèle social ».

Alliance qui d’ailleurs n’a rien de surprenant : Bayrou, malgré ses proclamations réformatrices, est fondamentalement un conservateur, non pas au sens idéologique mais au sens technique du terme : le maintien du statu quo, moyennant quelques toilettages. Il l’a prouvé par ses clins d’œil à la gauche en 2007 comme en 2012. Il l’avait déjà montré au Ministère de l’éducation nationale, dont il fut le titulaire le plus long de la Vème République après Christian Fouchet : le contraste y fut frappant entre son talent rhétorique (« le ministère du Destin » avait-il dit à sa prise de fonctions) et l’inertie de sa politique après l’échec de la révision de la loi Falloux. On s’étonne au passage que ce fâcheux précédent pour un réformateur affiché ne soit jamais rappelé par ses adversaires.

Etait-ce un lapsus ? Evoquant hier sur Europe 1 les réformes de la gauche, il a précisé qu’il fallait « les garder avant de les évaluer » ; on aurait attendu : « les évaluer avant de les changer ». Propos qui en dit long, dans tous les cas, sur sa volonté de rupture.

C’est en cela que F. Fillon, avec son agenda réformateur bien plus audacieux que celui d’un Nicolas Sarkozy, naguère objet de toute sa vindicte, doit prendre garde à une offensive Bayrou qui pourrait renforcer un camp conservateur déjà pléthorique.

Et c’est sans doute la raison de l’invitation lancée par le candidat de la droite à « l’autre François ». L’on mesure déjà son effet au changement de ton entre les deux interventions de Bayrou cette semaine, la première au canon (sur France 2), la seconde au fleuret moucheté (sur Europe 1). La neutralisation politique et rhétorique du président du Modem serait-elle en marche ?

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