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Souvenirs de régiment

Le service militaire est de retour, mais c'est avec la bénédiction des planqués...

Le nouveau service militaire, c’est un peu comme l’homéopathie, ça ne sert probablement à rien sans vraiment faire de mal et ça coûte (un peu) à la collectivité. Mais même un planqué peut lui trouver des points positifs.

Hugues Serraf

Hugues Serraf

Hugues Serraf est journaliste et écrivain. Son dernier roman : Deuxième mi-temps, Intervalles, 2019

 

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J’avoue : je suis un planqué. Je n’ai pas fait mon service militaire. Enfin, juste la fameuse journée et demie d’appel — qu’on appelait d’ailleurs « trois jours » en hommage involontaire à la durée aléatoire de refroidissement du fût d’un canon selon Fernand Raynaud — au bout de laquelle j'avais été renvoyé dans mes foyers avec un gros tampon « Exempté » sur un formulaire.

Je dois l’avoir encore, quelque part dans un tiroir...

 

Ça n’était pas bien compliqué, à l’époque, d’échapper à ces douze mois de corvée de chiottes et de randos nocturnes avec un sac de cailloux et un sergent relou sur le dos : un certificat bidon de santé mentale précaire (mais d’autres jouaient plutôt la carte du souffle au coeur, des pieds plats ou de la surdité galopante ; je suppose qu’on choisissait son handicap léger en fonction de la spécialité des toubibs complaisants de l’entourage familial) et, paf (pan ? Bang ?), c’était dans la poche.

 

Les médecins du centre de recrutement n’étaient pas spécialement dupes. De faux mabouls ayant petit-déjeuné d’une boîte de Temesta avant de franchir le portail, des allergiques au tissu synthétique de l’uniforme qui risquaient la crise mortelle de psoriasis, des désaxés de la rotule qui ne pouvaient rester ni debout, ni assis, ni couchés sans se tordre de douleur, ils en voyaient défiler par dizaines de milliers et devaient se raconter de sacrées histoires bien tordues le soir au mess. Pour ne rien dire des « soutiens de famille » de dix-huit ans et des intellos de vingt-cinq balais en huitième année de DEUG qui trouvaient plus judicieux d’embobiner une assistante sociale à épaulettes.

 

Dans le tortillard pour Tarascon, le morne patelin de garnison où l’on m’avait convoqué pour évaluation de mes aptitudes à tuer des Soviétiques, j’avais même sympathisé avec un type qui avait bachoté les deux filières comme on met une ceinture et des bretelles : maladie chronique plus assistance logistique indispensable à sa pauvre maman borgne et unijambiste. Lui aussi, il était reparti avec le gros tampon. Comme à peu près toute ma « cohorte », en fait, parce qu’on nous avait expliqué que c’était déjà plus ou moins la fin du bidule et que, des grands Duduche à la Cabu réfractaires à la vie en chambrée et au montage-démontage chronométré d’un Famas, l’armée n’en avait plus besoin de toute manière...

 

Je me souviens même qu’avant de mettre un pied dans la caserne la veille du Jour-J (le planton nous avait prévenu qu’on ne pourrait plus en ressortir et nous avait conseillé de plutôt finir la soirée au bistrot à jouer au flipper et draguer les cagoles locales), on était allés tuer le temps dans l’unique cinoche de la ville qui projetait un vieux navet avec un Chuck Norris dérouillant des Vietnamiens deux heures durant et ça ne nous avait pas spécialement incités à réviser notre position sur la meilleure façon de devenir des hommes, des vrais. On connaissait mal les détails du conflit, mais on était vaguement pour les Viets malgré tout. C’était plus « rebelle ».

 

Je crois pourtant que nous n’étions pas particulièrement anti-militaristes. Juste pas très convaincus que ce passage sous le drapeau serait notre unique opportunité de nous fabriquer nos « seuls vrais amis » ; ceux avec lesquels nous aurions pu partager ces rudes moments de fraternité des armes et de biture à la Kro qui s’impriment dans les neurones jusqu'à la tombe. On se disait que des potes et des comas éthyliques, on trouverait bien le moyen de s’en faire dans le civil (on ne se trompait pas).

 

Et l’on n’avait pas non plus très envie de se faire scalper car nous avions encore des coupes à la Julien Clerc dans « Hair » et y étions assez attachés.

 

Mais là maintenant, plus de vingt ans après la décision de Chirac d’en terminer avec la conscription, Macron en rétablit une version light, et je dois dire que je n’y suis pas spécialement opposé, tout embusqué hypocrite que je sois. D’abord, je ne suis pas concerné : j’ai passé la date de péremption depuis un bail, ce qui est un premier point extrêmement positif. Ensuite, ça ne dure pas longtemps (davantage que ces « trois jours » de vingt-quatre heures, mais guère plus) et, surtout, la philosophie générale de la nouvelle formule sonne plus banalement « citoyenne » et fédératrice que belliqueusement Chuck-norrissienne.

 

Comme les granules homéopathiques, si ça ne sert à rien, ça ne fait de mal non plus même si ça coûte du blé à la collectivité.

 

Enfin, pour dire la vérité vraie, je m’en fiche un peu, de cette affaire. Je me dis toutefois que c’est chez les psy et les rhumatologues qu’on doit faire sauter les bouchons de champagne depuis quelques jours : le temps des certificats bidons étant revenu, il y a de l’augmentation de chiffre d’affaires des cabinets dans l’air.

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