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Le chevalier Bruno Le Maire a réussi son entrée média-politique dans la grande aventure de la primaire. (photo d'illustration)

Rhétorico-laser

Comment le chevalier Le Maire a ouvert une brèche rhétorique dans la primaire… mais le chemin est encore long jusqu'au donjon désiré !

Le sel de la surprise n’est jamais à négliger dans une cuisine menacée par la fadeur des haines trop recuites. Bruno Le Maire aura su jouer à fond de cet effet de surprise, même si l’annonce de sa candidature n’avait rien d’un suspense hitchcockien.

Christophe de Voogd

Christophe de Voogd

Christophe de Voogd est normalien et docteur en histoire, spécialiste des idées et de la rhétorique politiques qu’il enseigne à Sciences Po et à Bruxelles. Dernier ouvrage paru : « Réformer : quel discours pour convaincre ? » (Fondapol, 2017).

Spécialiste des Pays-Bas, il est l'auteur de Histoire des Pays-Bas des origines à nos jours, chez Fayard. Il est aussi l'un des auteurs de l'ouvrage collectif, 50 matinales pour réveiller la France.
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Même ses adversaires en conviennent : Bruno Le Maire a réussi son entrée média-politique dans la grande aventure de la primaire. Grâce à un carpet bombing (Europe 1) impressionnant, le candidat désormais déclaré aura surfé avec aisance sur une semaine pourtant riche en grands et en gros mots, entre colère paysanne et déchirements socialistes. Il est vrai que d’un strict point de vue rhétorique la concurrence d’une Martine Aubry n’était pas des plus redoutables…

La tonalité générale des commentaires a d’ailleurs été plutôt favorable, malgré le scepticisme attendu et entendu chez les plus blasés, ceux « à qui on ne la fait pas », les revenus de tout qui ne jurent que par le « changement de la vie politique » : tout en misant sur un duel Juppé-Sarkozy…

Mais il est vrai aussi que le sel de la surprise n’est jamais à négliger dans une cuisine menacée par la fadeur des haines trop recuites. Bruno Le Maire aura su jouer à fond de cet effet de surprise, même si l’annonce de sa candidature n’avait rien d’un suspense hitchcockien.Sa maîtrise rhétorique qu’il doit à sa formation de normalien et surtout à son goût amoureux de la langue, y est pour beaucoup. Son livre « Ne vous résignez pas ! » en témoigne largement. C’est-à-dire très exactement aux TROIS-QUARTS.

La surprise, les militaires comme les speechwriters le savent, cela s’organise : en renversant par exemple l’ordre classique du discours. Ainsi, dès la première phrase, la thèse centrale du livre est assénée : « le monde change et la France ne change plus ». Et ne cherchons pas de boucs émissaires, globalisation, Europe ou immigrés : le corrélat, implacable, est donné dès la page 2 : « Le problème est en France. La solution aussi. » Suit une vingtaine de chapitres, mêlant avec fluidité exemples, storytelling et propositions, où l’auteur, de voyages en rencontres, se contente d’être le grand témoin des Français. Et où, loin de se cantonner au logos du fort en thème, il sait manier tous les registres du discours, y compris le pathos, comme dans cette description magistrale et poignante d’une rencontre avec deux jeunes malades de la mucoviscidose.

Tout comme il sait - le point le plus fort du livre - constituer son groupe-cible avec virtuosité : cette création du « we-group » du « Nous collectif », enjeu de tout discours, est acquise dès la première page et sera le leitmotiv :nous sommes tous dans le même « paquebot France », pour lemeilleur (« nous Français, nous avons tout pour réussir ») et pour le pire : « Qui porte la responsabilité de cet affaiblissement ? Nous tous ». Avec un courage rare dans un genre si souvent démagogique, Bruno Le Maire nous place en effet devant nos propres contradictions, tout comme il assume les siennes. Et, puisque la France est sens dessus-dessous, cul par-dessus tête, le chiasme en sera latraduction rhétorique adéquate : « une administration au service de ses agents ou des agents au service de leur administration ? ».

La thèse (« la France va mal mais elle a des atouts colossaux ») et le message (« ne vous résignez pas ! ») sont d’une clarté limpide et s’enchaînent parfaitement… Jusqu’à la page 135, où l’on a l’impression d’un grand basculement thématique.Voilà un livre qui détaille (sans doute trop) les souffrances des Français et leurs talents (sans doute pas assez) et qui dénonce explicitement « l’illusion de la toute-puissance publique », bref qui démontre à chaque page que la France, C’EST D’ABORD LES FRANCAIS : et pourtant, soudainement, comme tombée du ciel, une bien étrange assertion : « notre nation est son Etat ». Héritage gaulliste sans doute, tout comme ce registre de la VOLONTE omniprésent dans le livre. Mais plus sûrement encore reliquat rhétorique de Dominique de Villepin, dont l’auteur fut si proche : ainsi de toutes ces invocations convenues de la « grandeur de la France », de la francophonie à la Polynésie, ces hymnes au volontarisme politique tous azimuts, au risque de l’accumulation incantatoire.

Etrange final en vérité, avec quelques beaux moments d’écriture (comme dans la description si proustienne de sa tante Odette ou les réflexions sur la mort du père et la mort de soi) mais aussi avec une réserve qui laisse l’auteur dans une demi-pénombre, comme s’il hésitait encore à fendre l’armure. Et, sans surprise, le style se met en « pilotage automatique », celui appris à l’ENA, analytique, assertif et redondant.

Au demeurant, pourquoi malgré la constance et la pertinence du « NOUS » collectif, ce titre en « VOUS » (« Ne VOUS résignez pas ! ») qui d’emblée instaure une distance renforcée par la négation ? « RELEVONS-NOUS ! », par exemple, eût été rhétoriquement plus cohérent.  Et, psychologiquement, porteur de ce qui manque le plus aux Français : l’ESPOIR.

A total, un livre coup de poing, où le puzzle d’une VISION juste et ambitieuse se met en place, mais qui semble reculer encore devant les conséquences ultimes de sa propre audace.

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