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A mi-chemin de son mandat, François Hollande vient de « battre » Nicolas Sarkozy à mi-chemin du sien sur la question du chômage.
©Reuters

Totem et tabou

537 000 chômeurs supplémentaires contre 497 000 : qui de Hollande ou de Sarkozy a le pire bilan à mi-mandat ?

Tant de beaux sujets cette semaine, de totems et autres tabous ! Discours européens pontificaux, climatique présidentiel, antiracistes sur Ferguson, d’avant et d’après élection à la présidence de l’UMP : bref, l’embarras du choix ! Et pourtant, c’est plus modestement la hausse du chômage en France au mois d’octobre qui retient notre attention. Car si tout a été essayé, l'essentiel a peut être été occulté !

Christophe de Voogd

Christophe de Voogd

Christophe de Voogd est normalien et docteur en histoire, spécialiste des idées et de la rhétorique politiques qu’il enseigne à Sciences Po et à Bruxelles. Dernier ouvrage paru : « Réformer : quel discours pour convaincre ? » (Fondapol, 2017).

Spécialiste des Pays-Bas, il est l'auteur de Histoire des Pays-Bas des origines à nos jours, chez Fayard. Il est aussi l'un des auteurs de l'ouvrage collectif, 50 matinales pour réveiller la France.
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«Quoi, encore le chômage ? » J’entends déjà la protestation de l’internaute blasé : on y a déjà eu droit, et en boucle, sur tous les médias et puis chaque mois c’est pareil, depuis tant d’années, et même qu’on a tout essayé ! »

Mais justement, ce discours-là est-il pertinent ? Est-ce vraiment « pareil » ? Est-ce à ce point une « fatalité » ? A- t-on vraiment « tout essayé » ?

Et tout d’abord les médias en ont-ils vraiment parlé ? Oui, sans doute, sur toutes les radios et télévisions, mais en passant, entre caprices funestes de la météo et faits divers, autrement dit, dans la rubrique « fatalités »! Quant à la presse nationale, rien en première page sauf sur le Figaro (opposition oblige) et sur les Echos (spécialité oblige). Libération avait ce jour-là autre chose à faire : dénoncer sur une pleine page « Sarkozy, le bonimenteur » ; Le Parisien/ Aujourd’hui en France accordait, certes, longuement son attention au sujet, mais en page 9. Le Monde abordait lui, gravement et justement d’autres enjeux en « une », journal de référence oblige, et renvoyait dans un bref article (en page 5 de son supplément « Eco & Entreprises ») la triste, mais finalement bien secondaire, nouvelle.

Il y avait pourtant, d’un strict point de vue journalistique, de quoi mettre davantage en relief le chiffre du chômage français pour le mois d’octobre : + 28 400 soit près de 1000 chômeurs supplémentaires par jour. En premier lieu, parce qu’il s’agit du plus mauvais chiffre depuis février dernier et qu’il renoue avec les pires mois du quinquennat. En second – fait passé inaperçu, sauf erreur - parce qu’en ce mois d’octobre 2014, à mi-chemin de son mandat, François Hollande vient de « battre » Nicolas Sarkozy à mi-chemin du sien : 537 000 chômeurs supplémentaires entre mai 2012 et octobre 2014 contre 497 000 de plus entre mai 2007 et octobre 2009 (source DARES) La différence est mince, dira-ton aussitôt : à ceci près que faire pire que son prédécesseur dans un contexte bien moins mauvais (l’Europe est aujourd’hui en stagnation et non en forte récession comme en 2008-2009) est pour le moins ennuyeux. Et voir son chômage continuer de croître quand celui de la zone euro baisse (547 000 chômeurs de moins en un an !) « interpelle » tout de même davantage que voir son chômage augmenter en même temps que celui des autres (époque Sarkozy).Surtout quand son propre résultat plombe par définition ladite moyenne de la zone euro…

Mais le plus frappant dans ce traitement médiatique est, au-delà de l’espace consacré à la nouvelle, le traitement qualitatif de l’enjeu : ton résigné et approche exclusivement politique (quelles conséquences pour une candidature Hollande en 2017 ? » Et surtout « quelle aubaine pour le Front national » !) comme si, sur le plan strictement économique, la messe était dite.

Le refrain mitterrandien du « on a tout essayé » est désormais la petite musique que l’on entend partout. « Fatalité », puisqu’on vous le dit ! Avec le correctif qui fait désormais son chemin : « sauf Marine le Pen »...

Que 20 rapports depuis 20 ans (c’est à peu près le rythme), tous enterrés dès que sortis, comme le déjà mort-né rapport franco-allemand de la semaine, répètent inlassablement les mêmes préconisations : (vraie) réforme du marché du travail, (vrai) allègement des charges des entreprises, (vraie) simplification administrative, (vraie) réduction des dépenses publique etc… Peu importe ! Comme peu importent les expériences étrangères qui ont appliqué les recettes en question et qui, toutes - je dis bien toutes- du Canada à la Grande-Bretagne, en passant par la Suède et l’Allemagne, ont abouti à un succès spectaculaire en matière d’emploi. L’Espagne, elle-même, (eh oui !) voit son chômage diminuer sensiblement.

Dès lors, se pose une question de fond : pourquoi cette résignation française ? Masochisme pur et simple? Goût mal placé de notre chère « exception nationale ? Ou plus prosaïquement, un fait simple têtu, et inavouable : la très grande majorité de la population, soit fonctionnaire, soit en CDI, soit retraitée, étant, ou se croyant, à l’abri du chômage, laisse « l’ajustement » inévitable se faire au détriment d’une minorité (en forte hausse) de précaires : chômeurs, condamnés à l’inactivité longue et jeunes, condamnés aux stages à répétition. Quitte à faire jouer en leur faveur les solidarités familiales, dont tous les chiffres montrent la forte augmentation. Mais, de grâce, pas touche aux statuts, au droit du travail et aux privilèges de toutes natures des « insiders » !

Dans un pays qui hurle au moindre soupçon « d’inégalité », la plus dangereuse et la moins dénoncée de toutes, est peut-être bien là : non pas entre riches et pauvres, non pas entre patrons et salariés, ni même entre public et privé, mais entre « inclus » et « exclus » du marché du travail. Deux chiffres, terribles dans leur égalité même, l’illustrent : 85% des salariés « en place » ont un CDI ; 85% des entrées sur le marché du travail se font en CDD (dont les 2/3 pour moins d’un mois !).

De sorte que nous assistons, sur cette question de la politique de l’emploi, à une véritable « tyrannie de la majorité ». Risque suprême de la démocratie, on le sait depuis Tocqueville, car, sous sa pression, ce sont la liberté et l’égalité qui reculent à grands pas. Tyrannie qui ne cèdera que lorsque la majorité elle-même aura compris qu’elle est aussi directement menacée, aussi bien dans ses garanties que dans ses certitudes. Cela ne saurait tarder. Mais à quel prix politique ?

 

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