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Xavier Bertrand : les dessous d’une offensive en règle sur la droite

Xavier Bertrand a critiqué ces derniers jours la politique menée par Emmanuel Macron. Xavier Bertrand cherche-t-il à se positionner comme le candidat de la droite pour les élections présidentielles de 2022 ?

David Desgouilles

David Desgouilles

David Desgouilles est chroniqueur pour Causeur.fr, au Figaro Vox et auteur de l'ouvrage Le Bruit de la douche aux éditions Michalon (2015).

Voir la bio »Chloé Morin

Chloé Morin

Chloé Morin est ex-conseillère Opinion du Premier ministre de 2012 à 2017, et Experte-associée à la Fondation Jean Jaurès.

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Atlantico.fr : Dans une interview accordée au JDD dimanche puis face à Jean-Jacques Bourdin lundi, Xavier Bertrand a violemment critiqué la politique menée par Emmanuel Macron. S’il n’a jamais caché penser à 2022 , Xavier Bertrand chercherait-il désormais activement  à se positionner comme étant le candidat à  droite ?

Dans deux interviews données presque coup sur coup, Xavier Bertrand a sévèrement critiqué le Président de la République l’accusant, notamment, de mal diriger le pays. Si on l’entendait relativement peu ces derniers temps, l’ancien ministre de Nicolas Sarkozy prépare-t-il désormais plus activement son offensive à droite ? Avec ces deux interviews cherche-t-il déjà a se positionner comme le meilleur candidat possible à droite ?

Chloé Morin : La première chose qu’il faut noter, c’est que Xavier Bertrand semble porter une grande attention à la gestion du temps médiatique : il est, il faut le rappeler, engagé dans une course de fond. Il lui faut gérer son capital politique, acquis durement lors de la campagne régionale de 2015, et tenir la distance jusqu’à sa réélection aux régionales, pour ensuite espérer pouvoir partir à la conquête de plus hauts sommets. Cette bonne gestion du temps est d’autant plus cruciale pour lui, qu’il n’a plus derrière lui aucun parti. Son existence politique même, et donc son avenir, dépendent de sa capacité à entretenir son lien avec l’opinion, sans pour autant avoir derrière lui toute l’artillerie communicationnelle dont disposent les grandes figures Les Républicains ou Rassemblement National.

Or, à ce jeu, l’on sent bien qu’il cherche à ne pas s’épuiser - rien de pire que parler tout le temps, de tout, pour dévaluer la parole -, et à « cranter » dans l’opinion des idées et à consolider ses « traits d’images » (comme disent les communicants) en choisissant le bon moment et le bon sujet.

Lorsqu’on est un émetteur relativement faible au regard des institutions (c’est à dire que l’on ne détient pas le pouvoir, et qu’on n’est pas non plus chef de parti), on a une capacité d’influence sur le débat politique qui trouve vite ses limites. Donc il faut choisir le bon moment, trouver le bon angle pour imposer son agenda médiatique et réussir à faire tourner, ne serait-ce que 24 heures, le débat autour de soi.
C’est ce qu’il a réussi dimanche et lundi avec son offensive sur le front sécuritaire. Il a choisi le moment : à l’approche des municipales, il sait que la sécurité est une priorité majeure de son électorat potentiel; en plein conflit des retraites, il espère prendre un gouvernement embourbé dans la question sociale à revers.

Il a également choisi la thématique : la sécurité et l’ordre, un pilier du logiciel de la droite, sur lequel il pense pouvoir démontrer que le Président n’est pas « à l’aise » et n’a pas de résultats. Deuxième raison de choisir ce sujet: le régalien est un thème incontournable pour tout aspirant présidentiable, or il n’a guère d’expérience personnelle du sujet au plus haut niveau (tout comme, d’ailleurs, Valérie Pécresse qui lui a emboîté le pas sur BFM TV dès lundi soir, et dont les cahiers de réflexion contiennent des propositions très à droite comme la majorité pénale à 16 ans ou encore le retour de la double peine). Surtout, Xavier Bertrand choisit sans doute cette thématique car sur le terrain économique, il sait son électorat séduit par le réformisme très volontariste d’Emmanuel Macron, quand lui-même est encore pénalisé par un bilan Sarkozyste qui n’est pas considéré comme concluant en matière de libéralisme.

David Desgouilles : L'ambition présidentielle de Xavier Bertrand n'est pas nouvelle, on savait déjà qu'il entendait se présenter aux élections de 2022 depuis quelques temps. Selon lui, il doit s'établir en tant que candidat sérieux en dehors des appareils partisans, un peu comme l'avait fait Emmanuel Macron avant son élection en 2017. 

En revanche, ce qui a changé -et ce que l'on peut voir à travers ces deux interviews- la sévérité croissante avec laquelle il juge les actions de l'actuel Président de la République. Ses critiques se font de plus en plus dures à mesure que la courbe de popularité du Président chute. 

Il est indéniable qu'il cherche à se positionner comme un homme providentiel, en dehors des partis. Il cherche aussi bien à être soutenu par l'électorat LR canal historique, que par l'électorat de droite qui a voté pour LREM lors des élections européennes. Il estime qu'en réunissant ces deux électorats, il gagnera sa place au second tour de l'élection présidentielle, face à Marine Le Pen, et le remportera. Mais, il y a tout de même un certain nombre d'obstacles sur son passage d'ici 2022.

Il semble choisir savamment ses interventions et peser ses mots. On connaît son engagement social de toujours, et ses résultats en tant que Président du conseil régional des Hauts-de-France mais ces points sont-ils suffisants pour faire la différence face à d’autres potentiels candidats aux élections présidentielles futures que sont Valerie Pécresse et François Baroin ? Critiquer vivement la politique sécuritaire du gouvernement, est-ce pour lui un moyen de s’imposer comme un candidat sérieux, plus complet ?

Chloé Morin : Comme je l’indiquais, le régalien est absolument incontournable pour toute figure de droite aspirant à occuper les plus hautes fonctions, surtout dans un contexte de menace terroriste. Vous rappelez son bilan en matière sociale, et il est vrai qu’il cultive une image de proximité et que la protection économique et sociale tient une grande place dans ses discours, au moins depuis 2015 et en raison même des difficultés du territoire dont il est l’élu. Mais reste qu’il n’a jamais véritablement marqué les esprits par ses prises de position sur la sécurité, ou le terrorisme, et il sait qu’afin d’ancrer cette dimension dans les esprits il lui faudra de la patience et de très nombreuses répétitions.

Sur ce champ régalien, il n’a pas tellement à craindre d’une Pécresse, ou d’un Baroin, qui semblent partir avec un déficit relativement similaire. Aucun n’a jamais vraiment fait du régalien son thème de prédilection. En revanche, il sait que s’il veut viser 2022, il devra se hisser au niveau de stature d’un Emmanuel Macron, qui lui bénéficie naturellement, comme tout Président sortant, de cette expérience et de cette stature qui donnent à sa parole une autorité supérieure. Enfin, encore faudrait-il que Bertrand puisse se présenter en 2022 : on ne l’imagine pas se soustraire à une deuxième élection régionale, c’est même tout son calcul que de penser tirer de cette élection la dynamique qui le porterait ensuite vers la présidentielle. Mais compte tenu que les régionales et les départementales auront lieu la même année, le pouvoir pourrait fort bien être tenté de reporter les régionales (ce qui est techniquement possible), et donc d’éliminer par là au moins deux sérieux concurrents de droite, à savoir Bertrand et Pécresse...

David Desgouilles :  Je pense qu'il faut relativiser le côté social de Xavier Bertrand. Il est vrai qu'il cherche à se donner une image séguinienne : il a voté non au référendum de Maastricht en 1992 et il était l'un des seuls hommes politiques de premier plan à être présent au colloque consacré à Philippe Séguin, il y une quinzaine de jours, à Paris. En revanche, lorsqu'il était ministre sous Nicolas Sarkozy il était plutôt dur, et ne semblait avoir ni peur de l'austérité ni du recul des droits sociaux. Il n'était pas plus social que Nicolas Sarkozy ou un autre. On peut également relativiser ses résultats sociaux en tant que Président du régional des Hauts de France, d'autant plus que la région n'a pas de compétence sociale à proprement parler.

Maintenant au regard de la question sécuritaire, il semble avoir compris que c'était un point essentiel. Il a bien compris que l'aspect régalien était la faiblesse d'Emmanuel Macron, mais il n'est pas le seul à avoir fait de ce constat : Marine Le Pen l'a également constaté depuis bien longtemps.

Sur la question de la concurrence, il a un avantage non négligeable à la fois sur François Baroin et sur Valérie Pécresse. Le Président de l'association des Maires de France ne semble avoir réellement envie de se présenter à la prochaine élection présidentielle mais paraît davantage poussé à le faire par ses proches. Quant à Valérie Pécresse, il semble avoir bien plus d'épaisseur qu'elle notamment parce qu'elle n'est pas une bonne oratrice.

Il est moins conservateur que la droite actuelle incarnée par LR et plus Macron compatible, peut-il véritablement séduire et réunir l’électorat de droite actuel?

Chloé Morin : A ce jour, les figures qui s’imposent dans l’électorat de droite sont pour la plupart les gloires du passé - Sarkozy notamment, dont on n’imagine plus le retour... quoique...

Donc Bertrand a l’avantage d’avoir finalement assez peu de concurrents de sa trempe. Le socle LR lui en voudra sans doute d’avoir « déserté », mais en dehors d’une primaire fermée, que pèsent encore les « noyaux » partisans? Au contraire, Bertrand cherche à embrasser large, à attaquer par l’extérieur, notamment pour éviter le sort d’un Fillon - trop à droite en raison du décalage entre le noyau de militants LR et l’ensemble des électeurs de droite - et d’un Hamon - trop à gauche, pour des raisons similaires.

Cela veut-il dire que la tâche de l’unification de la droite LR avec la droite Macronienne sera aisée? Sans doute pas. Bertrand misera sans doute sur l’usure du pouvoir et la part de déceptions qu’engendrent inexorablement l’exercice des responsabilités. Mais le « rejet du sortant » suffira-t-il à faire converger à nouveau droite humaniste et sociale, droite identitaire, droite libérale...? Cette convergence de sensibilités éclatées, autour du plus petit dénominateur commun qu’est le rejet d’un Président sortant, a été réussie par d’autres : c’est exactement ce que François Hollande a réussi, alors même que la gauche était déjà très divisée en 2010-2011 entre gauche écolo, gauche sécuritaire et républicaine, gauche démocrate « Terra Nova », extrême gauche, gauche libérale, etc. Mais parier sur le rejet du passé, sans accord sur un projet d’avenir, engendre de grandes difficultés dans l’exercice du pouvoir. A ce titre, Bertrand aura sans doute des leçons à tirer de François Hollande, et cherchera à ne pas reproduire ses erreurs...

David Desgouilles : En effet, la vraie question c'est sa capacité ou non à rassembler l'ensemble de l'électorat de droite. Sur le côté sociétal, après le vote de la PMA, il n'y aura pas de dossiers majeurs hormis la GPA, mais ni Emmanuel Macron ni Xavier Bertrand ne semblent être pour. Les élections ne se joueront donc probablement pas sur les dossiers sociétaux. 

A partir de là, si Xavier Bertrand parvient réellement à s'imposer dans l’opinion, la droite sera derrière lui. LR a tellement de difficultés qu’elle oubliera soigneusement qu’il a rendu sa carte en 2017

Néanmoins, il a un autre gros problème : sa capacité à remporter les élections régionales de l'année prochaine. Il n'est pas certain qu'il les remporte, notamment parce qu'en s'opposant fermement à Emmanuel Macron il risque de devoir affronter un candidat LREM. Après, il est vrai qu'il bénéficie d'une certaine notoriété dans la région, supérieure à la moyenne des présidents de région, dans un scrutin où l’étiquette compte davantage que la personnalité du candidat. La partie est loin d’être gagnée d’autant que le RN est extrêmement fort dans les Hauts de France et que l’entre-deux-tours risque d’avoir des conséquences sur son ambition présidentielle. Accepter ou non la fusion avec LREM constitue par exemple une question cruciale. S’il refusait, il pourrait offrir la région au RN et perdre toute chance d’être candidat à la présidentielle. Et s’il l’acceptait, il ruinerait une bonne partie du statut d’opposant numéro 1 au président.

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