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Waterloo, mort de Louis XIV et Azincourt : l'an XV, année maudite pour la France

C'est presque une loi scientifique: en l'an 15 de chaque siècle, la France connait un bouleversement majeur. Alors que nous venons arriver à ce point de rupture, quelle sera la fatalité majeure de notre siècle ? Extraits de "La fatalité de l'an XV" de Bernard Lecherbonnier, aux Editions Archipel (1/2).

Bernard Lecherbonnier

Bernard Lecherbonnier

Bernard Lecherbonnier est né en 1942, il est professeur à l'université de Paris-XIII, directeur de recherches en études littéraires francophones. Agrégé des Lettres, il est l'auteur de nombreux romans et essais historiques.

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La fatalité de l’an XV, le fait que chaque siècle change profondément quand il atteint quinze ans, en quelque sorte son âge de raison, est un phénomène connu. L’école de la IIIe République, qui pratiquait volontiers les procédés mnémotechniques, avait même composé des comptines où s’égrenaient les noms de Bouvines, Azincourt, Marignan… Une référence a surnagé de cette époque où tout se récitait et où tout se chantait : si vous demandez à quiconque de citer quelques dates célèbres de l’histoire de France, vous avez une grande chance d’entendre « Marignan 1515 ». Cela ne signifie pas que la personne interrogée puisse dire quoi que ce soit sur Marignan. Mais la trace est restée, indélébile…

Les historiens prennent également en considération la rupture de l’an XV. Ainsi l’Histoire de France de Georges Duby fait débuter la Renaissance en 1515, le Siècle des lumières en 1715, la France bourgeoise et romantique en 1815 et elle aborde le xxe siècle avec la Grande Guerre. L’histoire politique et l’histoire littéraire ont toujours eu partie liée en France. Nos grands auteurs, Montaigne, Molière, Voltaire, Rousseau, Chateaubriand, Lamartine, Hugo, Zola, Camus, furent de tout temps soit des témoins, soit des inspirateurs, soit même des acteurs de la vie politique. À l’étranger, encore de nos jours, la vision que l’on a de la France associe ces figures tutélaires aux grandes heures du pays. D’où l’intérêt d’observer comment les spécialistes de la littérature segmentent de leur côté son histoire.

La monumentale Littérature française en 16 volumes, dirigée par Claude Pichois dans les années 1970 (aux éditions Arthaud), fondée sur de vrais critères savants, présente une segmentation proche de la nôtre. Les siècles commencent pour la plupart en l’an XX. Il est bien connu que les oeuvres fondatrices des grands mouvements et écoles littéraires, comme ceux des Lumières, du romantisme ou du surréalisme, sont effectivement publiées non en début de siècle mais une vingtaine d’années plus tard. Montesquieu publie les Lettres persanes en 1721 ; Lamartine, les Méditations en 1820, André Breton, le Manifeste du surréalisme en 1924. Si les historiens adoptent volontiers une périodisation qui décale régulièrement de quinze ou vingt ans le début réel des siècles, en revanche, ils ne prêtent pas d’attention particulière à la série ainsi dégagée, à cette étrange récurrence chronologique. À leurs yeux, il s’agit sans doute de coïncidences non significatives. Ne pourrait-on pas envisager la question sous un jour différent ? Pourquoi ne pas étudier le phénomène de plus près et en rechercher une explication logique ? Tout se passe comme si les premières années de chaque siècle constituaient une sorte de prolongement de la période précédente. Puis, lors de la deuxième décennie, le sens de l’histoire change sous le coup d’événements forts dont l’enchaînement engendre une nouvelle ère autour de l’an XV.

En France, les hommes du xvie siècle n’ont basculé dans la Renaissance qu’après l’avènement de François Ier ; l’ère classique n’a débuté clairement qu’avec l’avènement de Louis XIII ; les philosophes des Lumières n’ont éclairé l’Europe qu’après la mort de Louis XIV ; l’ère industrielle a pris son envol à la chute de Napoléon Ier ; l’esprit du xxe siècle ne s’est cristallisé qu’au moment de la Première Guerre mondiale. À chaque fois sont apparus de nouveaux univers politiques, économiques, culturels et sociétaux. Nous entrons pour notre part dans un maelström gigantesque, dans un tourbillon entraînant de violents affrontements sociaux, économiques et religieux. Mieux que les politiques, les écrivains ont su exprimer la rupture du monde d’avant et du monde d’après l’an XV. Une nouvelle ère s’ouvre lorsque les problématiques posées n’ont pas de solution au regard des références existantes et des outils connus et qu’il faut tout réinventer. Le monde d’avant, épuisé, n’a plus rien à dire, à proposer. Un champ de ruines. Le monde d’après n’est encore qu’un projet vague, incertain et balbutiant. Alfred de Musset, dans sa Confession d’un enfant du siècle, exprime le sentiment d’impuissance et de déréliction que partage toute sa génération après Waterloo : « Tout ce qui était n’est plus ; tout ce qui sera n’est pas encore. Ne cherchez pas ailleurs le secret de nos maux. »

La lucidité des écrivains traduit mieux que toute démonstration l’angoisse existentielle d’une génération confrontée au trou noir d’un futur insondable, inimaginable. « Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles » : par cette phrase commence La Crise de l’esprit, célèbre texte écrit par Paul Valéry en 1919 où le philosophe souligne que si la guerre entre les grandes nations européennes est achevée, la crise spirituelle, qui s’ensuit, ne fait que commencer : « La crise militaire est peut-être finie. La crise économique est visible dans toute sa force, mais la crise intellectuelle, plus subtile, et qui, par sa nature même, prend les apparences les plus trompeuses, cette crise laisse difficilement saisir son véritable point, sa phase. Personne ne peut dire ce qui demain sera mort ou vivant en littérature, en philosophie, en esthétique. Nul ne sait encore quelles idées et quels modes d’expression seront inscrits sur la liste des pertes, quelles nouveautés seront proclamées. » Les hommes placés dans cette situation d’incertitude extrême se savent voués à faire face à un nombre incroyable de difficultés inédites, de contradictions douloureuses, de conflits déchirants qui les conduiront à effectuer des choix complexes sans qu’ils aient de boussole sûre pour détecter la bonne voie. Nous en sommes à nouveau là en 2015. Nos politiciens, le nez rivé sur leur réélection, agissent et réagissent au jour le jour, incapables de produire quelque programme cohérent ; servent de pythonisses des experts en économie ou en politologie qui courent les plateaux de télévision. Que ces derniers déversent des analyses hasardeuses à longueur d’antenne n’a aucune importance puisqu’ils n’engagent qu’eux-mêmes, c’est-à-dire rien. Ce sont les astrologues de l’ère contemporaine.

Extrait de "La fatalité de l'an XV" de Bernard Lecherbonnier, publié aux Editions Archipel, 2014. Pour acheter ce livre, cliquez ici.

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