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Wall Street Etats-Unis Joe Biden démocrates républicains
Wall Street Etats-Unis Joe Biden démocrates républicains
©ANGELA WEISS / AFP

Matière inflammable

Wall Street en pleine love story avec les démocrates : le nouveau monde politique est bien là et personne ne sait encore trop le manipuler

Traditionnellement aux États-Unis, le parti démocrate comptait sur une base électorale venant des catégories populaires alors que le parti républicain s’appuyait sur les milieux d’affaires. Une évolution est pourtant en train de s'opérer. Joe Biden séduit de plus en plus Wall Street.

Christophe Boutin

Christophe Boutin est un politologue français et professeur de droit public à l’université de Caen-Normandie, il a notamment publié Les grand discours du XXe siècle (Flammarion 2009) et co-dirigé Le dictionnaire du conservatisme (Cerf 2017), et le Le dictionnaire des populismes (Cerf 2019).

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Atlantico.fr : Auparavant aux États-Unis, le Parti Démocrate comptait sur une base électorale venant  des catégories populaires alors que le Parti Républicain s’appuyait sur les milieux d’affaires mais cette dichotomie est en train de changer. Alors que Biden semble de plus en plus séduire Wall Street, la situation serait-elle en train de s’inverser ?

Christophe Boutin : Je crois que cette dichotomie que vous évoquez est maintenant totalement dépassée. Les milieux d'affaires ont parfaitement compris depuis longtemps que le Parti Démocrate était au moins aussi banckable que que le Parti Républicain, en permettant un aussi bon retour sur investissement - ils avaient d'ailleurs depuis longtemps aimablement versé leur obole aux uns comme aux autres. La nouveauté est que les démocrates se targuant d'être moraux, et les médias stigmatisant ceux qui ne communient pas dans une morale politiquement correcte, les versements en faveur de ce parti parent le donateur de cette aura d’éthique dont raffolent les entreprises les plus dévastatrices – une sorte de « moralwashing » qui a accru l’intérêt des boards de Wall Street pour le parti de l’âne.

Quant aux catégories populaires, les démocrates s’y sont intéressés, mais ont fait un choix qui leur a d’abord été profitable avant de se retourner contre eux. Face à une progression des républicains, ils se sont en effet posé la question d’accroître leur base électorale, et pour cela d’amener aux urnes les catégories défavorisées dont on sait que, bien souvent, elles ne participent pas à la vie politique. Or les démocrates  sont essentiellement – et le dernier vote le confirme - des urbains qui vivent sur les deux côtes des États-Unis, Est et Ouest, et ne connaissent comme défavorisés peuplant les zones périurbaines ou urbaines dans lesquelles ils vivent que les représentants des minorités noires et hispaniques présentes sur des territoires que les Blancs pauvres ont quittés - le fameux « white flight ». C'est pourquoi, le discours des démocrates s’est essentiellement tourné vers les intérêts de ces minorités, ce qui était par ailleurs doublement valorisant : ils répondaient ainsi aux attentes des médias qui relayaient les pressions communautaristes, et se montraient bienveillants envers ce prolétariat qu’ils croisaient d’autant plus quotidiennement qu’il occupe toutes les tâches subalternes de leurs gigantesques cités – des plongeurs aux gens de maison, des cuisiniers aux conducteurs de taxis. Ce choix a effectivement réussi à ramener aux urnes un certain nombre de membres des minorités, et, s’il n’explique pas à lui seul l'élection de Barak Obama, y a sans doute contribué.

Le problème c’est qu’il y avait d’autres pauvres aux USA, ceux, blancs cette fois, de l'Amérique profonde, celle de la Bible belt ou de la Rust belt, essentiellement situés au milieu du pays, et qui subissaient de plein fouet les conséquences négatives de la mondialisation. Des pauvres qui souffraient non seulement du déclassement, économique et social, mais qui étaient en sus accusés de tous les maux – au premier rang desquels leur prétendu racisme congénital - par les intellectuels ou prétendus tels. Être ainsi régulièrement insulté par des artistes moralisateurs à longueur de médias est déjà pénible, mais être en sus tout aussi régulièrement accusé de stigmatiser par votre « privilège blanc » des gens qui bénéficient parfois d’aides auxquelles vous ne pouvez prétendre, et ce alors qu’elles sont dispensées par un pays bâti dans les siècles précédents par vos ancêtres, cela peut légitimement lasser.

C'est ainsi que cette Amérique blanche déclassée, elle aussi absente politiquement, a choisi de revenir aux urnes et de renverser la table en élisant un trublion qui s'était introduit dans le parti républicain plus que le représentant attendu de ce dernier, un homme certes richissime, mais dont la fortune lui paraissait mieux acquise que celle de ces élus – y compris les moralisateurs démocrates - qui, après leur mandat, s’en vont toucher les dividendes de leurs compromissions. Favoris des médias, parce qu’avec eux dans un rapport pervers « en miroir », les démocrates n'ont pas pensé un seul instant qu’ils pouvaient être court-circuités, ce qu’a pourtant fait Donald Trump en utilisant les réseaux sociaux - ce qui n’était pas réservé à Barak Obama, loué pour cela lors de ses campagnes électorales. L'aboutissement des choix démocrates a donc été cette vengeance des « déplorables » refusant d’adouber celle qui était attendue comme une évidence, Hillary Clinton. Et nous en sommes toujours là aujourd’hui : comme le montrent bien les résultats de l’élection présidentielle, les Etats-Unis sont plus divisés, plus « clivés » que jamais entre États rouges et bleus.

Les anciens clivages ont-ils commencé à être modifiés avant le début de cette nouvelle décennie ?  Le populisme prend-il une part importante de cette nouvelle recomposition ?

Le populisme joue un rôle important dans cette recomposition, effectivement, parce qu'il permet de renverser la table. Alors que l’oligarchie dissimule son maintien au pouvoir sous de fausses alternances entre une droite et une gauche qui, sur le fond, ne s’opposent plus, et qui font les mêmes choix sur les grands dossiers – l’Europe ou l’ouverture des frontières pour prendre le cas français -, le populisme demande lui que l’on présente une véritable alternative politique. Les anciens clivages n’en étant plus, et la politique menée par les tenants des deux camps supposés ennemis l’entraînant dans une fuite en avant vers un avenir dont il ne veut décidément pas, le peuple, avec le sursaut populiste, tente de provoquer un véritable clivage et de faire surgir une nouvelle élite – au moins autant, et sans doute plus, qu’il ne revendique de participer directement à l’exercice du pouvoir. Que survienne cette nouvelle élite qui réponde à ses attentes et à ses angoisses et le surgissement populiste s’estompe de lui-même -  avec cette réserve toutefois qu’échaudé par ce qu’il a vécu le peuple peut se montre à l’avenir beaucoup plus attentif aux dérives du pouvoir..

Au-delà de l’actualité américaine, l’alliance du conservatisme sociétal avec les populations déclassées contre le progressisme sociétal et la finance est-il le nouveau clivage qui pourrait structurer le paysage politique à l’avenir ?

C'est effectivement actuellement le clivage le plus important, et ce sera sans doute dans les années qui viennent le seul qui vaille. Emmanuel Macron ne s'y est d'ailleurs pas trompé, qui considère que le progressisme dont il se fait le héraut a pour principal opposant le conservatisme. Alliances disparates de part et d’autre ? Pas tant que cela. Le progressisme, que vous présentez comme l'alliance de la finance et du progressisme sociétal, est ce que l’on appelle aussi le mouvement libéral-libertaire. Libéral - encore faudrait-il sans doute discuter de l’usage de ce terme, qui recouvre des réalités différentes – dans le sens ici d'un libéralisme financier et mondialisé ; libertaire en ce qu'il s'agit de permettre toutes les avancées « sociétales » - sans doute pour mieux faire oublier qu'il n'y a aucune avancée sociale. Dans les deux cas il y a bel et bien un point commun qui est l’absolutisation de de la liberté individuelle. En face, si les « populations déclassées » rejoignent le « conservatisme sociétal », c’est parce que ce dernier maintient vivaces des concepts et des structures qui, dépassant les seuls individus, sont pour ceux-ci des tuteurs et des abris. Ils y retrouvent un cadre qui leur permet d’exister quand le monde progressiste en fait des laissés-pour compte, mais aussi une image valorisante de ce qu’ils sont, au travers de leur appartenance à un patrimoine commun - une culture, une histoire, une nation.

La sensation de déclassement chez certaines populations est-elle à l’origine de ce clivage à la fois politique et social ? Y a-t-il d’autres raisons ?

Gardons-nous, comme le fit Hilary Clinton, et comme le font les grands prêtres médiatiques du progressisme, de ne voir dans ce courant, conservateur et populiste à la fois, que le rassemblement des has been et des tocards, autant d’êtres finalement justement déclassés car totalement inaptes à comprendre le monde nouveau. D’abord, parce que ce déclassement ne concerne qu’une partie de ce courant, et non sa totalité – oublions l’image simpliste de la « révolte des petits blancs » -, sauf à considérer comme « déclassés » tous ceux qui ne se consolent pas de l’abaissement de leur patrie. Ensuite parce que le déclassement est bel et bien la conséquence d'un choix fait par une partie de l'oligarchie, celui d’une mondialisation qui assume parfaitement de laisser au bord de ce chemin qui mène vers la société parfaite une partie des populations. Qui l’assume, car cette oligarchie au pouvoir, comme le décrit très bien Christopher Lasch dans sa Révolution des élites, n’estime plus avoir quoi que ce soit de commun avec ce peuple qu'elle méprise profondément. En France, comme aux Etats-Unis et dans d’autres démocraties occidentales, elle semble ainsi beaucoup plus sensible aux attentes des représentants des communautés nouvellement arrivées – il est vrai que, comme aux Etats-Unis aussi, les habitants des métropoles sont beaucoup plus confrontés aux représentants de ces minorités visibles qu’à ceux de la France périphérique.

Le déclassement n’est donc que la conséquence de cette rupture, et contribue à ce que les populations qui en sont touchées redécouvrent les vertus d’une approche conservatrice basée elle non sur une idéologie plus ou moins utopiste – je renvoie aux analyses de Liquidation, par lesquelles Frédéric Rouvillois démontre les rapports entre le progressisme macronien et le saint-simonisme – mais sur ces réalités enracinées nécessaires aux hommes pour devenir ce qu’ils sont.

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