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Les poupées Ken et Barbie.
Les poupées Ken et Barbie.
©Reuters

Vos bourrelets vous vont si bien

Vous pensiez les femmes moins attachées au physique ? L’expérience sociale qui montre à quel point les deux sexes sont esclaves de la dictature des apparences

Tinder, une application de rencontre en ligne, a récemment mis en place une expérience visant à observer les réactions des femmes et des hommes face à un partenaire disgracieux. Une opportunité d'en savoir plus sur ce qui crée (ou pas) une alchimie entre deux êtres... Et les idées convenues ne sont pas si déconnectées que cela.

Jean-Paul Mialet

Jean-Paul Mialet

Jean-Paul Mialet est psychiatre, ancien Chef de Clinique à l’Hôpital Sainte-Anne et Directeur d’enseignement à l’Université Paris V.

Ses recherches portent essentiellement sur l'attention, la douleur, et dernièrement, la différence des sexes.

Ses travaux l'ont mené à écrire deux livres (L'attention, PUF; Sex aequo, le quiproquo des sexes, Albin Michel) et de nombreux articles dans des revues scientifiques. En 2018, il a publié le livre L'amour à l'épreuve du temps (Albin-Michel).

 

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Michelle  Boiron

Michelle Boiron

Michelle Boiron est psychologue clinicienne, thérapeute de couples , sexologue diplomée du DU Sexologie de l’hôpital Necker à Paris, et membre de l’AIUS (Association interuniversitaire de sexologie). Elle est l'auteur de différents articles notamment sur le vaginisme, le rapport entre gourmandise et  sexualité, le XXIème sexe, l’addiction sexuelle, la fragilité masculine, etc. Michelle Boiron est aussi rédactrice invitée du magazine Sexualités Humaines

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Atlantico : Une expérience a récemment été menée par l'application de rencontre en ligne Tinder. Celle-ci s'interroge sur les différences de réaction entre un homme et une femme, lorsqu'ils rencontrent pour la première fois leur partenaire, et que celui ou celle-ci est volontairement beaucoup plus corpulente que sur les photos de son profil (voir les vidéos ici et là). Qu'est-ce que cela peut révéler des rapports femmes-hommes et vice-versa ? Quelles en sont les limites ?

Michelle Boiron : Aujourd’hui plus que jamais le corps est à la mode  le culte de la beauté nous envahit jusque dans l’intime. La société a une telle influence sur le "look" que pour certains ils tendent à ressembler à l’image qu’on attend d’eux et ce par n’importe quel moyen (chirurgie, relooking, sport intensif, régime…)

La mode du paraître et tout son cortège de superficialités prend toute la place au moment où le "sujet" s’effondre ! Alors sauvons les apparences ? On tend à nier la différence des sexes alors que pour ce qui est du physique et de la beauté on met de plus en plus en exergue des corps de femmes esthétiques. On monte en épingle la minceur, la beauté la sensualité des femmes et ce pour créer du désir. Alors que "côté masculin" on met toujours en exergue leur puissance financière, leur force leur audace leur virilité ! Le charme de l’explorateur de l’aventurier sévit toujours !

Alors dans la rencontre via un site où l’homme et la femme ne ressemblent pas à la photo qu’ils ont exposée voir retouchée pour figurer, être susceptible d’être choisi dans un catalogue des possibles, c’est de bonne guerre. Chacun/chacune tend à être en adéquation avec ce qu’il suppose être les critères  de l’autre, de la société.

Le mensonge peut être une manière de ne pas se dévoiler complètement et penser que la magie de la rencontre gommera les imperfections qui sont difficiles à montrer et percevoir dans le regard de l’autre. Dans la vraie vie en opposition aux rencontres virtuelles c’est ce qui se passe. Le coup de foudre ne laisse pas apparaître les défauts et les imperfections de l’autre. Ils sont même parfois totalement magnifiés ou encore occulter : l’amour rend aveugle.

Alors oui les femmes seront plus indulgentes puisque leurs critères de bases ne sont pas les mêmes que ceux de l’homme. Oui, un beau physique d’homme musclé et mince sera apprécié mais il ne sera pas le critère premier. Sa force et souvent une épaule pour se poser sauront les séduire. Alors quelques kilos en trop ne seront pas rédhibitoires et  peut être même plus confortables qu’une épaule cagneuse !

La corpulence, voire les kilos en trop de l’homme seront souvent associés à un côté "Nounours" rassurant et sécure c’est pourquoi elles passeront plus facilement sur le poids. Alors que la femme sera plutôt qualifiée péjorativement de nom de mammifère moins élégant que je ne nommerai pas ici ! Tant la stigmatisation est violente.Peut-être que les hommes ont tous retenu la phrase de Stendhal : "La beauté est une promesse de bonheur".

Jean-Paul Mialet : Cette expérience est menée de façon si sommaire qu’elle ne révèle pas grand-chose. Tout au plus, on peut noter que les garçons déçus par l’apparence physique partent rapidement et ne tentent pas d’approfondir la relation tandis que les filles, passée la première surprise, se montrent davantage curieuses de la personne et engageantes.

Le cliché selon lequel les femmes sont moins attachées à l'apparence que les hommes se trouve-t-il confirmé ? Que peut-on dire de l'indulgence accordée au physique du partenaire potentiel ?

Jean-Paul Mialet : Encore une fois, une telle expérience ne peut pas prétendre confirmer quoique ce soit.  Mais elle est compatible avec ce que l’on sait de la séduction pour les deux sexes : l’attirance physique occupe une plus grande place pour l’homme que pour la femme. L’attention de l’homme est captée par la beauté de la femme ;  ce n’est pas la même chose pour la femme qui est séduite par un homme en fonction d’éléments relationnels multiples. La beauté de l’homme est un des éléments qui peut la charmer, mais elle n’est qu’un critère parmi d’autres – un critère qui, assez souvent, n’a pas la priorité. Citons ici une recherche, plus sérieuse que celle de Tinder, qui démontre combien la beauté du sexe opposé attire bien plus l’attention de l’homme que de la femme. Alors qu’ils sont engagés dans une tâche qui réclame une grande concentration, on expose deux groupes, masculin et féminin, au portrait d’un visage séduisant de l’autre sexe. Résultat : l’homme présente la signature neurophysiologique d’une perception consciente du portrait  alors que la femme se laisse à peine distraire, ce dont atteste une onde de traitement neurophysiologique très superficielle.

Dans un récent sondage paru au Royaume-Uni, trois-quart des femmes britanniques déclarent même qu'elles préfèrent un homme avec quelques bourrelets plutôt que très musclés, parce que cela les feraient culpabiliser. L'inverse se trouverait-il aussi vrai ? A quel point l'harmonie visuelle dans un couple est-il primordial pour les hommes et les femmes ?

Jean-Paul Mialet : Culpabiliser ? Plutôt craindre, sans doute, de ne pas être à la hauteur. Les femmes sont très attentives à leur apparence : elles y sont encouragées par les magazines et elles savent bien combien cela compte pour les hommes. Elles sont habituées à la concurrence entre elles du point de vue de l’apparence et elles se regardent les unes les autres comme les hommes les regardent. (Là encore, on dispose d’une recherche, récente et s’appuyant sur des techniques de pistage du regard, qui le démontre bien). Ainsi, se retrouver en compétition également avec leur homme n’aurait-il pas quelque chose d’épuisant ? Et ne risque-t-il pas de trop plaire à la concurrence, ce "musclor" ? Et puis, il y a volontiers chez la femme la crainte de la brutalité masculine : un homme rondelet ne sera-t-il pas plus doux ? Beaucoup de muscles peut représenter une protection pour certaines, une menace pour d’autres…  Mais en parlant de protection (comme de menace) ne s’éloigne-t-on pas de la "beauté visuelle" proprement dite ? A la différence des hommes, c’est précisément à cette forme de signaux, plus symboliques que physiques, que réagissent les femmes. L’harmonie visuelle d’un couple compte donc assez peu pour elles. Certaines seront valorisées par un bel homme, d’autres trouveront un faire-valoir dans un homme laid, une majorité d’entre elles préfère un homme grand qui rassure en dominant de sa taille : ce qui compte avant tout pour une femme, c’est l’image d’elle-même que lui renvoie l’homme auquel elle plaît et le statut que lui confère le couple.

Que sait-on aujourd'hui des déterminants de beauté propres aux hommes et aux femmes ?

Jean-Paul Mialet : Dans la dernière décade, de nombreuses recherches ont tenté de déterminer sur quels critères se fondait l’attirance physique. On a pu repérer ainsi des critères simples et universels pour l’attirance physique du corps féminin  (rapport taille/hanche et l’indice de masse corporelle). En revanche, ce qui dans le corps d’un homme attire une femme, ne ressort pas clairement.  Il semblerait qu’elles soient émues par le rapport des épaules au bassin, mais cela reste confus. De même, pour les visages, ce sont en général des caractéristiques de symétrie et de prototypie qui comptent. Mais là encore, la situation est plus complexe chez la femme que chez l’homme : en particulier, elles pourraient ne pas privilégier les mêmes visages selon qu’il s’agit d’en faire le partenaire d’une brève rencontre ou d’une relation durable. En somme, tout dépend beaucoup plus pour elles de ce que représente l’homme que de ce qu’elles voient.

Michelle Boiron : La femme s’est libérée de la plupart de ses contraintes et de ses vieilles servitudes liées surtout aux hommes mais elle s’en est aussi créée de nouvelles. Celles concernant la séduction se sont même aggravées. La femme reste aujourd’hui en 2014 une machine à créer du désir pour l’homme.

Elle reste un "objet" alors qu’elle tend à devenir "sujet" et s’est tellement battue pour obtenir cela. Elle existe dans les yeux de l’homme qui la regarde. C’est sa plus grande fragilité. Toutes les photos, tous les films continuent d’exhiber la beauté de la femme. Peu de films mettent en exergue la beauté de l’homme. Dans la vraie vie l’attrait de la femme pour leur physique ne vient pas en en premier lieu.

Dans quelle mesure et comment ces considérations sur le physique de l'autre évoluent-elles dans le temps d'une relation ?

Jean-Paul Mialet : Plus on avance dans la relation, plus le regard que l’on porte sur l’autre est enrichi par les souvenirs qu’il évoque. La relation elle-même s’appuie de moins en moins sur des déterminants physiques mais sur un passé – le partage de souvenirs - et un futur – les projets communs. Elle devient une histoire bâtie à deux et non plus une simple sensation déclenchée par l’émotion d’une rencontre. Elle n’est pas non plus la rêverie à laquelle on s’abandonne quand on ne connaît encore presque rien de l’autre. Dans cette histoire, quand le couple se maintient, l’attirance continue de compter mais elle se dégage peu à peu du physique pour s’ouvrir à une tendre intimité et à la chaleur de la vie à deux. Peu à peu, le lien affectif qui attache à l’autre se met à compter davantage que le désir érotique qui à l’origine, poussait les corps l’un vers l’autre. Mais il en garde les traces ; il se construit sur ses braises, et même à l’état de relation tendre, le corps de l’autre garde sa place - il suscite une tendre émotion.

Michelle Boiron : Si après la phase de séduction et de coup de foudre (qui ne dure que trois ans), le couple évolue vers un véritable amour ils  évolueront ensemble vers une relation plus profonde et moins superficielle !  Dans le couple lorsque l’on sauve les apparences c’est plutôt pour faire semblant que "tout va bien". En revanche force est de constater que l’exigence de l’apparence continue très longtemps pour la femme qui n’a plus le droit de vieillir, de grossir, d’avoir des rides de se laisser aller y compris  (c’est un phénomène nouveau) après une grossesse ! Il faut vite redevenir comme avant, que cela ne se voit pas comme si on n’avait pas le droit d’avoir laissé le corps s’exprimer y compris dans la maternité. Pour la femme tous les stigmates de relâchement sont à bannir. Peut-être que cette exigence du corps parfait est lié à ce qu’elle véhicule de l’estime de soi et de la performance sans laquelle point de salut ! Il en est tout à fait autrement pour la gente masculine.

L'expérience met en scène un homme et une femme particulièrement gros, de manière un peu caricaturale. Pour autant, l'expérience aurait-elle donné les mêmes résultats avec d'autres défauts physiques ?

Jean-Paul Mialet : Comme je l’ai dit à plusieurs reprises, cette expérience n’est pas sérieuse. La situation choisie n’est pas un simple surpoids mais une obésité majeure. Il n’est donc pas possible d’évaluer réellement la place qu’occupe l’apparence physique dans une rencontre de ce type : on teste avant tout ici l’effet de surprise due à une situation hors norme. Si l’on choisit des exagérations qui rendent difformes et monstrueux, on peut s’attendre à ce que les paramètres physiques interviennent de la même façon pour les deux sexes et produisent la même répulsion. Reste qu’effectivement, face au hors norme de l’apparence et à la déroute de leurs attentes physiques, les femmes semblent moins désorientées que les hommes, davantage prêtes à accorder une chance à leur partenaire : elles ne se détournent pas et restent intéressées par la personne. Tout ce que l’on peut donc conclure prudemment, c’est que pour l’homme, une apparence hors norme semblerait détourner de toute curiosité pour la relation, et non chez la femme. Au fond, chez cette dernière, lors d’une rencontre quelle qu’elle soit, l’approfondissement de la relation ne garderait-elle pas toujours la priorité ?

Michelle Boiron : De tous temps on a prêté aux hommes certaines particularités  physiques en les associant à des prouesses sexuelles : pour un nez disgracieux on dit "gros nez, gros …" Leur calvitie est associée à un excès de testostérone. Quand à leur plastie abdominale lorsqu’elle est généreuse elle est comparée à leur compte en banque, donc positivée ! En revanche la femme en tant que éternel objet de désir pour l’homme, il ne lui sera rien pardonné et même pas le problème hormonal ! Comparons les termes choisis : pour la femme on parle de "ménopause" avec son cortège de conséquences; pour les hommes on n’en parle pas même si cela existe ! Lorsque c’est évoqué c’est sous forme  d’initiales "D-A-L-A" C’est plus sexy ! Même si in fine ces initiales sont celles : d’un déficit androgénique lié à l’âge ! Mais personne n’en fait état ! Un homme mur reste toujours un homme séduisant, même avec des cheveux blancs ! Peut-être parce qu’il est toujours un homme qui peut se reproduire.

Propos recueillis par Alexis Franco

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