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Voilà pourquoi l’âge d’or qu’ont représenté les années 2010 pour les riches ne devrait pas se poursuivre dans la décennie qui vient de s’ouvrir
©Flickr

Âge d'or

Voilà pourquoi l’âge d’or qu’ont représenté les années 2010 pour les riches ne devrait pas se poursuivre dans la décennie qui vient de s’ouvrir

Les années 2010 ont été celles d'un âge d'or pour les classes sociales les plus aisées qui en raison de mesures financières favorables ont pu très largement s'enrichir. Cependant, la décennie à venir ne devraient pas leur être aussi favorable.

Michel Ruimy

Michel Ruimy

Michel Ruimy est professeur affilié à l’ESCP, où il enseigne les principes de l’économie monétaire et les caractéristiques fondamentales des marchés de capitaux.

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Atlantico : Les années 2010 ont représenté une sorte d’âge d’or pour les personnes les plus aisés. Aux Etats-Unis cela s’explique, en autres, par les mesures prises par Donald Trump mais pour ce qui est de l’Europe, comment expliquer l’enrichissement des plus riches au cours de cette dernière décennie ?

Michel Ruimy : Le nombre de milliardaires en dollars continue d’augmenter. Mais si les États-Unis mènent toujours la danse, la Chine rattrape son retard ! 

Cette hausse de l’enrichissement peut s’expliquer notamment par les dérives néfastes d’une économie de marché mondialisée tel qu’elle fonctionne actuellement. En d’autres termes, les entreprises exercent des pressions sur les travailleurs pour limiter leurs coûts salariaux - qui sont devenues des paramètres d’ajustement - et augmenter leurs bénéfices. Tandis que de nombreux PDG, souvent rémunérés en actions, ont vu leur rémunération s’envoler, les salaires de base des producteurs et des travailleurs ont très peu évolué voire baissé dans certains cas.

Cet aspect est donc un des nombreux côtés obscurs de la croissance économique des pays : les succès économiques ne profitent qu’à une petite minorité alors qu’une grande partie de la population s’appauvrit dans le même temps. Nous sommes dans un mécanisme d’accaparement de la création de richesse globale de l’économie. Les coûts du néolibéralisme, en termes de croissance des inégalités, sont flagrants. 

Si accepter des inégalités peut être utile pour diverses raisons, la question qui se pose aujourd’hui est leur niveau. Nous sommes en train de revenir aux excès du début du XXème siècle, où un grand patron pouvait gagner parfois 100 fois plus que le salaire minimum, contre 30 à l’époque des « Trente Glorieuses ». Tout le problème est là. Pendant la période de l’après Seconde guerre mondiale, l’ensemble de la société avançait, plus ou moins, au même rythme, les fruits de la croissance étaient répartis de manière « juste » : les plus riches y gagnaient autant que les moins riches. Aujourd’hui, et depuis plusieurs décennies, une très grande part des fruits de la croissance va à une petite minorité. 

Cette situation - le fait que les personnes les plus aisées se soient encore plus enrichies - n’est pas le signe d’une économie florissante. Elle est d’abord le symptôme d’un système économique défaillant qui enferme les plus vulnérables dans la pauvreté et porte aussi atteinte à la prospérité économique de tous. Loin d’être une simple question de possession de biens, la concentration des richesses est une question fondamentale pour nos démocraties puisque le pouvoir de décider ne peut résider dans la voix des citoyens quand les richesses sont accumulées dans la main d’une poignée d’hommes.

La situation des plus riches pourraient changer, aux Etats-Unis comme en Europe, dans les années à venir, pourquoi ?

L’environnement, tant économique et financier, est en train de changer. Compte tenu des problèmes structurels posés au système commercial international, de la dégradation de la légitimité des institutions internationales et d’une rénovation nécessaire du capitalisme financier, la pérennité de la situation actuelle semble compromise.

Au cours des dernières décennies, certaines nations étaient considérées comme en développement par l’Organisation mondiale du commerce. C’étaient de grands pays émergents comme la Chine. Or, les raisons d’être de ce statut de « pays en développement », qui leur assure un traitement spécial et différencié, sont aujourd’hui remises en cause. En effet, la situation a changé. Par exemple, la progression de la richesse des milliardaires a été deux fois plus élevée en Chine qu’au niveau mondial en raison, en particulier, de l’importance de la population du pays et de son vivier technologique. Au cours de la dernière décennie, les milliardaires chinois, qui ont créé certaines des plus grandes entreprises mais aussi des plus prospères, ont élevé les niveaux de vie et ont fait grassement fortune. Rien à voir avec un statut de pays émergent.

La crise actuelle du système international (tensions commerciales sino-américaines, Brexit…), qui préexistait à l’arrivée au pouvoir de Donald Trump, risque donc de rebattre les cartes car elle place les échanges internationaux dans un contexte nouveau, profondément incertain, ce qui a un impact sur l’Union européenne, première puissance commerciale internationale. Ses échanges risquent d’être soumis à une forte instabilité, liée à la rivalité stratégique entre les États-Unis et la Chine, qui peut déboucher sur des tensions encore plus fortes entre ces deux pays. Le capitalisme patrimonial risque d’en être affecté.

Qu’en est-il pour les Européens aux revenus et patrimoines plus modestes ?

D’après une étude de l’OCDE, naître à un extrême ou à l’autre de l’échelle augmente, en règle générale, nettement les chances d’y rester toute sa vie. Ceux qui viennent de familles du « bas de l’échelle » n’ont ainsi que peu de chances de monter. Un « plancher collant » les empêche d’évoluer d’une génération à l’autre. Quant à ceux qui sont nés dans des familles fortunées, ils ont beaucoup moins de chances de descendre dans la hiérarchie sociale. Ils bénéficient d’un « plafond collant ». La reproduction des élites se pérennise donc.

La France, qui a pourtant fait du mérite l’une des vertus cardinales du système républicain, est loin du podium en matière de promotion sociale. Les enfants d’ouvriers ayant grimpé l’échelle sociale sont, en effet, plus nombreux en Allemagne, au Royaume-Uni et dans l’ensemble des pays nordiques. Seules la Slovénie et la Hongrie font pire en matière de reproduction des élites. De plus, parmi les pays où la part de la population retombant dans les 20% les plus pauvres est plus faible qu’en France figurent l’Allemagne, la Norvège, la Suède mais aussi la République tchèque, la Pologne, le Portugal ou encore l’Estonie. Si bien qu’il semble plus facile de quitter la pauvreté la plus forte en Europe de l’Est que dans le second pays le plus riche de l’Union européenne. Le « plancher collant » est donc une véritable assignation à la pauvreté. 

Mais, il ne faut pas oublier non plus que notre époque laisse tomber des pans entiers du territoire. La croissance se concentre dans les régions les plus riches, quand les plus pauvres tendent à s’appauvrir. Ce modèle, où non seulement les fruits de la croissance sont très concentrés mais où beaucoup s’appauvrissement, amène à se demander si l’enrichissement des uns n’est pas le fruit relativement direct de l’appauvrissement des autres. Car quand les marchés exigent de la création de valeur, n’est-ce pas pour pressurer la grande majorité au profit exclusif d’une petite minorité, sans qu’il y ait le moindre ruissellement qui se matérialise…

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