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Voilà le classement des pays les plus robotisés au monde. Et figurez-vous qu’il n’a rien à voir avec celui des pays où il y a le plus de chômage
©PAU BARRENA / AFP

Paradoxal ?

Voilà le classement des pays les plus robotisés au monde. Et figurez-vous qu’il n’a rien à voir avec celui des pays où il y a le plus de chômage

Les pays les plus robotisés sont également ceux où le taux de chômage est au plus bas (Corée du Sud, Allemagne, Singapour...). La robotisation ne serait-elle pas si destructrice d'emplois qu'on ne le craint ?

Michel Volle

Michel Volle

Michel Volle est économiste français.

Diplômé de l'École Polytechnique et de l'École Nationale de la Statistique et de l'Administration Économique, il est l'auteur d'un blog dédié à l'actualité économique.

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Atlantico : La robotisation est souvent pointée du doigt comme étant l’une des principales sources de destruction d’emploi dans un avenir proche. Or, à bien y regarder, on constate que les pays les plus robotisés sont également ceux où le taux de chômage est au plus bas (Corée du Sud, Allemagne, Singapour...). N’a-t-on pas tendance à être trop alarmiste sur cette question de la destruction d’emploi ?

Michel Volle : Le fait que vous citez semble paradoxal et incite à réfléchir. À première vue le robot supprime l'emploi de la personne dont il fait le travail : cela semble imparable, mais il se trouve aussi que l'automatisation des tâches répétitives invite l'entreprise à redéfinir son produit et à réorganiser sa production. 

L'économie mécanisée de naguère élaborait des produits standards qu'elle distribuait en masse. Elle s'adaptait difficilement à un changement de situation car sa production une fois lancée devait suivre le chemin prévu, elle ne pouvait qu'ignorer les cas particuliers qui se manifestent dans la relation avec les clients.

L'économie informatisée, automatisée et robotisée d'aujourd'hui est souple car l'arme de la concurrence est l'adéquation fine du produit, et notamment des services qu'il comporte, aux besoins du client (ou au moins l'apparence d'une telle adéquation). 

Par extension, n’est-ce pas là faire un mauvais diagnostic du développement du chômage ? Blâmer la robotisation et les innovations technologiques comme l’IA ne permettrait-il pas d’occulter les problèmes économiques structurels des pays qui comptent de forts taux de chômage ? 

Le contenu de l'emploi est modifié. Si toutes les tâches répétitives sont automatisées restent à faire par des êtres humains celles qui, n'étant pas répétitives, demandent du discernement face à des cas particuliers, de l'initiative face à des événements imprévus ou imprévisibles et une adaptabilité face aux évolutions de la situation et du contexte. 

L'entreprise mécanisée de naguère a demandé à la main d'oeuvre d'exécuter des tâches répétitives de façon réflexe, elle a laissé en jachère les ressources mentales de la grande masse des salariés. L'économie informatisée d'aujourd'hui mobilise au contraire ces ressources : l'emploi de la main d'oeuvre fait place à celui "cerveau d'oeuvre".

L'explication du chômage ne se trouve donc pas dans des phénomènes "structurels" (niveau des impôts et des taxes, etc.) mais dans l'inadaptation des organisations et de la formation aux exigences qu'implique le numérique. Le cerveau d'oeuvre ne peut être en effet efficace que si l'entreprise lui délègue la légitimité (droit à la parole, à l'écoute, à l'erreur) qui répond aux responsabilités dont elle le charge : or les organisations hiérarchiques s'y refusent absolument. Symétriquement, le système éducatif continue à préparer les jeunes à l'économie d'hier : il ne parvient pas par exemple à concevoir un enseignement de l'informatique. 

Pour autant, doit-on se limiter à une analyse schumpeterienne de la problématique ? Les emplois créés grâce (ou à cause) de la robotisation ne sont-ils pas de moins bonne qualité ou plus précaires ? 

En principe c'est le contraire puisque l'entreprise délègue plus de responsabilités au "cerveau d'oeuvre".  Dans les entreprises qui tirent pleinement parti du numérique le travail des salariés est pour l'essentiel consacré à la relation avec le monde extérieur : avec la nature physique et psychosociologique pour l'anticipation des besoins, la conception des biens et l'ingénierie de leur production ; avec le monde des besoins tel qu'ils se manifestent dans l'instant pour la conception et la production des services. 

Cette entreprise extrovertie a besoin de compétences scientifiques, techniques et relationnelles élevées.

Dans les faits et aujourd'hui, les entreprises sont cependant tentées de ne redéfinir ni leur produit, ni leur organisation. Voulant pouvoir continuer à faire la même chose pour moins cher, elles sont séduites par des économies de bouts de chandelle qui altèrent leur compétitivité. Elles sous-traitent par exemple l'essentiel de la relation de service avec leurs clients : la commercialisation, l'accueil téléphonique, la maintenance, le recyclage du produit à la fin de son cycle de vie, etc. L'entreprise, sourde aux signaux émis par le marché, risque alors de rester prisonnière de l'ornière que chérit sa bureaucratie. 

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