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Voilà à quoi nous expose l’extension du domaine du virtuel pendant la pandémie
©KENA BETANCUR / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / Getty Images via AFP

Zoom

Voilà à quoi nous expose l’extension du domaine du virtuel pendant la pandémie

Les technologies prennent une place de plus en plus importante dans nos sociétés en cette période de crise sanitaire du Covid-19. Uber vient de licencier 3.500 personnes via l’application Zoom et Singapour a condamné un trafiquant de drogue à mort lors d’un jugement en ligne. La "virtualisation" de notre société sera-t-elle remise cause ?

Bertrand Vergely

Bertrand Vergely

Bertrand Vergely est philosophe et théologien.

Il est l'auteur de plusieurs livres dont La Mort interdite (J.-C. Lattès, 2001) ou Une vie pour se mettre au monde (Carnet Nord, 2010), La tentation de l'Homme-Dieu (Le Passeur Editeur, 2015).

 

 

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Gilles Babinet

Gilles Babinet

Gilles Babinet a créé de nombreuses sociétés dans divers secteurs. Premier président du Conseil national du numérique, puis "Digital Champion", il représente la France auprès de la Commission européenne pour les enjeux du numérique. Il est l'auteur de L'Ere numérique, un nouvel âge de l'humanité (Le Passeur Éditeur, 2014).

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Atlantico.fr : Uber vient de procéder au licenciement de 3500 personnes via l’application Zoom et Singapour condamne un trafiquant de drogue à mort à l’aide d’un tribunal en ligne. Comment sommes-nous arrivés à mettre en place de tels dispositifs ? 

Bertrand Vergely : Ce phénomène s’explique par trois raisons. La première est idéologique, la seconde est psychologique et la troisième est culturelle. 

Idéologiquement, d’une façon générale, nous sommes dans un monde guidé par la foi dans le progrès. Améliorer toujours et encore de façon à être de plus en plus performant est le dogme numéro un du système  mental qui nous gouverne. 

Lors du confinement mondial qui vient d’avoir lieu en raison du Covid 19, le procédé de visio-conférences mis au point par Zoom a connu un succès retentissant. Il a permis notamment aux élites politiques, économiques, financières et culturelles de la planète de pouvoir continuer à organiser des réunions et des conférences  sans déroger à la règle de distanciation sociale édictée par le souci de lutter contre l’épidémie. Le succès de ces réunions et conférences a été tel que bon nombre de voix ont prophétisé que cette façon de se réunir allait persister une fois l’épidémie passée. Ce qui se passe leur donne raison. On se demande comment va être le monde de « l’après épidémie » ». On a la réponse. Ce monde va être un monde selon Zoom. Il va en être ainsi et il en est déjà ainsi parce que, inséparable du progrès, il y a la logique fatale du progrès. 

Ainsi, psychologiquement, quand une nouveauté comme Zoom apparaît naît immédiatement l’idée  de s’en servir pour toutes sortes de choses. Quand cette idée jaillit, il est impossible d’aller contre.  Qui va contre est immédiatement rembarré. Comme on ne veut pas être rembarré, on n’ose plus s’opposer à l’innovation proposée qui, du coup, prend forme. 

Dans un monde de progrès, il faut être en phase avec le progrès. Il faut de ce fait montrer que l’on est en phase avec lui. Qui fait progresser ou montre qu’il est en phase avec le progrès reçoit un certificat de bonne conduite qui le fait admettre dans la société mondiale. Qui s’en écarte ou tarde à rejoindre le courant dominant (main stream) est mis sur la touche.  Le pouvoir économique et le pouvoir politique l’ont compris. 

Zoom apparaît et connaît un succès étonnant ? Pas question de ne pas utiliser ce succès. Hors de question de s’entendre dire : « Comment vous n’utilisez pas Zoom ? Vous continuez de licencier et de rendre la justice comme dans le monde d’avant ? Mais dans quel monde vivez-vous ? ». 

Enfin, culturellement il y a ce que l’on trouve derrière le poids du Covid et qu’il ne faut pas négliger. La nature ayant horreur du vide, notre monde est comme la nature. Il a absolument besoin de pouvoir se dire qu’avec l’épidémie il n’aura pas souffert pour rien. Zoom est de ce point de vue une aubaine. Quand la décision économique, politique et judiciaire se fait par son entremise et non plus comme avant, le tour est joué. Le pouvoir économique, politique et judiciaire, qui se sert de Zoom,  peut lancer comme message que le Covid n’aura pas été inutile. La preuve : la nouvelle façon d’organiser la communication du pouvoir.  

Idéologiquement donc, la récupération de Zoom par le pouvoir politique et judiciaire est bien vue. Politiquement également. Quand un pouvoir prend une décision douloureuse il a toujours peur des réactions physiques violentes. Que de directeurs du personnel ou de patrons se sont trouvés séquestrés dans leur bureau par leurs salariés à l’annonce d’un plan de licenciement ! Avec Zoom pour annoncer un licenciement, la menace d’une réaction physique brutale est écartée. Cette annonce pouvant se faire de partout, le pouvoir est à l’abri. S’extrayant de l’espace et de la localité, il est devenu nuageux. Il appartient au cloud. 

Dans le cas de la condamnation à mort à Singapour, il en va un peu différemment. Depuis quelque temps, fasciné par les nouvelles technologies, Singapour a commencé à bâtir une société virtuelle fondée sur l’Intelligence Artificielle (IA). Par ailleurs,  réprimant le trafic de drogue de la façon la plus sévère qui soit, depuis longtemps déjà le pouvoir singapourien  s’exerce de façon absolue.  Enfin, il y a le Covid 19, la règle de distanciation sociale et l’ordre sanitaire mondial.  

Quand le pouvoir singapourien prononce une peine de mort via Zoom il sait ce qu’il fait. Astucieusement, il mêle technologie, pouvoir et ordre sanitaire mondial afin d’apparaître comme le leader mondial de la société de demain, nouvelles technologies, pouvoir politique absolu et sécurité sanitaire totale étant les trois ingrédients du rêve qui gouverne la planète.

Gilles Babinet : Cela semble assez loin de la technologie. C’est la nature des sociétés qui nous a mené à cela plus que la technologie en elle même. De la part d’Uber ce n’est pas très étonnant, c’est une société qui a fait l’affiche avec son comportement social et pour Singapour c’est un État qui est connu pour son efficacité. La technologie est le vecteur et non le facteur. Avec ces outils on peut faire des choses merveilleuses comme ils ont pu mener à des abus. 

Par le passé la société Uber a fait preuve de beaucoup de cynisme et a changé de façon de faire pour montrer une image différente. Cependant, il semble que cela n’a pas abouti. Cela dit, 3000 personnes cela représente peu par rapport au niveau de perte qu’ils annoncent. Si chaque salarié coûte 100 000 euros, cela fait 10 % de la perte prévue. Ce qui comptait pour eux dans cette affaire, c’est plus un effet d’annonce que d’avoir une réelle incidence financière sur leurs comptes. La société reste égale à elle-même, qui sur-communique et continue à avoir des pratiques contestables. C’est bien la peine de dépenser autant dans les affaires publiques et d’être constant dans ses pratiques. 

Dans le cas de Singapour, on peut se poser la question de savoir si l’objectif n’était pas de faire de la publicité. Ils prononcent assez peu de condamnation à mort mais ils essaient de se faire connaître comme un État extrêmement autoritaire, soit l’antithèse d’un État débonnaire. C’est une « démocrature » extrêmement efficace qui s’appuie sur la technologie pour fonctionner et expérimente une nouvelle forme de gouvernance depuis 50 ans. Dans le cas de la condamnation à mort, le réel drame ce n’est pas qu’elle ait pu être prononcée par Zoom mais c’est la condamnation à mort en elle-même. 

Que gagne-t-on  et que perd on en laissant le réel s’effriter au profit de l’écran ? 

Bertrand Vergely : Quand on dit « on », il faut distinguer le pouvoir politico-financier qui gouverne le monde et les citoyens que nous sommes. La virtualisation de la société et de l’humanité ? Le pouvoir politico-financier a tout à y gagner. Le virtuel étant le règne du comme si, le comme si marque le triomphe de la manipulation généralisée. 

Vous voulez vous promener dans une forêt merveilleuse. Je mets à votre disposition un petit film où des informaticiens talentueux ont réalisé une forêt de rêve. Vous êtes tellement content que vous préférez la foret de rêve produite par l’informatique à la forêt réelle.  La forêt de rêve n’est pas la forêt réelle ? Qu’importe. Elle est tellement plus belle que la forêt réelle. Certes, je vous ai trompé. La forêt merveilleuse n’est pas réelle. Ce n’est pas une forêt mais l’image d’une forêt. Mais pourquoi se plaindre ? Puisque l’effet produit est mieux que la réalité ? Vous êtes content et c’est cela qui compte Comme le dit l’adage « Qu’importe le gobelet pourvu qu’il y ait l’ivresse ». Quant au système informatique qui vous a fait vous promener dans une forêt virtuelle plus belle que toute forêt réelle, il se frotte les mains.  Vous seriez allé vous promener dans une forêt réelle, il n’aurait rien gagné. Avec son programme, il sort gagnant en vendant la forêt de rêve pour laquelle vous avez payé.  En outre, cette forêt est tellement belle que, désormais intoxiqué au virtuel vous êtes prêt à payer pour un maximum de vie virtuelle  sans rien de voir de mal au fait d’être devenu, sans vous en apercevoir, un adorateur de la  religion du virtuel, comme dans la Bible on adore le veau d’or. 

La logique qui est en train de s’emparer du monde est du même type.  Prenons les licenciements. Vous êtes un patron cynique qui, pour faire plus de profit, a choisi de délocaliser son usine. Il faut que vous débarquiez quelques centaines de salariés qui durant des années ont travaillé du mieux qu’ils ont pu. Si vous le faites dans des conditions réelles (live),  cela va mal se passer. Vous risquez fort d’avoir affaire à des salariés furieux qui vont vous poursuivre et déchirer votre chemise comme cela a été le cas pour un des dirigeants d’Air France lors de l’annonce d’un plan social. Vous voulez donc  licencier vos salariés en évitant leur colère et vous vous interrogez : comment ?  Une seule solution : Zoom. Vous licenciez à distance. Parlant de nulle part, vous annoncez à vos salariés qu’ils sont licenciés. Vous ne les voyez pas. Vous ne les entendez pas. Merveille : pour vous le choc émotionnel est nul et votre chemise est intacte. 

Le pouvoir rêve de tout voir sans être vu, explique Platon. L’essence du pouvoir est d’être inaccessible, précise Kafka. Avec Zoom, Platon et Kafka ne sont plus des fables mais une réalité. Le pouvoir voit sans être vu et il est inaccessible. 

Autre cas de figure. Vous êtes ministre de la justice et vous vous demandez comment vous allez désengorger les tribunaux qui sont surchargés de dossiers que la justice n’a ni le temps ni l’argent ni le personnel pour régler. Une solution : un traitement informatique. Quantité de dossiers peuvent être traités ainsi. 

Un cas n’est pas trop compliqué ? Il s’est passé ceci ? Selon la règle, le prix est tant ?  La machine applique la règle et on passe au dossier suivant. On assiste là à la fin du jugement et à l’avènement d’une justice qui ne juge plus ? Qu’importe. La justice est désengorgée et la machine faisant en général aussi bien que les hommes voire mieux, de quoi vous plaignez vous ? 

Le pouvoir ainsi que la logique utilitariste, matérialiste et pragmatique ont tout intérêt à ce que le virtuel triomphe. Le citoyen un peu moins. 

Nous avons tous fait l’expérience d’appeler tel ou tel organisme afin d’avoir un renseignement donné de vive voix par une personne humaine réelle et d’être promené durant des dizaines de minutes d’un  questionneur à un autre entre deux musiques de Vivaldi avant de ne pouvoir joindre personne, la communication étant brutalement interrompue. À cette occasion, nous avons tous fait l’expérience de ce que l’on appelle « un grand moment de solitude ». Découvrant que le virtuel peut être un fascisme, nous avons tous alors  maudit ce système qui aboutit à une déshumanisation et une dépersonnalisation extrême de l’humanité. S’il y a les eaux glacées du calcul égoïste, il y a les eux glacées du calcul virtuel qui en est le prolongement.

Ce fascisme du virtuel supprime l’homme en expliquant que celui-ci est le maillon faible du système organisationnel. Certes, l’homme est souvent faible. Il l’est tellement  qu’il lui arrive de penser que le virtuel vaut lieux que lui-même. Mais, il arrive aussi que l’homme soit cet être génial parce que sensible,  capable d’écouter, de regarder et parfois de pleurer. Et cette écoute, ce regard et ces larmes n’ont pas de prix parce qu’ils sont ce qui sauve de la folie de l’homme.

De tels procédés ont été mis en place durant la crise sanitaire mais la « virtualisation » de notre société sera-t-elle remise cause à la fin de la pandémie ou continuera-t-elle ? 

Bertrand Vergely : Quand on se demande si ce qui existe et que l’on redoute  va durer, prisonnier d’un regret on attend un miracle. Tant que l’on croit au miracle, il y a des marchands d’illusions pour utiliser cette attente du miracle. Le virtuel en est l’illustration. S’il existe, c’est parce qu’il sait habilement exploiter l’attente du miracle en proposant le virtuel comme miracle. 

Il n’y a pas à se demander si le virtuel va durer. Il dure déjà et comme il dure il s’amplifie de plus en plus en gagnant toutes les sphères de la société et de l’humanité.   Face à cela, le seul miracle qui existe dans ce monde est l’absence de miracle et cette absence s’appelle le réel. 

On peut tricher avec tout sauf avec une seule chose : il s’agit du réel. Ce qui vient de se passer en est la preuve. En Septembre 2019, il y a neuf mois, qui aurait pu dire à chacun d’entre nous : « Le 15 Mars 2020, Il va y avoir une épidémie mondiale. La planète entière étant sommée de rester à la maison rien de ce que tu vais prévu ne pourra se réaliser ». 

C’est cela le réel : l’imprévisible absolu. Notre monde croit à la toute puissance des nouvelles technologies, du pouvoir politique absolu et de l’ordre sanitaire. Qui sait ce que l’avenir nous réserve ? Pour protéger les hommes, vivre et être heureux,  il n’y a pas que cela. 

Gilles Babinet : Une barrière a été franchie pendant la crise, j’en suis certain. Des entreprises comme Coinbase rendent les bureaux optionnels. Si vous voulez aller au bureau vous pouvez mais le travail c’est avant tout chez soi. Cela ne veut pas dire que les personnes ne vont pas se voir mais elles vont se rencontrer dans des salles de réunion qui seront louées de façon fréquentes. Dans le monde de la Technologie, il a été prouvé qu’il est plus efficace de travailler de cette manière. Une connaissance qui fait le métier de codeur m’a confié qu’elle était arrivée à faire en deux-trois mois ce qu’elle fait en une année. Et ce n’est pas la seule. 

Un Zoom, c’est un réunion normale qui dure trois fois moins de temps. La violence de la société ce n’est pas sa virtualisation, c’est si on a accès à l’éducation, ne pas avoir une santé publique qui fonctionne, surtout dans le contexte de la crise de la Covid-19. 

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