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Crédits Photo: CHRISTOPHE SIMON / AFP

En roue libre

Violence contre un producteur : qui saura reprendre en main l’encadrement de la police ?

Les forces de l'ordre ont été très critiquées après la diffusion, coup sur coup, de vidéos montrant l'évacuation d'un camp illégal Place de la République à Paris et du passage à tabac d'un producteur de musique qui, semble-t-il, n'avait simplement pas son masque.

Jean-Marie Godard

Jean-Marie Godard

Jean-Marie Godard est journaliste depuis 1990. Reporter durant vingt ans au bureau français de l'agence Associated Press, il exerce aujourd'hui sa profession en indépendant et est l'auteur du livre Paroles de flics (Fayard, 2018), une plongée dans le quotidien des policiers de base pour raconter l'humain derrière l'uniforme. Il est également co-auteur, avec Antoine Dreyfus, de La France qui gronde (Flammarion, 2017), road-trip au travers du pays.

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Atlantico : Après l’évacuation violente d’un camp de migrants à la République, la vidéo d’un producteur de musique passé à tabac par trois policiers choque. Comment peut-on expliquer ces faits ?

Jean-Marie Godard : Déjà je ne pense qu’on ne peut pas lier toutes les affaires. Pour ces deux dernières, le contexte et la problématique sont différentes. Pour le producteur de musique, ce n’est pas du tout une manifestation qui dégénère. On ne sait pas ce qu’il se passe juste avant la vidéo où ils rentrent dans le studio avec lui mais c’est une opération de contrôle sur la voie publique qui dégénère complètement avec des policiers qui s’énervent et qui se mettent à tabasser quelqu’un à terre à coup de pieds et de matraque. C’est ce qu’on appelle une bavure. Je ne sais pas exactement qui sont les policiers concernés et plusieurs enquêtes sont en cours : une enquête administrative avec l’IGPN et la justice est également saisie. Cela va permettre de faire la lumière sur ce qu’il s’est passé, y compris du côté des policiers : qui ils sont et dans quelles circonstances ils ont agi.

Concernant l’évacuation de la place de la République - et d’ailleurs c’est ce que dit le rapport de synthèse de l’IGPN – n’ont pas été engagées sur cette manifestation sensible des policiers spécialistes de la gestion de foule comme peuvent l’être les compagnies républicaines de sécurité (CRS). Les CRS sont formés pour les manifestations, pour le maintien de l’ordre. À République, on a engagé les effectifs que la préfecture de police avait sous la main : un escadron de gendarmes mobiles en poste à Paris et surtout, pour l’immense majorité du dispositif, des policiers de sécurité publique dont le cœur de métier n’est pas le maintien de l’ordre. On est aussi allé chercher des brigades anticriminalité de nuit, une compagnie de sécurisation et d’intervention et puis des policiers de commissariats qui étaient disponibles pour évacuer 500 personnes. C’est risqué parce qu’ils ne sont pas aguerris à ce genre de terrain, ce n’est pas leur formation de base et ce n’est pas leur travail. Les CRS et les gendarmes mobiles, c’est une structure bien particulière avec des stratégies et un entraînement particulier, y compris sur le plan psychologique : une résistance aux insultes, etc. C’est un corps constitué avec un commandement très serré et très présent. Quand vous êtes en sécurité publique, vous appartenez à une brigade de trois personnes, en voiture, dont le travail est de venir en aide aux gens, constater les infractions et lutter contre la petite et la moyenne délinquance. A partir du moment où vous envoyez des gens dont ce n’est pas le travail de base faire de la gestion de foule, sans les réflexes et la formation - y compris psychologique - nécessaires, vous risquez le dérapage. Très clairement, il y a un problème de mise en place du dispositif et il y a un problème de commandement.

Comment expliquer qu’un dispositif non adapté comme celui-ci ait pu être mis en place à République ?

La manifestation n’était pas prévue, c’était une opération coup de poing, spectaculaire, visant à attirer l’attention de l’opinion publique et des médias sur un problème bien précis. Et donc il n’y a pas eu de préparation en amont, les policiers ont été confrontés à quelque chose qui n’était pas prévisible comme peut l’être une manifestation syndicale traditionnelle. Ensuite, il y a eu une décision politique dont parlent les syndicats de police. Les policiers sur le terrain n'ont fait qu’exécuter des ordres, le préfet a suivi les consignes reçues de plus haut, etc. Place de la République, si vous considérez que c’est inadmissible qu’un rassemblement illégal avec installation de campement ait lieu, la décision politique peut aller dans deux sens. La première option est de décider qu’il faut évacuer tout de suite. Mais aller chercher des effectifs de CRS ou de gendarmerie mobile ne se fait pas comme ça, le soir à 21 h. L’autre option est de temporiser et de décider de procéder à l’opération le lendemain, dans la journée, en laissant le campement pour la nuit, le temps de mobiliser les bons effectifs et de déterminer comment évacuer et où emmener ceux qu’on évacue. Visiblement c’est la première option qui a été choisie. À partir du moment où il est décidé d’évacuer tout de suite, le préfet va prendre les effectifs qu’il a sous la main pour le faire.

Est-ce qu’il y a un problème de formation et de management de la police actuellement qui peut amener à ce genre de dérives ?

D’abord, il ne faut pas oublier, qu’en France, il y a environ 150.000 policiers et que ce sont des personnes humaines, des hommes et des femmes, et que dans toutes corporations, dans tous métiers, vous pouvez avoir des gens très bien et d’autres qui le sont moins. Cela étant, il y a effectivement une question de formation. Si vous décidez que politiquement vous avez besoin - et tous les gouvernements l’ont à peu près fait - « d’afficher du bleu sur la voie publique », vous pouvez avoir tendance, par exemple, à raccourcir les formations initiales en école. C’est prendre le risque de mettre sur le terrain des gens qui sont trop jeunes, pas forcément assez aguerris et qui n’ont pas terminé leur formation. Normalement, ils sont censés être encore en formation et un peu tutorés dans les commissariats. Mais les policiers de sécurité publique sont complètement débordés et vous disent que souvent ils n’ont pas le temps. Donc parfois des jeunes vont se retrouver dans des situations un peu sensibles, un peu dures, et ils auront une limite qui sera peut-être plus basse qu’un policier qui a dix ans de carrière derrière lui. Deuxième problème, et ça plusieurs policiers que je connais m’en parlent depuis des années, c’est celui du commandement sur le terrain. Vous pouvez avoir des équipages de policiers assez jeunes qui vont se retrouver un peu lâchés dans la nature sans avoir des consignes extrêmement claires et vont être obligés de se débrouiller. C’est encore plus vrai de nuit, parce que la hiérarchie n’est pas forcément présente de la même manière qu’en journée. C'est aussi une question de moyens et d'effectifs. On l'a vu pendant plusieurs mois sur le mouvement des Gilets jaunes. On avait des corps de polices, qui n'étaient pas aguerris au maintien de l'ordre, puisque qu'on est allés chercher des effectifs un peu partout pour boucler les dispositifs, qui se sont retrouvées dans des manifs extrêmement violentes, avant que tout se mette en place de façon un peu plus ordonnée. Le LBD s'est retrouvé dans les mains de policiers pas bien formés qui l'ont utilisé un peu n'importe comment, ce que reconnaissent aujourd'hui des experts ainsi certains syndicats de police.

Y-a-t-il une responsabilité du gouvernement actuel et celle du ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin sur la situation actuelle des policiers et ces actions violentes qu’il est obligé de dénoncer ?

Non. Je ne crois pas. J’ai vu qu’on lui demandait sur France 2 si ces comportements n’étaient pas encouragés par la politique sécuritaire du gouvernement. C’est une question politique et je ne saurai pas répondre. La seule chose que je peux vous dire c'est que la police est en situation de crise matérielle et humaine depuis bien avant le gouvernement actuel. Avec du matériel et des armes parfois très anciennes, des véhicules pas adaptés, des équipements numériques insuffisants, des locaux qui sont parfois dans un état lamentable, avec des salaires qui sont quand même très bas, des conditions très dures et une confrontation quotidienne à des situations psychologiquement difficiles, des violences, des insultes, de la misère humaine. Ils ont aussi énormément été mobilisés sur Vigipirate en raison de la menace terroriste, en même temps que sur des manifs ou des événement sportifs : ça ne s'arrête jamais. Il y a un vrai épuisement, qui ne date pas de Macron.

Il y a une très forte visibilité avec les vidéos, sur des actes de violence illégitime qui sont condamnables, je ne vois pas qui pourrait défendre cela. Donc le ministère de l’Intérieur est dans son rôle quand il dénonce ces actes. Après c'est vrai aussi que ça met aussi des faits en lumière qui ne sont pas majoritaires non plus. Si les policiers qui sont là 24h/24 et 7 jours/7 étaient tous dans la violence et dans le dérapage, on aurait des vidéos comme ça tous les jours, puisque aujourd’hui tout le monde filme. Ce sont des faits inadmissibles mais qui ne sont pas majoritaires. Le ministre de l’Intérieur se retrouve à la tête d'une institution pleine de problèmes internes et ça, ça remonte à loin. 

Ce samedi a lieu une manifestation contre la loi de sécurité globale, entre autres, est-ce l’occasion pour la police de montrer patte blanche ?

C’est ça. Faire appel à une capacité du maintien de l'ordre qui ne soit pas dans la réaction par la force immédiate et systématique. C'est une question de recul et d'expérience de terrain. Il y a un contexte extrêmement tendu avec ces images. On a le débat autour de la loi sécurité globale. Donc c’est un contexte explosif. Comme la manif de samedi est prévue depuis plusieurs jours, je pense que les autorités prévoient des forces de l'ordre dont le maintien de l'ordre est le métier avec sang-froid et discernement. Je pense qu’on aura surtout des CRS et des gendarmes mobiles et qu’ils ne vont pas aller chercher les effectifs disponibles dans les commissariats du coin pour une opération aussi sensible, parce que ce n’est pas leur boulot. Je ne vois pas trop l'intérêt pour le gouvernement ou le préfet de police d'avoir une nouvelle polémique sur les bras. Je pense qu'ils vont chercher à éviter ça.

A lire aussi : Commission sur l'article 24 de la loi "sécurité globale" : le symptôme du grave déficit de culture démocratique du quinquennat Macron

Jean-Marie Godard vient de publier avec le commissaire Patrick Visser-Bourdon le livre Une vie de flic (Fayard), consacré à la vie de ce dernier.

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