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La victoire des Kurdes à Kobané pourrait être un moment--clé du conflit.
La victoire des Kurdes à Kobané pourrait être un moment--clé du conflit.
©Reuters

Le grand retournement

Victoire des Kurdes : Kobané est-il le Stalingrad de l'Etat islamique ?

La défaite des djihadistes à Kobané s'inscrit dans un contexte général de recul de l'Etat islamique. La victoire des troupes kurdes qui ont défendu jusqu'au bout cette ville sonne, en apparence du moins, comme un moment-clé du conflit.

Alain Rodier

Alain Rodier

Alain Rodier, ancien officier supérieur au sein des services de renseignement français, est directeur adjoint du Centre français de recherche sur le renseignement (CF2R). Il est particulièrement chargé de suivre le terrorisme d’origine islamique et la criminalité organisée.

Son dernier livre : Face à face Téhéran - Riyad. Vers la guerre ?, Histoire et collections, 2018.

 

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Atlantico :  Les troupes de l'Etat islamique reculent à Kobané et auraient même quasiment perdu la bataille, avec des pertes d'environ un millier de djihadistes. La prise éventuelle de Kobané était évoquée comme un enjeu majeur, un "Stalingrad" de la guerre contre EI. La défaite des djihadistes marque-t-elle un tournant ? Quel parallèle peut-on faire justement avec la célèbre bataille de la Seconde Guerre mondiale ?

Alain Rodier : Comme d'habitude, il faut raison garder. Kobané n'est pas Stalingrad, qui a vu la mort de plus d'un million d'hommes. De plus, cette ville ne revêt pas un intérêt stratégique pour les deux parties. Par contre, le symbole est très fort car c'est le premier endroit où Daech s'est cassé les dents dans sa logique de conquête. Ce n'est pas le seul. Ni Bagdad ni le Kurdistan irakien ne sont tombés. A la fin janvier, les milices chiites irakiennes épaulées directement par Téhéran ont chassé Daech de la province de Diyala située au nord-est de Bagad. Les Iraniens avaient déclaré qu'ils ne laisseraient pas les salafistes djihadistes arriver trop près de leur frontière. Ils ont payé le prix pour cela mais c'est un succès et, eux, ils sont intervenus au sol (et dans les airs). Certes, ce ne sont théoriquement que des "conseillers", mais ils ont perdu un officier général le 28 décembre en Irak et quatre en Syrie (plus un tué le 18 janvier par les Israéliens au niveau du plateau du Golan), ce qui fait un total de six généraux iraniens tués depuis le début de la rébellion syrienne, tous membres des pasdaran. Quand le nombre de généraux tués est si important, on peut imaginer que leurs subalternes n'ont pas été épargnés non plus.

Comment expliquer cette défaite militaire des djihadistes face à des Kurdes qui leur étaient a priori inférieurs en nombre et en puissance de feu ? L'appui des frappes aériennes occidentales, critiquées au début comme étant peu efficaces, a-t-il été déterminant ?

Il est vrai que le rapport de forces n'était pas favorable au départ aux Kurdes. Les frappes aériennes de la coalition ont été déterminantes pour : primo, stopper la progression des unités de Daech qui ne pouvaient plus manœuvrer librement, tout regroupement étant bombardé systématiquement ; secundo pour apporter un appui-feu air-sol décisif dans les affrontements. Les Kurdes ont reçu, petit à petit, des renforts terrestres et des approvisionnements aéro-largués qui leur ont permis de consolider leurs positions. S'est ensuivis une guerre de positions où Daech n'était plus en mesure de progresser notablement. Cela s'est transformé peu à peu en une guerre d'usure dans laquelle Daech n'avait pas le dessus car ses convois d'approvisionnement étaient pris à partie par l'aviation de la coalition.

L'Etat islamique a été "lâché" en septembre dernier par l'Arabie saoudite, qui avait contribué financièrement à son essor. N'était-ce pas là le vrai tournant, dont la défaite de Kobané ne serait que la conséquence ?

Les financements de Daech restent obscurs. Ce qui est certain, c'est qu'aucun Etat ne soutenait plus ce mouvement considéré comme un danger vital par tous. Sa fortune s'est progressivement amoindrie, les butins obtenus par des rançons, les pillages de banques, l'exploitation des ressources pétrochimiques et des taxes imposées à la population ne suffisant plus à faire fonctionner la machine. Non seulement Daech doit financer ses efforts de guerre (achat d'armements et de munitions, paye de ses combattants), mais il doit aussi faire vivre son "Etat" composé de près de huit millions de personnes. Ses financements issus des ressources pétrochimiques sont sérieusement handicapés par les frappes aériennes ainsi que par le manque de techniciens compétents et de pièces de rechange. Ce qui lui reste suffit à peine à approvisionner ses propres troupes et à faire marcher tant bien que mal l'économie de son "Etat".

L'Etat islamique commençait à souffrir de défections dans ses rangs. Cette défaite médiatisée et cuisante peut-elle enclencher une spirale de démotivation dans les troupes d'EI, ou auprès de ceux qui rejoignaient la Syrie pour se battre à leur côtés ?

Tout d'abord, il ne s'agit pas d'une "défaite cuisante" mais d'un "repli sur des positions préparées à l'avance". La bête n'est pas morte et peut repartir à l'assaut. Si ce n'est pas par des moyens conventionnels, la puissance aérienne de la coalition l'en empêchant, cela peut être par des moyens terroristes. Les Kurdes le savent parfaitement et ne baissent pas la garde. Ils ont aussi des problèmes, la Turquie n'ouvrant pas la frontière et le président Erdogan répétant à l'envi qu'il ne souhaite pas l'instauration d'un Kurdistan indépendant dans le nord de la Syrie à l'image de ce qui existe déjà en Irak du Nord. Quant aux défections de volontaires, il est vrai qu'elles allaient plutôt dans le sens Front al-Nosra vers Daech. "L'odeur de victoire" se dissipant, il est possible que le mouvement s'inverse. Mais, comme le pessimisme généralisé qui régnait à l'été 2014 était exagéré, un optimisme démesuré serait aussi trompeur. La guerre va être longue et surtout compliquée. Des décisions vont devoir être prises, vis-à-vis du régime en place (et bien installé) à Damas. La position de la Turquie reste problématique. Quel rôle donner à Téhéran et à Moscou? Pour le moment, les différents décideurs occidentaux restent bien discrets à ce sujet.

Et enfin, cela ne veut pas dire la fin du terrorisme à l'étranger. Les attentats de Paris étaient programmés par Al-Qaida "canal historique" qui est en train de reprendre de la vigueur en Syrie, accompagnant le Front Islamique soutenu par l'Arabie saoudite et "l'opposition modérée" appuyée par les Frères musulmans.

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