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Vers une pénurie d’idées nouvelles ? L’étude qui montre que l’innovation véritable progresse peu malgré un nombre de chercheurs dans le monde toujours grandissant
©AFP

Des chercheurs qui trouvent, on en cherche

Vers une pénurie d’idées nouvelles ? L’étude qui montre que l’innovation véritable progresse peu malgré un nombre de chercheurs dans le monde toujours grandissant

Selon une étude publiée dans le journal de l'American Economic Association, le nombre de chercheurs ne fait qu'augmenter, mais pas celui des découvertes.

Jean-Michel Besnier

Jean-Michel Besnier

Jean-Michel Besnier est professeur d'Université à Paris-Sorbonne, auteur de Demain les posthumains (2009) et de L'homme simplifié (2012) aux éditions Fayard.

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Yves Michaud

Yves Michaud

Yves Michaud est philosophe. Reconnu pour ses travaux sur la philosophie politique (il est spécialiste de Hume et de Locke) et sur l’art (il a signé de nombreux ouvrages d’esthétique et a dirigé l’École des beaux-arts), il donne des conférences dans le monde entier… quand il n’est pas à Ibiza. Depuis trente ans, il passe en effet plusieurs mois par an sur cette île où il a écrit la totalité de ses livres. Il est l'auteur de La violence, PUF, coll. Que sais-je. La 8ème édition mise à jour vient tout juste de sortir.

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Atlantico : Au sein de nos sociétés contemporaines, le nombre de chercheurs ne cesse d'augmenter. Pour autant l'innovation comme la production d'idées nouvelles, mondialement, stagne. Comment expliquez-vous ce paradoxe, présenté dans une étude publiée aux Etats-Unis (à lire ici) ? 

Jean-Michel Besnier : Si l’on pouvait se convaincre de ce que la croissance économique d’un Etat tient au nombre de scientifiques qu’il est disposé à employer, le politique serait bien mal avisé de limiter le recrutement des chercheurs dans les organismes et les laboratoires publics. Pourtant, on a entendu, il y a une dizaine d’années, un chef d’Etat – Nicolas Sarkozy - s’exprimer brutalement sur la question, au cours d’une réunion qu’il avait suscitée et qui convoquait d’un côté des directeurs de laboratoire et présidents d’organismes de recherches et de l’autre, des capitaines d’industrie et autres chefs d’entreprises : les chercheurs français, dit-il en substance, ne sont plus à la hauteur de ce que les impératifs de la croissance économique doivent exiger ; ils s’adonnent à des travaux qui n’intéressent plus personne et procrastinent pour ceux qu’on leur commande ; ils sont dépourvus de tout dynamisme et esprit de compétition ; bref, ils sont nuls (sic) et ne méritent pas que la Nation les entretiennent. A l’évidence, le Président de la République ne se faisait pas du métier de la recherche la même idée que les présidents du CNRS, de l’INRA ou du CEA, et ceux-ci quittèrent la réunion furieux d’avoir été humiliés devant les grands patrons qui ne cachaient pas leur satisfaction goguenarde. Un collectif créé en 2003, baptisé « Sauvons la Recherche », n’oubliera pas l’offense faite ce jour-là aux chercheurs français.

Au début des années 2010, il devint clair que le monde de la Recherche se trouvait menacé par les ambitions économico-financières que le politique croyait devoir satisfaire avant tout. Le mot-mana qui allait traduire durablement la menace était celui d’  « Innovation ». La tendance s’est confirmée et l’on a pu s’étonner que les politiques de recherche des Etats européens aient quasiment supprimé le terme de « recherche » au profit de celui d’ « innovation », dans le texte qui scelle leurs engagements communs pour les années à venir. Toujours est-il que les dés étaient jetés : les chercheurs allaient être dorénavant évalués et financés à l’aune des objets innovants que leurs travaux produiraient ; ils allaient devoir répondre à des appels à projets susceptibles de débouchés économiques ; ils leur faudrait s’inscrire dans des temporalités courtes (deux ans) et renoncer aux recherches fondamentales qui les avaient souvent attirées dans le métier… L’objectif de mieux comprendre le monde, grâce à des modèles théoriques et des spéculations collégialement discutées, cet objectif se révélait obsolète. Il s’agissait désormais d’intervenir sur le monde, de le plier à des attentes purement pragmatiques. L’ère des technosciences s’ouvrait, le métier de chercheur appelait la constitution d’équipes, la prospection de partenariats et la mise en œuvre d’une intelligence collective. L’œuvre solitaire d’un Poincaré ou d’un Einstein appartenait désormais à une époque révolue de l’histoire des sciences.

Yves Michaud : Dès l'an 2000, quand j'ai organisé l'Université de tous les savoirs, il était évident que nous étions entrés dans l'âge de la production industrielle des connaissances. Le XIXème siècle fut une période d'intense production scientifique, mais sans rien de comparable avec le niveau actuel. Je me souviens de l'ouverture du cycle de la même Utls sur la génomique en 2008 où Bernard Dujon avait commencé en traitant de cette industrialisation.

Il y a à cela beaucoup de raisons : la recherche militaire, notamment américaine mais aussi chinoise, avec ses budgets gigantesques, les besoins du développement technologique dans la compétition économique, avec de forts investissements en science appliquées, l'accès de beaucoup de populations aux études supérieures et à la recherche, la compétition entre nations, etc.

Cette industrialisation de la science entraîne une bureaucratisation des programmes (la lutte pour les financements avec la question permanente des feed-back et de l'évaluation), pas mal de rigidité mais aussi des phénomènes plus complexes. La communication permanente entre chercheurs et la compétion produisent des déplacements rapides vers les secteurs prometteurs. Il y a eu une frénésie de recherches génomiques au moment du déchiffrement des génomes dans les années 2000. De même pour les maladies rares prometteuses financièrement, les anti-cancéreux, les programmes spatiaux vers Mars, etc. Dans les sciences humaines, on est en pleine mode LGBTQ et post-coloniale – parce qu'il y a des crédits, des questions tabous à « explorer », etc., etc. Du coup la recherche est ,dans certains domaines, comme des vols d'étourneaux : on part dans un sens puis dans un autre et certains domaines restent un temps en jachère. Il faut qu'il y ait un intérêt économique, social, je ne sais quoi tenant à la mode sociale et culturelle, pour que les investissements soient changés – mais la réorientation des moyens humains et financiers n'est pas facile dans un monde bureaucratisé. Il y a beaucoup d'inertie alors qu'on voudrait de la souplesse.

Certains chercheurs affirment qu'aucune innovation n'a réellement bouleversé la science  depuis la découverte de la physique quantique. Partagez vous cette analyse ?

Jean-Michel Besnier : Le mathématicien René Thom avait exprimé, dans les années 1970, un sentiment déjà désabusé concernant la stérilité de la science telle qu’elle se développe dans une société tournée vers l’efficacité et le productivisme. Plus récemment, le physicien Jean-Marc Lévy-Leblond a formulé le même sentiment : depuis la Relativité et la mécanique quantique, en gros depuis les années 1930, la science n’a rien produit de significatif. Elle est devenue science appliquée, seulement soucieuse de produire des effets et résignée de plus en plus à délaisser la recherche des causes ultimes des phénomènes naturels. A l’heure où l’Intelligence artificielle et le Big Data étalent leurs prétentions illimitées, la cause de la science de Newton ou d’Einstein paraît en effet hors d’âge… Que les politiques et les décideurs économiques s’en avisent de leur côté, non pas pour le regretter mais pour imposer aux chercheurs des valeurs pragmatiques et des objectifs de rentabilité, voilà qui ne manque pas de cynisme.

Yves Michaud : Ce qui m'avait frappé lorsque je construisais le programme de l'Université de tous les savoirs, c'était le spectaculaire développement de la connaissance dans tous les domaines des sciences exactes mais sans remise en cause de modèles construits dans les années 1930 (relativité et physique quantique) sauf en biologie où la révolution de l'ADN est venue dans les années 1960. On a développé les instruments d'observation, multiplié les données recueillies, complété les « blancs » de la connaissance, mais, autant que je sois compétent, pas renouvelé les modèles fondamentaux. A vrai dire, on ne voit pas pourquoi ces modèles auraient à toute force besoin d'être remplacés par d'autres. Les révolutions dans l'histoire des sciences se produisent quand les modèles sont en crise. Les changements récents sont importants mais d'une autre nature qu'une « révolution scientifique » : on peut traiter des masses de données en quelque sorte « au hasard » et on cherche souvent moins en fonction d'hypothèses que d'après ce que peut donner le traitement automatique des données. Une partie importante de la théorie de la connaissance portait sur la formation et la nature des hypothèses. Nous avons plutôt découvert les chemins de la « serendipity », art de trouver ce qu'on n'a pas cherché...

Nos sociétés sont-elles en mesure de créer les conditions nécessaires à la production d'idées nouvelles aujourd'hui ?

Jean-Michel Besnier : Comment s’étonner qu’à présent, certains sociologues appliquent une logique comptable pour mesurer l’efficacité des chercheurs dans l’évolution de la croissance économique des pays développés ? Selon eux, les scientifiques sont censés produire des idées dont la somme doit justifier et rétribuer l’effort consenti par les pouvoirs publics qui les entretiennent et donc, entrer dans la capitalisation des forces économiques du pays. Issu du monde académique, le chercheur n’a pas été habitué à ce qu’on fractionne ses résultats en unités capitalisables, comme autant d’idées analytiquement exploitables, mais les gestionnaires de sa carrière n’en ont cure. Voilà pourquoi on assiste à la publicisation de calculs étranges, mais visiblement intégrés chez les décideurs politiques et économiques – des calculs dont on se sert pour évaluer des dépenses et des recettes et équilibrer des comptes. Voyez, par exemple, le constat déprimant qui établit que l’effort de recherche consenti par nos sociétés croît tandis que la recherche de productivité décroît – constat, en d’autres termes, que la production des idées par nos chercheurs n’offre plus le retour sur investissement que l’on en espérait. L’exemple volontiers invoqué concerne la fameuse loi de Moore : il faut actuellement, établit-on, 18 fois plus de chercheurs qu’en 1970 pour doubler  tous les 18 mois le nombre de transistors des microprocesseurs sur une puce de silicium. Ce qui signifierait que l’inventivité des chercheurs est en baisse de régime, que les idées leur sont de plus en plus difficiles à trouver. Et, en définitive, que la loi de Moore est en passe de mourir !

Mais peut-être sommes-nous contraints d’abonder dans le sens des analyses de Jean-François Toussaint, professeur de physiologie à l’AP-HP, qui montrent que nous assistons aujourd’hui à un plafonnement des performances dans la plupart des domaines qui nous paraissaient ouverts à l’augmentation : la taille, les performances sportives, la longévité… Dans ces domaines, les idées ne sont pas toujours pour grand chose, admettons-le, mais l’extension du constat aux secteurs qui contribuent à la croissance économique ne serait pas illégitime si l’on considérait que la supposée production d’idées pourrait tenir à des facteurs génétiques (le QI des chercheurs), organisationnels (les limites de l’intelligence collective) ou même économiques (le salaire des scientifiques). Mais qui tirerait mécaniquement de telles conclusions ? Réponse : ceux-là même qui croient avoir raison de déplorer que l’investissement dans la recherche ne soit plus rentable, puisque les idées des chercheurs ne sont plus au rendez-vous fixé par les décideurs et bailleurs de crédits. Peut-on exprimer plus courte vision ?

Yves Michaud : L'innovation me paraît plus un concept économique que scientifique : une découverte n'est pas une innovation. On innove en revanche dans les domaines techniques, économiques, culturels. De ce point de vue, nos sociétés ne cessent d'innover. Concernant le traitement du coronavirus, il se trouve que l'on a délaissé certains secteurs de recherche par excès de confiance et manque de perspectives de rentabilité. Il est difficile alors de « reconvertir » du jour au lendemain équipes et services, de même qu'il est difficile de reconvertir les systèmes de production industriels. Je pense que les domaines où il va falloir inventer plutôt qu'innover seront économiques, sociaux, politiques. Il va falloir de nouvelles formes de vie et de comportement. Sur ce point je fais plus confiance à tout un chacun qu'aux spécialistes pour inventer. Nécessité fait vertu.

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