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Déceler le vrai du faux

Vers des fakes de plus en plus nombreux et de moins en moins détectables : comment vivre à l’heure de la post-vérité ?

Les experts de la Silicon Valley se sont exprimés sur les éléments qui pourraient marquer l'année 2019. Les défis et les dangers seront toujours présents sur les questions de la falsification propre à notre époque de "post-vérité" à travers notamment les fake-news.

Bertrand Vergely

Bertrand Vergely

Bertrand Vergely est philosophe et théologien.

Il est l'auteur de plusieurs livres dont La Mort interdite (J.-C. Lattès, 2001) ou Une vie pour se mettre au monde (Carnet Nord, 2010), La tentation de l'Homme-Dieu (Le Passeur Editeur, 2015).

 

 

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Atlantico : En ce début d'année 2019, les "experts" de la Silicon Valley ont donné leur avis à la BBC sur les grands enjeux qui marqueront notre année. De leur point de vue, cette année opposera les défis et dangers qui entourent la falsification propre à notre époque de "post-vérité" par exemple par le biais du face mapping, de la virtualisation et  des fake-news aux grandes entreprises de cybesécurité et d'intégration "éthique" de l'intelligence artificielle, essentiels à leurs yeux. En quoi leur critique d'une société tombée dans la post-vérité est-elle d'une certaine façon justifiée ?

Bertrand Vergely : Pour comprendre la relation qu notre monde entretient avec la post-vérité, il importe de tenir compte de  deux aspects. 

Le premier concerne la post-vérité proprement dite. Quand celle-ci apparaît-elle ?  Selon Richard Keyes, qui est l’initiateur de ce concept dans son ouvrage intitulé L’ère de la post-vérité. Tromperie et malhonnêteté dans le monde contemporain paru en 2004, tout commence en 2003 quand, pour justifier son intervention en Iraq, l’administration américaine d’alors répand la nouvelle fausse selon laquelle l’Iraq dispose d’armes de destruction massive. La post-vérité apparaît alors comme étant la manipulation de l’information. Elle trouve sa justification dans le pragmatisme. 

Si une information est fausse mais si son usage est utile pour les intérêts que l’on entend défendre, cette fausseté utile est juste. Machiavel pensait que, si un principe n’est pas moral (faire assassiner ses adversaires) mais si ses conséquences sont bonnes pour la cité, il ne faut pas hésiter, l’immoralité aux conséquences bonnes doit être préférée à la morale. La post-vérité fonctionne sur le même principe. Quand un mensonge est utile, il faut préférer le mensonge utile à la vérité.

La post-vérité d’aujourd’hui va de pair avec la post-morale de Machiavel qui en retour est à l’origine de la post-vérité. On peut dire que la post-vérité correspond à une machiavélisation de la vérité.

Le deuxième élément concernant la post-vérité concerne la vérité proprement dite. Au milieu du XIXème siècle Nietzsche remet en cause la notion de vérité qu’il assimile à un modèle idéal que l’on veut imposer arbitrairement. Dans les années soixante dix cette remise en question est reprise par Michel Foucault et la French theory qui à son tour voit dans la vérité une norme que l’on veut imposer. À cette époque, dans  Logique du sens Gilles Deleuze fait l’éloge du simulacre. Platon a inventé l’idée qu’il y a un modèle premier idéal. À Platon, il convient de  préférer Lucrèce pour qui il n’y a pas de modèle premier mais des images devenant des modèles avant d’être remplacées par d’autres images devenant à leur tour des modèles. Pas de modèle premier. Mais tout pouvant devenir un modèle. On a là l’essence du virtuel qui réside dans l’évacuation du réel et pas simplement dans la possibilité de pouvoir le simuler de façon particulièrement performante. Aujourd’hui, la destitution de la vérité ainsi que du réel est revendiquée par Judith Butler dans son ouvrage Trouble dans le genre. Selon elle, si on veut libérer la sexualité, il convient de supprimer toute idée de vérité en ce domaine. Il n’y a pas plus de vraie sexualité, que de vrai couple.  À ce titre, le transsexuel doit devenir le modèle d’un monde sans modèle, la vérité d’un monde sans vérité.

Résumons-nous. La post-vérité renvoie au pragmatisme utilitariste pour qui tout est bon du moment que cela sert les intérêts que l’on entend défendre. Les experts de la Silicon Valley sonnent l’alarme à propos d’une telle post-vérité. Ont-ils raison ? Bien évidemment. Pour deux raisons.

La vie sociale repose sur la confiance et la confiance s’établir sur l’honnêteté et la vérité. Si demain l’usage de la post-vérité se généralise, il ne sera plus possible de faire confiance à quiconque La confiance disparaissant, le consensus qui permet à une société d’exister volera en éclats. Il ne restera plus que la violence, l’ordre social devenant ce que le plus fort établit par la force et, derrière elle, par la terreur. 

Par ailleurs, si demain la post-vérité se généralise, plus personne ne sera en mesure de contrôler les discours et le mécanisme qui va se mettre en marche. À commencer par les auteurs du pragmatisme utilitariste. Quand l’administration américaine pratique le mensonge utile, ce mensonge peut marcher parce qu’elle est crue. Si demain il n’y a plus de confiance, le mensonge utile ne sera pas cru.  D’où un paradoxe. Même le mensonge ne fonctionnera plus. Résultat : le système sera totalement paralysé. Il ne pourra plus diffuser une information ni communiquer. La société sera anéantie mieux que par une bombe atomique. 

Même chose en ce qui concerne Judith Butler et la fin de la vérité. Quand celle-ci s’oppose à la vérité, elle pense l’absence de vérité en matière de sexualité comme étant la vérité. Si demain la vérité disparaît, le féminisme et tous les mouvements de libération disparaîtront. La barbarie sera alors possible sans que rien ne puisse s’opposer à elle. 

Autrement dit, les experts de la Silicon Valley ont parfaitement raison. Avec la post-vérité le monde est bien menacé par une destruction comparable à une guerre nucléaire ou bien encore au déferlement de la barbarie. 

A qui doit-on l'avènement de cette post-vérité ? Comment expliquer ce phénomène ?

On doit l’avènement de la post-vérité au pragmatisme utilitariste, à la mort de Dieu et au relativisme. La vérité renvoie à une expérience fondamentale qui est celle de l’être et, derrière elle celle de Dieu. Au VIème siècle avant Jésus Christ, Parménide, un penseur grec dit présocratique, décrit fort bien ce qu’est l’expérience de la vérité. Celle-ci est une initiation spirituelle consistant à rentrer en contact avec l’être qui est ce qui fait que ce qui est est ce qu’il est. Il y a un être absolu à l’origine de toute chose. Cet être vit en nous. Faisons l’expérience de méditer c’est-à-dire de nous concentrer sur le noyau profond qui vit en nous. On comprend ce qu’est la vérité. On est habité par elle. Habité par elle on crée un monde vrai qui est un monde habité et  une vie vraie qui est la vie habitée.  

Quand l’être guide les hommes et le cœur des hommes, la vérité a un sens. Quand il n’habite plus le cœur des hommes, la vérité cesse d’en avoir. Regardons ce qui s’est passé dans la culture et dans la société au cours de ces derniers siècles. Le monde qui vivait, tant bien que mal,  en fonction du sacré a perdu tout sens de ce dernier. L’être a été remplacé par l’individu ainsi que la liberté individuelle. 

Quand l’individualisme apparaît, au commencement, cela a un effet émancipateur agréable. N’en faire qu’à sa tête ! Quelle jouissance ! Quand l’individualisme se généralise et se met à durer, on déchante. Il devient impossible de s’entendre entre individus ni de s’entendre sur quoi que ce soit. Chacun réclamant le fait de pouvoir avoir sa vérité, la vérité explose et avec elle la possibilité de diriger le monde, de l’éduquer, de le faire grandir. 

Il faut être clair : ce qui a fait exploser la vérité est tout ce sur quoi notre monde se fonde. La perte totale du sens de l’être et de l’expérience spirituelle de la vérité. L’individualisme triomphant avec derrière lui pour le servir le matérialisme, le pragmatisme, l’utilitarisme et le relativisme. Ce que l’on appelle la modernité et maintenant la postmodernité. 

Comment faire face à cette "fin de la vérité" que connait notre société, et apprendre à restaurer la confiance ou la crédibilité ? 

On peut parfaitement faire face à cette crise majeure que notre monde traverse Il suffit de revenir à la vérité vécue non pas comme mensonge utile aux intérêts individuels mais comme expérience de l’absolu que l’on possède en soi. Cette expérience est accessible à tous. Elle consiste à se concentrer en faisant vivre la sensation d’exister qui est à la racine de notre existence. Quand on fait cette expérience de concentration sur le noyau d’être absolu que l’on possède, on ressent immédiatement l’effet bienfaisant consistant à passer de l’accessoire à l’essentiel. L’impression d’être vrai est alors palpable. Vivant dans l’attention à soi, on cesse peu à peu de faire des choses qui vont contre soi. On sort des esclavages et es comportements addictifs qui ne cessent d’embarrasser notre civilisation en la perturbant gravement. On fait attention aux autres. Ce qui change nos relations avec eux. Que de gens souffrent aujourd’hui de ne pas se sentir reconnus et respectés. Rien de plus normal malheureusement.  L’attention n’existe pas. La concentration n’existe pas. 

La peur est en train de gagner notre monde. On entend sans cesse parler de guerre imminente, de catastrophe imminente, de crise imminente. Cette montée de la peur vient d’une perte de confiance dans la vie et cette perte de confiance dans la vie d’une perte de la vérité vécue comme expérience intérieure absolue. Notre monde est menacé. Mais il est fort probable que demain un grand retour à l’expérience absolue de la vie ait lieu. Jamais la vérité n’est aussi proche de nous que quand elle est bafouée. 

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