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Valls a raison : la France est menacée de guerre civile... mais le FN en est-il vraiment la première cause ?
©Reuters

Point de rupture ?

Valls a raison : la France est menacée de guerre civile... mais le FN en est-il vraiment la première cause ?

Claude Bartolone a déclaré que sa rivale, Valérie Pécresse, défendait « en creux », « Versailles, Neuilly et la race blanche ». Le socialiste n'a depuis pas retiré ses propos. Il a même ajouté : "Et l'idiot, le maire LR de Juvisy dit: ‘il faut en finir avec cet élu mafieux' (…) Vous imaginez la violence que ça représente? Je suis président de l'Assemblée nationale et plus de 50 ans après mon arrivée en France, on me reproche de ne pas être né en France et d'avoir un père italien. Imaginez ce que ça représente pour tous les enfants des quartiers populaires issus de l'immigration." Manuel Valls parlait de "guerre civile", et le PS attise les braises à force de crier au loup...

Laurent Fidès

Laurent Fidès

Laurent Fidès est ancien élève de l'Ecole Normale Supérieur et agrégé de philosophie.

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Paul-François Paoli

Paul-François Paoli

Paul-François Paoli est l'auteur de nombreux essais, dont Malaise de l'Occident : vers une révolution conservatrice ? (Pierre-Guillaume de Roux, 2014), Pour en finir avec l'idéologie antiraciste (2012) et Quand la gauche agonise (2016). En 2018, il publie "Confessions d'un enfant du demi-siècle" aux éditions du Cerf et "L'imposture du vivre ensemble: Quelques points de repères" aux éditions de L'Artilleur. 

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Bartolone utilise la caution de minorité pour attaquer Valérie Pécresse. N'est-ce pas révélateur d'une forme d'indignation "prude" de la part du candidat socialiste ? Et Qu'est-ce que cela révèle des mécanismes de pensée de la gauche ?     

Laurent Fidès : L’un des traits de la rhétorique de gauche est l’utilisation de la technique de sidération. On prend un air ébahi et scandalisé face à son interlocuteur et, par ce jeu théâtral, on rejette la parole de l’autre hors des limites de l’acceptable, on le pousse à rougir, à se sentir honteux de penser ce qu’il pense et de dire ce qu’il dit. C’est une façon d’éviter le débat normal, argument contre argument. Vous avez raison de noter que Claude Bartolone joue ici sur deux tableaux, mais c’est un procédé courant chez les socialistes. D’un côté ils mènent une lutte sans merci contre le racisme au nom d’une citoyenneté indifférenciée, de l’autre ils ethnicisent la société en officialisant la « diversité » à laquelle il faudrait même offrir une représentation politique.

En brandissant le terme de « race blanche » comme un repoussoir, ils feignent d’ignorer que c’est une simple métonymie pour désigner la continuité culturelle de la civilisation occidentale. L’accusation de l’adversaire, assimilé(e) au racisme, permet d’occulter une responsabilité inavouable dans la transformation de notre société en société multiculturelle. D’un autre côté, ils ont besoin, pour se donner une posture morale, de défendre les damnés de la terre, donc les migrants, les gens issus de la « diversité », les minorités visibles. Autrefois ils avaient les prolétaires, mais ils les ont trahis et ceux-ci sont en train de prendre leur revanche dans les urnes. Vous noterez enfin le niveau de la réplique : on est dans l’invective. Or c’est aussi un procédé récurrent à gauche, un procédé que Nietzsche avait parfaitement démasqué dans son analyse de l’homme du ressentiment qui, étant incapable de s’affirmer par son action et sa vision d’avenir, a besoin de se prouver qu’il est du bon côté en dénigrant son adversaire. « Tu es méchant donc… je suis bon ».

Paul-François Paoli : Force est de constater que ce psychodrame révèle avant tout un état de panique et d’affolement. Claude Bartolone a tout simplement peur de perdre son influence. Sa première raison d’être, c’est le pouvoir. C’est quelqu’un qui est prêt à tout et notamment à utiliser n’importe quel argument. Comment peut-il prétendre faire croire que ses origines italiennes, que beaucoup en France ignorent, peuvent avoir une incidence politique dans le débat. Ça n’a strictement rien à voir. Les Français d’origine italienne sont intégrés depuis bien longtemps. Il n’y a pas le moindre souci avec eux. On sait très bien que c’est une manière pour M. Bartolone de faire diversion.

Les propos de Claude Bartolone révèlent surtout un extrême cynisme. Cela signifie de surcroît que les socialistes sont capables de tout. Ils sont prêts à rapprocher Mme Pécresse du Front National, ce qui n’est absolument pas crédible. Et ça tombe complètement à côté des vrais débats.        

Par contre, cette stratégie démontre aussi une donnée essentielle. Ces propos de Claude Bartolone s’adressent aux électeurs. Il s’agit pour le Président de l’Assemblée nationale et ses colistiers d’être élus et de ne pas perdre leur siège, pour ceux qui en avait déjà un. Alors à qui s’adressent-ils précisément ? Ils s’adressent à un électorat qui peut être sensible à ces mots. Et c’est très clair en ce qui concerne la « race blanche ».

L’idée est de faire croire qu’il y a aujourd’hui 2 électorats qui se font face : d’un côté les Français de souche, et de l’autre ceux d’origine étrangère. La gauche est dans un tel état qu’elle est capable aujourd’hui d’aller à la pêche à l’électorat d’origine maghrébine ou musulmane parce qu’elle a totalement perdu les classes populaires d’origine française. Ces dernières ont massivement déserté le PS. Le monde ouvrier vote dorénavant majoritairement pour le FN et la gauche y a perdu son aura traditionnelle.

Il s’agit là du scénario du « grand remplacement ». Il est discutable mais prend dans ce contexte une certaine crédibilité. Le constat est le suivant pour la gauche socialiste : les ouvriers d’origine française, mais pas seulement, ceux d’origines italienne, portugaise, polonaise, etc. qui se sont très bien intégrés à la France, ceux-là on les a perdus. Par conséquent, on va s’adresser aux classes populaires d’origine maghrébine ou africaine. C’est exactement la réflexion, je pense, qui a été faite en Seine-Saint-Denis où il y a une énorme abstention et où la popularité de la gauche est limitée.

Cette réflexion est à mon avis une erreur car les lois sociétales de la gauche vont à contresens de celles des communautés arabo-africaines. Cet électorat est allergique aux valeurs de la gauche que sont la parité sexuelle et celle du mariage pour tous. On le sait. Autant François Hollande a été élu, notamment, grâce à ces votants, autant cet électorat s’est profondément éloigné du PS à partir du moment où ont été votées les lois en matière de mœurs, le mariage homosexuel en particulier.

Par ailleurs, la politique atlantiste du gouvernement risque de détourner encore longtemps le vote arabo-musulman des socialistes. C’est d’autant plus le cas pour les communautés liées à l’islam. Je sais qu’en ce moment il faut faire attention aux mots que l’on utilise car c’est un sujet délicat mais il faut bien se garder de tomber dans le piège d’un peuple musulman en France qui serait homogène. Le rapport des musulmans de France avec l’islam est très varié selon les cas. Ils sont un public très hétérogène.            

Donc au final, Claude Bartolone se discrédite en attaquant Valérie Pécresse de cette façon-là qui est une femme qui reste crédible sur le plan intellectuel et politique. Elle est consistante. Il n’y a pas beaucoup, dans la droite aujourd’hui, de personnalités qui ont un tel aplomb. Donc Claude Bartolone ne fait pas le poids sur le plan de la consistance et il se ridiculise.

En quoi le discours du PS vis-à-vis des minorités visibles tend en creux à culpabiliser une partie de la population et à exclure l'homme blanc peu ouverte sur la mondialisation et qui n'a "que" sa force physique à revendre ? 

Laurent Fidès : J’y vois d’abord une posture morale qui remonte assez loin dans le temps, à gauche, puisque ce discours compassionnel était présent dans l’humanitarisme démocratique de Pierre Leroux, George Sand et Victor Hugo. Plus près de nous, souvenez-vous de l’affaire Léonarda. Il s’agit toujours d’instrumentaliser les faibles, les souffrants, les opprimés, pour se donner bonne conscience et adopter une posture morale. Faute de projet politique, on se fait élire sur de bons sentiments. Mais l’existence de victimes suppose théoriquement l’existence de bourreaux, et l’on passe ainsi du discours compassionnel au discours culpabilisant. La cible est depuis longtemps l’homme blanc, le mâle occidental, figure par excellence de la « domination ». Les théories de la domination ont été relayées par des intellectuels de gauche, de Foucault à Derrida et Bourdieu. Et puisque l’Occident s’est présenté comme un modèle universel, c’est l’Occident et même la Raison qu’il convient de rejeter avec la domination. Bruckner, Finkielkraut, Zemmour ont bien vu cela. Cette culpabilisation est devenue pathologique : dans les médias comme à l’école, nous sommes invités en permanence à la repentance et à la haine de notre civilisation, qui est pourtant une des plus brillantes du monde, comme s’il fallait nous préparer à accepter la désintégration identitaire en cours. Pendant ce temps, les femmes ont pris leur revanche dans la société et les minorités visibles bénéficient de la discrimination positive… La situation s’est inversée, mais symboliquement on est resté accroché à l’ancien schéma, plus approprié idéologiquement.

Paul-François Paoli : C’est donc leur fonds de commerce. Donc ils sont condamnés à aller chercher les voix du côté de la jeunesse d’origine immigrée, des « bobos » postmodernes et ouverts à la mondialisation. Et de fait, il y a aujourd’hui 2 France. La première est pro-mondialisation. La seconde considère que cette mondialisation est « malheureuse ». On parle d’ailleurs de « mondialisation malheureuse » par opposition à la « mondialisation heureuse ». Et de fait, il y a d’un côté les gagnants de l’ouverture, et de l’autre les perdants. On pourrait schématiser en affirmant qu’on retrouve dans le premier groupe les classes moyennes supérieures, et quasiment tous les autres dans le second. Vous remarquerez que plus personne n’utilise le terme de « mondialisation heureuse » dont parlait Alain Minc. Il y a même des gens de tout bord qui sont patriotes, de gauche comme de droite.

L'écrivain Philippe Sollers a parlé d’ «immondialisation ». Aujourd’hui, il n’y a plus un intellectuel qui défend la mondialisation. Michel Onfray, Alain Finkielkraut, Régis Debray, etc. aucun de ceux-là ne défendent la mondialisation. Or les socialistes ont fait le pari de l’Europe sans limite et sans frontière. Ils ne peuvent plus faire marche arrière sur ce projet car c’est le seul qui leur reste. Ils n’ont plus de projet pour la France si ce n’est une simple adhésion au monde tel qu’il est.    

En quoi ce discours du PS est-il culpabilisant ?

Paul-François Paoli : Cette question ne vaut plus pour l’époque dans laquelle nous vivons. Le discours culpabilisant ne marche plus pour la majorité des Français. On l’observe bien avec les scores faramineux du FN actuellement. Moi je connais des gens faisant parties des classes moyennes et supérieures qui n’auraient jamais voté pour le Front national, des personnes plutôt du centre-droit, et qui votent aujourd’hui pour ce parti. Et ce ne sont pas du tout des défavorisés ou des victimes de la mondialisation. Donc c’est une panique à bord. Et cela d’autant plus pour la gauche.

N'y a-t-il pas un risque de monter les catégories de Français les uns contre les autres ?

Laurent Fidès : A mon avis, le discours des politiciens ne porte pas assez loin pour avoir de telles conséquences, mais il est certain que ce n’est pas en nourrissant la rancune des ex-colonisés que nous obtiendrons la paix sociale. Comme le montre très bien Malika Sorel, dont les analyses ne sont pas assez médiatisées, on a traité les nouveaux arrivants comme des corps, sans se préoccuper de la culture qui les habitait, et on leur a montré à l’école que notre culture était oppressive. Le discours incantatoire des « valeurs de la république » a complètement occulté le fait qu’une société ne vit pas de valeurs abstraites et de formes institutionnelles, mais de normes et de valeurs qui façonnent nos représentations et notre mode de vie. Croire que la citoyenneté peut être déconnectée du fonds culturel qui structure nos manières de penser est une illusion. Il ne suffit pas de répéter qu’on va vivre ensemble pour que cela devienne une réalité. Une société multiculturelle est toujours, politiquement, en équilibre précaire ; disons-le franchement : c’est une société naturellement divisée.

Paul-François Paoli : Il faut nuancer votre question : je ne sais pas si cette ligne prise par Bartolone sera reprise par d’autres cadres du PS. Je vois mal par exemple des politiques comme M. Le Drian ou Fabius reprendre ce discours qui est complètement irresponsable et même dangereux. Surtout dans un pays comme la France où il y a des tensions ethnico-religieuses impressionnantes.

En définitive, Le Parti socialiste a tiré une croix sur ce qu’on appelle la « majorité silencieuse ». L’ancien rédacteur en chef du Nouvel Observateur Hervé Algalarrondo a publié chez Plon en 2011 « La gauche ou la préférence immigrée ». Tout cela fait référence aux thèses de Terra Nova sur le « grand remplacement » qui est de dire que les ouvriers tout comme les agriculteurs, les classes moyennes sont has been. C’est une façon de dire : « On parie sur les classes moyennes supérieures bobos et les immigrés ou descendants d’immigrés. »

Le Parti socialiste a égaré ses propres traditions politiques. Il n’a plus rien à voir avec Pierre Mendès France, ni même Guy Mollet qui dans les années 1950 et 1960 se référait au marxisme. Il y avait encore un enracinement populaire et ouvrier à cette époque. Jusqu’au gouvernement Mauroy, le PS était un parti populaire. Depuis la base sociologique a complètement changé. C’est devenu une formation bourgeoise tout simplement.  

Le PS n'est-il pas particulièrement méprisant et violent vis-à-vis de ces catégories dans son discours ? En quoi peut se transformer cette exclusion ? En révolte ? En vote FN ?

Paul-François Paoli : Ce qui est très grave pour ce type de discours c’est qu’il banalise totalement la thèse de guerre civile défendu par Eric Zemmour. Lui, pense que l’on va vers un affrontement très violent. Le président du mémorial de la Shoah, Georges Bensoussan, a fait aussi des déclarations allant dans ce sens. De la même façon, Claude Bartolone jette de l’huile sur le feu. Il accroit la fracture ethnique qui est très fort dans ce pays et légitime même un ressentiment anti-blanc auprès d’une population qui est en voie de désassimilation dans ce pays qu’est la France. On le voit, il y a actuellement deux France qui peuvent apparaître hostile entre elles. C’est totalement irresponsable de la part d’un haut représentant de l’Assemblée nationale de tenir ce type de discours. Je pense qu’avec ces propos il a perdu des voix, sans doute. Il vient de commettre une erreur. Mais pour lui, c’est une façon de jouer son va-tout.

Le PS sait que dans l’électorat il y a un énorme abstentionnisme. Les jeunes d’origine maghrébine ne votent pas. « Race blanche » est une dénomination ethnique qui recouvre une réalité sociologique de classe. C‘est un procédé hypocrite car Claude Bartolone ne fait pas partie de ces catégories populaires. Il appartient à la bourgeoisie classique et il ne viendra à personne l’idée de nier l’idée qu’il soit Français, c’est complètement ridicule.

Laurent Fidès : Les socialistes ont abandonné les travailleurs et plus généralement ce qu’un polémiste bien connu nommait le « pays réel ». Ils ne représentent plus que le « pays légal ». Pour le dire autrement, ils incarnent la fonction idéologique du système, et c’est pourquoi l’essentiel de leur clientèle électorale se compose de fonctionnaires de l’Education nationale et d’une classe moyenne confortablement installée dans le mythe du village planétaire. Ceux qui ne profitent pas du système, eux, se sentent dupés, trahis ou humiliés. Ils étaient prêts à accepter la crise économique et sa conséquence sociale : le déclassement. Mais ils refusent de cautionner le suicide identitaire qu’on leur impose et qui ressemble à une violence purement gratuite. « Aujourd’hui la conservation du peu qui reste devrait devenir presque une idée fixe », écrivait la philosophe Simone Weil. C’était une femme et elle défendait les travailleurs, mais avec de vraies convictions !

 

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