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Une histoire érotique de Versailles :  triolisme, homosexualité, amours en groupes et le prix de la virginité de Ninon de L’Enclos
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Bonnes feuilles

Une histoire érotique de Versailles : triolisme, homosexualité, amours en groupes et le prix de la virginité de Ninon de L’Enclos

Versailles, lieu de pouvoir ? Oui, mais aussi lieu de plaisir, de désir et de débauche. Du modeste pavillon de chasse de Louis XIII, le jeune Louis XIV fait une garçonnière pour y abriter ses premières amours avec la timide Louise de La Vallière, puis décide, au grand dam de Colbert, d'aménager le lupanar de ses jeunes années. Extrait de "Une histoire érotique de Versailles", de Michel Vergé-Franceschi et Anna Moretti, publié chez Payot (2/2).

Anna Moretti

Anna Moretti

Anna Moretti est docteur en esthétique de l'université de Corse, spécialiste de la féminité et de la sensualité en littérature.

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Michel  Vergé-Franceschi

Michel Vergé-Franceschi

Michel Vergé-Franceschi, spécialiste de l'Ancien Régime, est professeur d'histoire moderne à l'université de Tours et Lauréat de l'Académie des Sciences morales et politiques. Il est l'auteur chez Payot de Colbert. La politique du bon sens et de Ninon de Lenclos. Libertine du Grand Siècle (Prix de la Bographie Historia 2014).

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Ninon ? « Une vilaine », dit Madame Paget.

« Une ordure », dit la marquise de Villarceaux.

Tallemant des Réaux, Historiettes.

UNE PROFESSIONNELLE DU SEXE

En 1683, la Cour s’installe à Versailles. La plus grande « amoureuse » de tous les temps, Ninon de L’Enclos, qui a alors 60 ans, n’entre point au château. Le château est licence. Mais peut-il être débauche ?

À la Cour, Ninon puisa néanmoins la plupart de ses amants ; et ils furent nombreux : princes du sang (le Grand Condé, Louis de Bourbon- Vendôme), maréchaux de France (Coligny, Albret, Navailles), cardinaux (Richelieu) dans sa jeunesse, grands seigneurs (le gendre et le neveu de Condé, les marquis de Sévigné père et fils, le marquis de Vassé, cousin germain du premier), diplomates (l’ambassadeur des Provinces- Unies, Huyghens), savants (son fils l’astronome Huyghens) et officiers généraux de mer (Usson de Bonrepaus) comme de terre (le comte d’Aubijoux, M. de La Châtre). Sans oublier quelques amants recrutés à la ville : Saint- Étienne (le neveu du père Joseph), le conseiller Coulon à Paris, les frères Perrachon, banquiers à Lyon, Léon Foureau, banquier à Paris, les beaux esprits (Saint- Évremond) et les hommes de lettres (les chevaliers de Méré, de Raray et de Jarzay, les marquis de Charleval et de La Sablière, Hercule de Lacger).

Mais Versailles ne pouvait accueillir Ninon. Aux hommes, les femmes honnêtes donnent un présent agréable, doublé d’un avenir espéré. La Vallière, la Montespan, la Fontanges sont même allées jusqu’à donner des enfants au roi. Seules les prostituées n’offrent que quelques instants du présent. Ni une journée, ni même une demie. Un instant. Bref. Pas même une nuit entière. Juste deux ou trois heures comme volées au temps. Souvent moins. Sans doute rêvent- elles parfois d’étreintes plus prolongées. De mains chatoyantes caressant longuement, en reconnaissance, leurs blonds cheveux ou leur peau claire. Sans doute rêvent- elles de regards plongés dans leurs yeux. Mais, vite, le naturel reprend le dessus. Ancrée dans la seule immédiateté du plaisir, Ninon refusa, sa vie durant, de donner quoi que ce soit aux hommes qui com- mirent l’erreur de tomber amoureux d’elle. Pauvre, orphe- line, sans talent autre que le luth, le visage ingrat, Ninon n’a en réalité rien à offrir aux hommes sinon la très brève illusion d’un plaisir tarifé. Une femme honnête bâtit un hon- nête avenir avec l’homme ou les hommes successifs de sa vie en dehors de toute considération d’âge, de statut ou de fortune. Les maîtresses des rois vont jusqu’à déroger – for- cément – pour se marier dans la simple noblesse. Ninon, elle, appartient à cette race de femmes qui bâtit non pas un avenir commun avec l’homme qu’elle aime, ou qu’elle pourrait aimer, mais qui bâtit son propre avenir, seule, son avenir immobilier, financier ou littéraire. Ninon est une ambitieuse, une prédatrice qui voulait faire carrière, et qui la fit. Une professionnelle du sexe, une stakhanoviste du lit, qui a réussi à utiliser ses charmes pour se hisser au sein des élites parisiennes, politiques ou littéraires, dont l'éclat et le brillant l'attiraient de leurs feux.

Bons princes, les contemporains l’ont traitée de « courtisane », le terme de « prostituée » incluant trop un rapport « marchand ». Quelques illustres femmes – dont la reine Christine de Suède – ont même conseillé à Louis XIV de la faire sortir du couvent où Anne d’Autriche l’avait faite enfermer, et de la promouvoir à la Cour, mais c’est oublier que Christine elle- même était une libertine aux multiples amants, qu’elle réunissait parfois en même temps dans son immense lit à colonnes.

Ninon est loin d’avoir le cœur de Mme de Maintenon. Un amant plus âgé n’est pas pour elle un homme à aimer, à prendre dans ses bras, à caresser. C’est un marchepied, une marche vers une étape de la vie plus intéressante, plus rémunératrice, plus honorifique, voire une simple proie à conduire directement chez le notaire. Ainsi hérita- t-elle du vieux président de Maupéou, malgré la veuve de celui- ci. Ainsi hérita- t-elle d’un vieux conseiller en parlement, qui lui permit d’acheter son bel hôtel du Marais, au 28, rue des Tournelles, dans laquelle elle devait s’éteindre seule, comme nombre de femmes qui préfèrent faire l’amour et en recevoir plutôt que d’en donner.

Le roi ne s’y trompa pas. La veuve Scarron fut quasi-reine pendant plus de quarante ans. Jamais sans doute n’avait- elle été femme adultère comme l’infidèle Montespan, finalement éloignée de Versailles, du trône et du roi. Quant à Ninon, elle ne vint à Versailles que par procuration.

Par procuration, car les hommes sont ambigus et paradoxaux. Même les rois. Tout homme cherche une femme qui serait à la fois sa déesse le jour et sa putain la nuit. Mais cette recherche est vaine et utopique. La déesse est trop proche des cieux et la putain des enfers. Un abîme sépare la maîtresse des dieux de l’épouse du Diable. Ninon toutefois est entrée à Versailles non par sa personne mais par son enseignement, réussissant à créer ainsi cette femme – unique – que fut Mme de Maintenon : une sorte de putain/quasi vierge, plus galamment appelée une « favorite », mi-bigote/ mi-délurée qui sut prier aux côtés du roi pendant plus de quarante ans tout en lui donnant envie de « l’honorer » à plus de 70 ans passés !

Ninon n’eut pas ce talent. Elle resta aux portes du château de Versailles, au cœur duquel Mme de Maintenon jouait souverainement son rôle de « première dame ». Elle resta à la grille pour avoir trop tôt franchi celle de Rueil- Malmaison du temps où Richelieu, 55 ans, en fit sa dernière maît resse après l’avoir dépucelée. Elle devait avoir 14 ans. Selon Voltaire, sa virginité eut un prix : 2 000 livres de pension annuelle et viagère. Colossal pactole égal à la solde annuel le d’un officier général des armées navales. Ainsi, Ninon, orpheline et pauvre, entra davantage dans la courtisanerie que dans la galanterie. La première impliquait des pratiques plus « osées » qui furent les siennes : triolisme, homosexualité, amours en groupes, « pratiques italiennes ». La galanterie était à la courtisanerie ce que l’érotisme est aujourd’hui à la pornographie.

Extrait de "Une histoire érotique de Versailles", de Michel Vergé-Franceschi et Anna Moretti, ©Editions Payot & Rivages, 2015. Pour acheter ce livre, cliquez ici.

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